Comment l’Iran contourne le blocus américain pour importer du matériel militaire
Selon Reuters, plus de 5 000 sociétés secrètes facilitent des importations de composants d'armes pour plusieurs milliards de dollars, malgré les sanctions occidentales
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

LONDRES – Une enquête de Reuters a révélé que l’Iran a mis en place un réseau secret d’agences militaires d’envergure mondiale pour importer, depuis janvier 2025, pour au moins 2 milliards de dollars de matériel, d’explosifs et de poids lourds, contournant ainsi à la fois le blocus naval américain et les sanctions occidentales.
Derrière des noms commençant par les lettres MOD, pour « ministère de la Défense », se cachent plus de 5 000 agences qui forment une formidable machine financière et militaire. Leurs traces financières apparaissent sur des connaissements et d’autres données d’expédition remontant à 2016. Certaines sont liées au Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), le bras armé du régime iranien, et à des fondations parapubliques iraniennes appelées « bonyads » en farsi, contrôlées par l’élite iranienne.
Ces révélations permettent de lever le voile sur l’un des grands mystères de la guerre : comment le CGRI parvient-il à reconstituer ses arsenaux de missiles et de drones alors qu’il en tire des milliers ?
Au cours des 18 mois allant de janvier 2025 à juin 2026, dont quatre mois de guerre cette année, une seule de ces agences, la MOD 346428, a importé d’importantes quantités de propergols pour roquettes, d’explosifs et de composants d’armes indispensables à la fabrication de drones et de missiles, ainsi que des camions lourds pouvant servir de lance-missiles. Ce matériel est arrivé par voie terrestre, maritime et aérienne, une grande partie étant enregistrée comme provenant de Chine, de Russie et d’Allemagne.
Cette enquête sur le réseau MOD s’appuie sur des milliers de documents bancaires et administratifs iraniens, des déclarations d’entreprises et des données d’importation.
Toutes ces agences secrètes partagent la même adresse à Téhéran que le ministère iranien de la Défense et de la Logistique des forces armées (MODAFL). Elles indiquent comme date de création le 11 février 1979, jour où l’ayatollah Khomeini a pris le pouvoir en Iran après avoir renversé la monarchie. Les documents montrent toutefois que la plupart d’entre elles ont en réalité été créées en 2013, alors que l’Iran était aux prises avec des sanctions qui avaient entraîné l’effondrement de ses exportations de pétrole brut et de sa monnaie.
Ces agences, identifiées pour la première fois par Reuters en collaboration avec le cabinet de conseil en gestion des risques israélo-américain 240 Analytics, constituent l’épine dorsale du dispositif iranien d’approvisionnement militaire et de contournement des sanctions. Elles exploitent un réseau d’hommes de paille et de sociétés écrans étrangères, collectivement appelés « fiduciaires », qui utilisent les recettes issues de la vente illicite de pétrole pour acheter des biens destinés à la République islamique.
Des hauts responsables militaires impliqués dans les programmes iraniens de missiles balistiques et de drones utilisent ce réseau. Les numéros de téléphone enregistrés au nom de 91 de ces agences figurent également dans les registres de la banque publique Sepah, qui répertorient les membres du CGRI disposant d’un compte dans cet établissement. Parmi eux figurent au moins deux commandants que les États-Unis accusent d’exactions contre des manifestants civils.
Alors que l’armée iranienne fait l’objet de multiples sanctions américaines depuis des décennies, Reuters n’a trouvé aucune preuve indiquant que l’une des agences mentionnées dans les documents ait été désignée comme entité sanctionnée par les gouvernements occidentaux.
« Ce que vous avez là, c’est la bouée de sauvetage militaire du régime pendant ce conflit et depuis de nombreuses années », a déclaré Miad Maleki, ancien haut responsable du département du Trésor américain qui a contribué à l’élaboration du programme de sanctions américain contre l’Iran. « Il s’agit de l’écosystème complet des activités commerciales de l’armée iranienne. »
Ce réseau d’importation d’armes a fourni une grande partie des matières premières nécessaires à la fabrication de missiles et de drones par l’Iran. Ces munitions sont à l’origine des attaques de précision incessantes menées par l’Iran contre les infrastructures énergétiques du Golfe, ce qui permet à la République islamique de contrer l’offensive militaire américaine. Dans d’autres reportages publiés cette année, Reuters a montré comment l’Iran a résisté à la pression américaine en exploitant les plateformes de cryptomonnaies et les réseaux de jeux d’argent illégaux pour générer des revenus illicites et contourner les sanctions, comment le CGRI a consolidé son contrôle sur le détroit d’Ormuz et comment la guerre a marqué le début d’une nouvelle ère de répression.
