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Brooklyn : Des rabbins appellent les fidèles à refuser la nourriture des « sionistes »

Une faction de la communauté hassidique Satmar de Williamsburg a averti ses fidèles de ne pas accepter la charité du Met Council car il renferme "toutes les abominations du monde"

Un orthodoxe Satmar se porte volontaire pour distribuer de la nourriture offerte par le Met Council dans un centre de distribution du Brooklyn Navy Yard géré par les United Jewish Organizations of Williamsburg, le 10 avril 2022. (Crédit : Jacob Henry/JTA)
Un orthodoxe Satmar se porte volontaire pour distribuer de la nourriture offerte par le Met Council dans un centre de distribution du Brooklyn Navy Yard géré par les United Jewish Organizations of Williamsburg, le 10 avril 2022. (Crédit : Jacob Henry/JTA)

New York Jewish Week – Deux ans après le début de la pandémie, de nombreuses familles hassidiques de Williamsburg, à Brooklyn, ont du mal à joindre les deux bouts : les pertes d’emploi, la hausse des prix et la taille des familles font que le coût d’un seder de Pessah peut être prohibitif pour de nombreuses familles religieuses sans aide caritative.

L’une des plus grandes organisations à venir en aide à ces familles est le Metropolitan Council on Jewish Poverty, qui gère un immense entrepôt de produits de base casher à Flatbush. Le Met Council a prévu de distribuer gratuitement de la nourriture à plus de 300 000 familles pendant la période de Pessah à Brooklyn et au-delà.

Le 10 avril, moins d’une semaine avant Pessah, près de 3 000 familles avaient reçu des produits de base fournis par le Met Council et une organisation locale, la United Jewish Organizations of Williamsburg, au centre de distribution de l’UJO situé dans le Brooklyn Navy Yard. Des milliers de boîtes de jus de raisin casher, d’œufs et de produits frais avaient été distribués alors que des voitures conduites par des Juifs orthodoxes faisaient la queue sur plus d’un kilomètre.

Et pourtant, une faction de la communauté hassidique Satmar de Williamsburg a averti ses fidèles de ne pas accepter de nourriture de l’organisation caritative. Un décret qui a circulé dans les semaines précédant Pessah interdisait d’accepter la nourriture offerte parce que le Met Council et son partenaire, l’UJA-Federation of New York, sont des organisations « sionistes » qui « renferment toutes les abominations du monde ».

« Leur intention est de construire des ponts et d’unir les communautés des non-croyants et des Haredim à New York, dans le but présumé de nous pousser à ne former qu’une seule nation, le ciel nous en préserve », dit le décret, signé par 11 rabbins.

« Pour cette raison, il est formellement interdit de profiter de leur argent », précise le décret. « Le gardien de son âme et l’âme de sa maison doivent être éloignés de cet argent. »

Le décret a atterré certains membres de la communauté Satmar, connue pour être divisée en factions dirigées par deux grands rabbins très différents. Selon des observateurs, les adeptes des 11 rabbins qui l’ont signé ont continué d’accepter de la nourriture du Met Council, malgré le décret. Il y aurait même, parmi eux, quelques-uns des signataires du décret, qui se procureraient de la nourriture auprès de l’agence en prétendant qu’elle provient de philanthropes de Satmar.

Le décret fait écho à des articles publiés dans des journaux adressés à la communauté Satmar, qui allèguent que les Juifs sionistes et réformés infiltrent la communauté Satmar par le biais du Met Council et de la fédération. Un article affirme que le financement de ces organisations provient de « criminels et d’infidèles », interdisant à quiconque d’accepter de la nourriture de leur part.

Des bénévoles aidant à distribuer de la nourriture dans un centre de distribution Satmar à Williamsburg, le 10 avril 2022. (Crédit : Jacob Henry/JTA)

Les Satmar forment un grand mouvement hassidique en pleine expansion qui cherche à se séparer du monde séculier, ainsi que des autres Juifs qui ne partagent pas leur interprétation stricte de la loi et des coutumes juives. Satmar et de nombreux autres mouvements hassidiques n’acceptent pas le sionisme politique, affirmant que la création de l’État juif avant la venue du Messie est une violation du plan de Dieu. Le Met Council et l’UJA-Federation sont des organisations non confessionnelles qui travaillent avec tous les courants idéologiques juifs.

« Nous obéissons à la Torah », a déclaré l’un des rabbins qui a signé le décret, et qui a requis l’anonymat. « Les autres ne respectent pas la Torah. Nous sommes en guerre contre eux. C’est une guerre entre les gens qui croient en Dieu et ceux qui ne croient pas en Dieu. »

Il explique que cette approche provient du fondateur de la communauté Satmar, feu le grand rabbin Joel Teitelbaum.

« Teitelbaum a dit que si vous acceptez leur argent, ou leur nourriture, si vous acceptez quoi que ce soit d’eux, vous leur donnez votre cœur », a déclaré le rabbin. « Tous les rabbins ont décidé après la Seconde Guerre mondiale, même lorsque la population était très pauvre, que nous ne devions pas accepter d’argent de la fédération, quoi qu’il arrive. Pour nous, ce n’est même pas une question, c’est juste interdit. »

Et pourtant, au sein même de Satmar, il existe des divisions, notamment entre une faction de Williamsburg et une autre de Kiryas Joel, une communauté Satmar de la banlieue d’Orange County, à New York.