Maleki était l’un des quatre experts iraniens en sanctions et en armement qui ont examiné les conclusions de Reuters et confirmé que bon nombre de ces matériaux pouvaient être utilisés dans les programmes de missiles et de drones de l’Iran.
Aucune des entités gouvernementales ou des entreprises iraniennes contactées par Reuters n’a répondu aux demandes détaillées de commentaires, y compris la délégation de Téhéran auprès des Nations unies à Genève et la présidence.
Dans un communiqué publié en réponse aux conclusions de Reuters, une porte-parole du département du Trésor a déclaré que les États-Unis « avaient coupé les sources de vie économiques du régime ».
« Même si le régime poursuit ses tentatives désespérées pour contourner nos sanctions sévères, financer ses programmes militaires et d’armement, et accéder à des devises étrangères, nous avons toujours dix longueurs d’avance », a indiqué la porte-parole.
Pour retracer le parcours de ces matériels, Reuters a recoupé une partie des quelque 19 000 déclarations d’importation à l’aide de documents d’expédition, de vidéos issues des réseaux sociaux et d’articles parus dans la presse d’État. Les données montrent que la quasi-totalité des articles importés par l’Iran étaient exonérés de droits de douane et spécifiquement désignés comme du matériel militaire. Les experts ont noté qu’une grande partie de ce matériel, y compris les explosifs, pouvait être considérée comme à double usage et donc également avoir des applications civiles.
Le Wall Street Journal a fait état de certaines de ces livraisons en provenance de Chine le 23 septembre.
Système de commerce parallèle
Ces agences militaires secrètes constituent un système de commerce extérieur parallèle à l’économie mondiale officielle. Elles permettent à l’Iran de consacrer l’argent tiré de la vente illicite de pétrole à l’étranger à l’achat de matériel militaire, a déclaré Maleki. Jusqu’à l’an dernier, il occupait le poste de directeur adjoint de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du Trésor américain.
L’argent franchit rarement les frontières, où il risquerait de déclencher une alerte liée aux sanctions. Pour 97 % des expéditions examinées par Reuters, les transactions ont ainsi été réglées « sans transfert de devises », comme le montrent les données d’importation. Des prête-noms de confiance issus de la diaspora, utilisant des liquidités détenues dans des banques étrangères, ont acheté les marchandises et les ont expédiées vers leur pays d’origine.
L’un des utilisateurs finaux de ce réseau est l’unité militaire chargée de superviser le programme de missiles balistiques iraniens. Un autre est Sahara Thunder, qui a été sanctionné par les États-Unis en 2024 pour avoir fabriqué et fourni à la Russie des drones qui ont dévasté l’Ukraine. Reuters et 240 Analytics ont pu identifier les unités militaires iraniennes en recoupant les données d’importation avec les registres du commerce, ainsi qu’avec des courriels et des documents compilés sur le site WikiIran.
Reuters n’a pas pu déterminer l’identité des personnes qui dirigent WikiIran, un site web qui sollicite des documents divulgués provenant de la République islamique et qui affirme être géré par des Iraniens opposés au gouvernement et « contraints à l’exil ».
Selon les données d’importation, les livraisons des six premiers mois de cette année comprenaient pour 1,9 million de dollars de détonateurs, des tonnes d’explosifs, des pièces de moteurs d’avion, des composants de carburant pour roquettes et des lanceurs lourds. Selon des experts en armement et en sanctions, tous ces éléments pourraient servir de composants clés pour construire et lancer des missiles balistiques et des drones, notamment ceux de la série Shahed.
« Cela ressemble à un effort à l’échelle industrielle visant à reconstruire ou à étendre la flotte existante de drones et de missiles de l’Iran », a déclaré Peter Salisbury, professeur adjoint à l’université de Columbia, qui a passé ces dernières années à mener des recherches sur les transferts d’armes et les chaînes d’approvisionnement iraniennes.
« Ces données montrent clairement la capacité d’adaptation de l’écosystème iranien et son aptitude à trouver de nouvelles voies d’approvisionnement. »
Salisbury et l’un des autres experts ont indiqué avoir déjà utilisé les données de WikiIran par le passé et les avoir jugées fiables.
Depuis le début de la guerre, le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont pris pour cible les opérations iraniennes liées aux missiles balistiques et aux drones, notamment des usines qui, selon le Pentagone, produisaient des munitions. Reuters n’a pas pu déterminer l’ampleur des dégâts, mais l’Iran a continué à tirer sur ses voisins et sur les navires tentant de transiter par le détroit d’Ormuz.
Selon des documents examinés par Reuters et des données fournies par ImportGenius, une plateforme qui agrège des données sur les importations et les exportations, ces marchandises sont entrées en Iran par bateau de fret en provenance de Russie via la mer Caspienne, par camion depuis l’Asie centrale et par avion-cargo depuis la Chine.
En réponse à des questions détaillées concernant les conclusions de Reuters, le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré qu’il « n’avait pas connaissance de la situation que vous décrivez ».
« Nous nous opposons fermement aux tentatives visant à associer de manière malveillante la Chine aux hostilités régionales ou à ternir la réputation de la Chine », a déclaré le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué transmis par fax.
Le ministère russe de la Défense, la Maison Blanche et le Commandement central des États-Unis (CENTCOM) n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
Au-delà des composants individuels, l’Iran achète des machines de précision qui pourraient servir à fabriquer son propre matériel militaire. Ces achats comprennent des articles répertoriés comme des tours sophistiquées à commande numérique, des fours à faisceau d’électrons et des accélérateurs de particules, selon les données d’importation portant jusqu’en juin. Tous ces équipements ont des applications industrielles et peuvent également servir à fabriquer du matériel militaire, notamment des coques de drones et de missiles.
Le 12 octobre, le président américain Donald Trump avait déclaré ne pas penser que la Chine et la Russie apportaient leur soutien à l’Iran.
« Si c’est le cas, c’est à un niveau très faible, mais je ne crois pas du tout qu’elles le fassent », avait-il écrit sur les réseaux sociaux. « Elles ont trop à perdre, et nous le saurions très vite ! »
Depuis le début de la guerre, les données montrent que des marchandises d’une valeur de 27 millions de dollars, achetées par l’armée iranienne, ont été enregistrées comme provenant des Émirats arabes unis, la quasi-totalité arrivant par voie maritime.
L’Iran a visé les infrastructures des Émirats arabes unis jusqu’en mai et continue de frapper ses pétroliers transportant du pétrole brut à l’aide de drones et de missiles.
La dernière livraison en provenance des Émirats arabes unis, répertoriée comme du matériel électronique, a eu lieu le 27 juin par voie maritime, soit neuf jours après l’annonce par les États-Unis de la suspension de leur blocus naval. Ce blocus a repris à la mi-juillet et reste en vigueur.
Un responsable émirati a transmis à Reuters un communiqué après la publication de cette enquête, affirmant que le gouvernement « rejette et réfute catégoriquement ces allégations sans fondement ».
« Ces allégations sont totalement infondées et donnent une image fausse des politiques et des actions des Émirats arabes unis. » Le communiqué ajoute que les Émirats s’engagent « à empêcher toute tentative d’utilisation abusive de leurs territoires à des fins d’activités illicites ».
Outre Maleki, figuraient parmi les experts en armement Henry Thompson et Wolf-Christian Paes, tous deux spécialistes de l’approvisionnement en armes de l’Iran, ainsi que Damien Spleeters, fondateur de Heimdall, une organisation spécialisée dans les chaînes d’approvisionnement illicites et l’acquisition d’armes.