Sur cette photo d’archive du 1er juillet 2014, des garçons se tiennent devant une école à Kiryas Joel, New York. (Crédit : Mike Groll/AP)

Un membre de la communauté de Williamsburg, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles, a déclaré que le décret était le produit d’une faction Satmar d’extrême droite de Brooklyn qu’il a comparée aux « talibans », en référence au groupe musulman extrémiste d’Afghanistan.

« Williamsburg est dirigé par ce groupe de talibans », a-t-il dit. « Il y a quelques rabbins. Ils font des décrets et tout le monde doit les suivre. Quoi que vous fassiez, vous risquez d’être mis à la porte. »

Ce même membre de la communauté a confié que, alors même que ces rabbins disaient à leurs fidèles de ne pas accepter la nourriture du Met Council et de l’UJA, certains des signataires redistribuaient eux-mêmes la nourriture distribuée par les centres de distribution du Met Council.

« Leurs propres membres reçoivent de la nourriture de ces rabbins dans leurs shuls », a-t-il déclaré. « Les gens ne savent pas que la nourriture provient du Met Council. »

Le rabbin qui a signé le décret et qui s’est entretenu avec la New York Jewish Week a confirmé que certains rabbins distribuaient de la nourriture qui provenait du Met Council.

« Peut-être que certains rabbins ont oublié les décrets », a-t-il dit. « Mais ce ne sont que deux ou trois personnes qui le font. Personne d’autre ne sait que c’est de la nourriture du Met Council. » Il a refusé de donner des noms, mais a dit qu’il était peiné que cela se produise.

« Cela me rend triste », a déclaré le rabbin. « La communauté n’est pas au courant, et cela se produit à de nombreux endroits. Les gens reçoivent de la nourriture, et ils ne savent pas qu’elle vient de la fédération. »

L’intérieur du centre de distribution de l’Organisation juive unie de Williamsburg à l’arsenal maritime de Brooklyn, où des milliers de familles reçoivent de la nourriture gratuite pour Pessah. (Crédit : Jacob Henry/JTA)

Il a également affirmé que, lorsque les gens demandaient comment ils avaient reçu la nourriture, les rabbins leur répondaient simplement qu’elle provenait de « la charité ou de la tzedaka ».

« Ils disent que cela vient de la collecte de fonds ou de différents magasins, mais jamais du Met Council », a déclaré le rabbin.

Un manutentionnaire orthodoxe qui travaille bénévolement pour le Met Council a déclaré que les opposants au Met Council étaient « fondamentalement malhonnêtes ».

« Ils donnent une fausse image du peuple pour leur propre intérêt », a-t-il déclaré. « Même s’il y a encore, à l’ère de l’information, des décrets officiels à ce sujet, on en sait plus. Ce savoir vous rendra libre. »

Le rabbin David Niederman, directeur exécutif des organisations juives unies de Williamsburg, qui parle souvent au nom des intérêts de Satmar, a déclaré que peu de gens suivaient les décrets.

« La preuve est les files de gens qui attendent dehors, ce qui signifie qu’ils ont vu le tract et qu’ils s’en fichent », a déclaré Niederman. « Ils n’ont qu’à les faire circuler. Nous n’avons pas le temps de spéculer sur ce qu’une personne dans son bunker décide de diffuser. »

Il a cependant nié que des rabbins distribuaient de la nourriture du Met Council et la faisaient passer pour la leur, qualifiant cette affirmation de « fausse ».

Le PDG du Met Council, David Greenfield, a déclaré qu’il était habitué à ces décrets, qui sortent chaque année. Cela n’a pas empêché l’organisation de s’associer à d’importants groupes Satmar de Williamsburg, comme l’UJO.

« Ce ne sont que des groupes marginaux », a déclaré David Greenfield à propos des opposants. « Je suis très franc, et ils ne nous aiment pas parce que nous soutenons Israël. Ils bénéficient de peu de support et ne devraient pas être pris au sérieux. »

Soutenus par la UJA-Federation of New York, des bénévoles du Met Council emballent de la nourriture pour les personnes âgées, dont des centaines de survivants de la Shoah, en mai 2020. (Crédit : Met Council)

Greenfield a déclaré être au courant des allégations selon lesquelles les rabbins qui ont signé les décrets acceptent tout de même de la nourriture du Met Council.

« Nous savons que ces communautés reçoivent de la nourriture », a-t-il dit. « Et si certains veulent jouer à un jeu où ils nous giflent d’une main et prennent de la nourriture de l’autre, je suis d’accord avec cela. La dernière chose que je voudrais, c’est que les gens de la communauté souffrent à cause d’une poignée de radicaux. »

Il a ajouté que le plus haut niveau de charité consistait à aider les gens de manière anonyme.

« Tant que les personnes qui ont besoin de nourriture reçoivent de la nourriture, la manière dont elles l’obtiennent m’importe peu », a déclaré M. Greenfield.

Lorsqu’on lui a demandé comment la communauté ferait pour nourrir ses habitants sans le Met Council, le rabbin qui a rédigé le décret a répondu « qu’ils se débrouilleraient ».

Chaim Levin a contribué à cet article.

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