La plomberie
« Ces agences numérotées constituent le moteur du réseau mondial de contournement des sanctions de la République islamique, et bien plus encore », a déclaré Noam Binstok, analyste senior chez 240 Analytics. Cette société compile et analyse des données sur les risques liés au terrorisme et au financement du terrorisme pour le compte d’entreprises et d’administrations publiques.
« Les sommes d’argent qui transitent par ces agences sont colossales, et personne ne les avait remarquées auparavant. »
Binstok, économiste âgé de 35 ans, a expliqué avoir découvert ces entités numérotées en juin 2025 alors qu’il téléversait sur la plateforme en ligne de 240 Analytics des milliers de pages de documents de la Banque Sepah qu’il avait trouvés sur Telegram et WikiIran, où ils sont librement accessibles. La Banque Sepah est l’établissement bancaire iranien chargé de verser les salaires et les retraites des membres du CGRI.
La Banque Sepah n’a pas répondu à une demande de commentaire concernant ce piratage. La fuite de documents a été revendiquée par un groupe appelé « Codebreakers », qui a par la suite annoncé d’autres piratages de données du gouvernement iranien.
« Nous pouvons confirmer que ces documents sont authentiques et que leur origine a été vérifiée grâce à nos sources et contacts, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Iran », a déclaré WikiIran dans une réponse envoyée par courriel à Reuters au sujet de ces données.
240 Analytics a été fondée pour offrir aux entreprises et aux gouvernements un service de vérification des antécédents de leurs partenaires commerciaux et clients potentiels. Binstok a expliqué qu’il pensait que ces documents aideraient à mettre au jour les opérations financières de l’Iran. Il s’est toutefois rapidement rendu compte que des milliers de ces comptes étaient détenus par des agences présentant toutes le même schéma de dénomination. Tous commençaient par les lettres MOD, ou VODJA en farsi, suivies d’un nombre à cinq ou six chiffres écrit en toutes lettres plutôt qu’en chiffres. Et toutes partageaient la même date d’enregistrement et la même adresse.
Les relevés bancaires examinés par Reuters comprenaient le nom du titulaire du compte, divers numéros d’identification et les soldes.
Lorsqu’il a vu pour la première fois l’ampleur des soldes des comptes Sepah, Binstok a déclaré avoir cru s’être trompé de décimale. Il a constaté que 36 de ces agences disposaient de comptes en devises étrangères sur lesquels figuraient 1,2 milliard de dollars à la fin de l’année 2024. Le reste du réseau disposait d’environ 1,8 milliard de dollars en monnaie locale, soit une moyenne d’environ 360 000 dollars par compte.
À l’époque, jonglant entre sa thèse de doctorat, son travail chez 240 Analytics et un nouveau-né, Binstok a mis le projet en veille. Il s’y est remis en août dernier, a recherché des documents plus récents et a découvert que ces mêmes agences recevaient de l’argent provenant de ventes de pétrole de contrebande et achetaient de grandes quantités d’équipements à double usage.
« C’est cette avancée majeure qui m’a permis de commencer à saisir l’ampleur réelle du phénomène dont nous parlons et de trouver des exemples concrets d’importations », a-t-il ajouté. « C’est à ce moment-là que j’ai compris que nous étions sur une piste vraiment importante. »
Chaque organisme du ministère de la Défense était également identifiable grâce à un numéro d’identification gouvernemental unique à 11 chiffres, et figurait dans le registre des sociétés iraniennes, une base de données officielle répertoriant des milliers d’entreprises iraniennes. Ce numéro, ou le numéro du ministère de la Défense lui-même, apparaissait à plusieurs reprises sur les connaissements, les factures et les comptes bancaires, ce qui rendait le réseau traçable, même lorsque l’organisme utilisait une société écran, a constaté Binstok.
C’est alors que 240 Analytics a contacté Reuters pour l’aider à cartographier ce réseau d’agences. À l’aide des numéros d’identification à 11 chiffres fournis par Binstok, Reuters a examiné des documents d’expédition confidentiels et des données d’importation actualisées, et s’est appuyé sur le journal officiel des sociétés iraniennes pour mettre en lumière l’étendue du réseau et la manière dont il a permis à l’Iran de se réapprovisionner pendant la guerre.
Une agence dont les achats remontent à 2016 s’est démarquée : la MOD 346428.
Selon les statistiques douanières publiées dans les médias iraniens, les achats à l’étranger de la MOD 346428 n’ont cessé d’augmenter au fil des ans, passant de 442 millions de dollars au cours des 12 mois se terminant en mars 2023 à 988 millions de dollars l’année suivante. Cela a placé cette agence parmi les dix premiers importateurs iraniens.
De janvier 2025 à juin 2026, Reuters a constaté que la MOD 346428 avait importé pour 2,3 milliards de dollars de matériel militaire, selon les registres d’ImportGenius.
Entre janvier et avril 2025, la MOD 346428 a importé 886 tonnes de produits chimiques dans le complexe portuaire iranien de Bandar Abbas, comme le montrent les données d’importation. Leur origine était indiquée comme étant la Chine, sous un code couvrant notamment les chlorates de sodium et autres perchlorates, précurseurs essentiels du propergol solide. Trois jours après la dernière livraison, une énorme explosion a secoué le port.
Deux personnes ayant connaissance de l’explosion du 26 avril 2025 ont déclaré qu’elle avait été provoquée par l’inflammation de perchlorate de sodium alors qu’il se trouvait dans des conteneurs d’expédition à quai. Les médias d’État iraniens ont rapporté que ces produits chimiques étaient stockés par la société Sina Port and Marine Services Development Co., détenue par Bonyad Mostazafan, une fondation pesant plusieurs milliards de dollars et directement contrôlée par le guide suprême de l’Iran.
L’explosion a fait au moins 70 morts et plus de 1 200 blessés. Le directeur général de Sina de l’époque avait déclaré que l’explosion avait résulté d’une « fausse déclaration » concernant le contenu d’un envoi livré « sans documents ni étiquettes ». Reuters n’a pas pu déterminer si les produits chimiques contenus dans la dernière cargaison de 75 tonnes étaient à l’origine de l’explosion.
En 2020, les États-Unis ont sanctionné la Bonyad Mostazafan. Le Trésor américain a affirmé qu’elle était utilisée par le guide suprême pour enrichir son cabinet et récompenser ses alliés, alors qu’elle était présentée comme une organisation caritative au service des pauvres.
Cette fondation est gérée par Hossein Dehghan, nommé ministre iranien de la Défense en 2013, année où la plupart de ces agences ont vu le jour. Dehghan a occupé ce poste pendant quatre ans. Auparavant, il était commandant des forces du CGRI au Liban lors de l’attentat meurtrier perpétré contre les forces internationales de maintien de la paix à Beyrouth en 1983. Cet attentat a coûté la vie à 241 soldats américains dans leurs casernes, à 58 parachutistes français ainsi qu’à des civils libanais, selon la déclaration du Trésor américain relative aux sanctions à son encontre. Les États-Unis ont imputé la responsabilité de cet attentat à l’Iran.
Dehghan n’a pas répondu à une demande de commentaires concernant l’explosion, les agences du ministère de la Défense ou son poste, transmise par l’intermédiaire de la fondation et de son représentant légal.
Outre des composants pouvant servir à la fabrication de carburant pour missiles, les données montrent également que l’Iran importe des camions lourds que l’armée utilise comme lanceurs mobiles camouflés pour des missiles et des drones.
Un exemple de ces importations a été repéré très tôt par Binstok. À l’automne 2022, un concessionnaire automobile iranien résidant en Italie a acheté six camions Iveco Eurocargo pour 426 000 euros, comme le montrent les archives de WikiIran. Il a expédié les camions à une autre société, Deilami Trading Co., à Dubaï. Deilami les a ensuite livrés à Bandar Abbas.
Le numéro d’identification à 11 chiffres de l’acheteur final appartenait à MOD 346428. D’après la liste de colisage, les véhicules ont finalement été livrés à Sahara Thunder, une entreprise jouant un rôle clé dans la fabrication et la vente de drones. Deilami n’a pas répondu à une demande de commentaire concernant cette transaction.
Correspondance des numéros d’identification des véhicules (VIN)
Entre janvier 2025 et juin 2026, la MOD 346428 a importé 435 camions Iveco supplémentaires. À l’aide d’images satellites et des réseaux sociaux, Reuters a retracé certains de ces véhicules jusqu’à un parc douanier situé en périphérie de Téhéran en février 2025, puis a utilisé les données d’importation pour faire correspondre trois de leurs numéros d’identification (VIN), qui sont des codes uniques permettant d’identifier le constructeur et l’origine d’un véhicule.
Un autre camion Iveco est apparu pendant la guerre, lorsque le CENTCOM a diffusé, en mars, une vidéo sur les réseaux sociaux. Selon le Commandement central des États-Unis, cette vidéo montrait que le véhicule avait été frappé par un lance-missiles mobile iranien camouflé. Reuters n’a pas pu déterminer si ce véhicule faisait partie de ceux importés par la MOD 346428. Toutefois, le camion que l’on voit exploser dans la vidéo est un modèle Iveco importé par l’Iran, d’après les analystes de Janes, une société britannique de renseignement militaire en sources ouvertes.
« Les distributeurs officiels sont tenus de garantir que ces produits ne sont pas utilisés à des fins militaires, chimiques, biologiques ou nucléaires », a répondu Iveco aux conclusions de Reuters. L’entreprise a précisé qu’elle disposait de garanties contractuelles pour s’assurer que ses produits ne soient pas acheminés vers « des destinations, entités ou individus interdits ».
Iveco, dont le siège se trouve en Italie, a déclaré n’exercer aucun contrôle sur « les produits transférés ou exportés par des tiers avec lesquels il n’existe aucune relation contractuelle directe ».
« Nous avons confirmé que toute présence de véhicules Iveco en Iran s’est produite hors du contrôle et de la responsabilité du groupe », a ajouté l’entreprise. Iveco a affirmé ne disposer d’aucune trace de la vente de 2022 à un Iranien en Italie et a précisé que la plupart des camions identifiés par Reuters dans le dépôt douanier en 2025 étaient destinés à l’Asie centrale.
Sous le numéro MOD 346428, l’Iran a également importé des milliers de camions Toyota Hilux et Land Cruiser, que le CGRI et ses proxys modifient pour y installer des mitrailleuses lourdes sur le plateau.
Des images vidéo des manifestations en Iran au début de cette année montrent des forces de sécurité armées de mitrailleuses dans un convoi de Land Cruisers parcourant les rues de la ville de Tonkebon, dans le nord du pays.
En janvier 2025, la MOD 346428 a importé quatre Toyota Tundra, des véhicules que le CGRI utilise pour transporter des drones.
Un porte-parole de Toyota a indiqué que l’entreprise n’exerçait aucune activité en Iran. « Toyota n’a pas été impliquée dans les achats rapportés par Reuters et n’en a pas connaissance », a déclaré le porte-parole.
Le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie a indiqué qu’il ne pouvait pas commenter les détails de l’enquête de Reuters, mais a précisé qu’il exerçait un contrôle strict sur les marchandises liées à la sécurité nationale.
« Nous menons également des actions de sensibilisation et de communication afin d’informer les entreprises sur ces réglementations en matière de contrôle des exportations », a ajouté le ministère japonais.
Le 9 février 2026, un navire est arrivé à Bandar Abbas avec 93 tonnes de titane brut chinois à son bord. Ce métal à haute résistance peut, selon les experts en armement et en sanctions, être utilisé pour fabriquer des cellules de missiles et des enveloppes de moteurs-fusées.
Au total, durant le mois précédant le début de la guerre, le 28 février, des navires ont également acheminé 268 tonnes de nitrocellulose et 276 tonnes d’autres produits chimiques en provenance de Chine, répertoriés sous un code incluant le perchlorate, des composants utilisés dans les propergols de roquettes et les explosifs.
Même alors que la guerre battait son plein et que ses navires étaient soumis à un blocus, l’armée iranienne a continué à faire venir du matériel de l’étranger. D’après les données, les volumes d’importation mensuels ont d’abord chuté de 47 % en mars, pour s’établir à 54 millions de dollars par rapport au mois précédent, avant de remonter à 77 millions de dollars en mai.
Une livraison de détonateurs russes, pouvant servir à déclencher des explosifs puissants tels que ceux utilisés dans les ogives de drones et de missiles, d’une valeur de 1,9 million de dollars, effectuée en juin 2026, a constitué la dernière d’une série de cinq livraisons similaires, qui ont permis de fournir au total pour 7,6 millions de dollars de détonateurs depuis le début de l’année 2025.
Les importations ne provenaient pas uniquement de Russie et de Chine. Des entreprises de l’Union européenne (UE), qui a sanctionné le ministère iranien de la Défense, ont également expédié des marchandises à l’armée iranienne.
Des camions, des composants de moteurs d’avion et du matériel électronique d’une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars, dont 34 millions de dollars de camions Iveco, figuraient tous dans les données d’importation comme provenant d’Allemagne et d’autres pays de l’UE. Pour l’ensemble de ces marchandises, les documents mentionnaient la référence MOD 346428.
Toutes les données d’importation ne contenaient pas de descriptions détaillées des envois. Dans de nombreux cas, Reuters s’est appuyé sur les codes douaniers pour identifier leur contenu et leurs origines déclarées, sans pouvoir les confirmer de manière indépendante.
Un porte-parole de l’UE a déclaré que les États membres sont responsables de l’application des sanctions de l’UE, parmi lesquelles figurent « Sahara Thunder » et d’autres.
« L’UE continue d’évaluer très attentivement les informations relatives au renforcement par l’Iran de ses programmes de drones et de missiles », a ajouté le porte-parole. Les gouvernements allemand et italien n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
Le drone rose
Une grande partie de l’économie iranienne est contrôlée par des bonyads, des fondations quasi gouvernementales dirigées par l’élite du pays. Bon nombre d’entre elles ont été créées après la Révolution islamique de 1979, à partir des biens confisqués à la famille royale déchue et à d’autres personnes considérées comme des ennemis du nouvel État.
Les bonyads constituent le moyen par lequel l’élite iranienne conserve le pouvoir, en liant à elle des lieutenants fidèles grâce à un vaste réseau de clientélisme, comme le révèlent une enquête de Reuters datant de 2013 ainsi que de nombreux documents relatifs aux sanctions émanant du gouvernement américain. À l’instar du CGRI, les bonyads jouent un rôle crucial dans la répression violente dont les Iraniens sont victimes depuis des années, comme l’affirment les États-Unis et l’Europe dans des documents relatifs aux sanctions datant de plusieurs années.
L’une d’entre elles, la fondation pour la préservation des vestiges et la diffusion des valeurs de la défense sacrée, illustre l’étendue du réseau du ministère de la Défense dans l’ensemble de l’économie iranienne et de son appareil répressif. Les transactions ne concernent pas seulement les importations, mais aussi des transferts d’argent à l’intérieur du pays, comme l’a constaté Reuters en examinant des documents datant de plusieurs années qui relient la fondation à au moins deux agences distinctes du ministère de la Défense.
Chargée de promouvoir « la culture de la résistance, du sacrifice, du djihad et du martyre », cette fondation est un organe de propagande essentiel pour le gouvernement, dont la mission est de préserver la légitimité et l’idéologie de la République islamique.
En 2017, la fondation a réceptionné quatre livraisons d’appareils électroniques et d’unités de réfrigération, selon les données de WikiIran. Le numéro d’identification de ces livraisons correspond, une fois de plus, à celui de la MOD 346428.
On ignore comment la fondation a utilisé ce matériel, mais sa direction compte parmi ses membres des commandants de haut rang du CGRI dans chacune des 31 provinces iraniennes. Dans le Khuzestan, cela inclut le général de brigade Hassan Shahvarpour, commandant de longue date de ses troupes d’élite dans cette région agitée.
Shahvarpour n’a pas répondu à une demande détaillée de commentaires.
Selon un document américain relatif aux sanctions, des unités placées sous le commandement de Shahvarpour ont tué au moins une centaine de civils iraniens à Mahshahr en 2019, lors de manifestations contre la hausse des prix de l’essence. Elles auraient encerclé les personnes tentant de fuir à bord de véhicules blindés et ouvert le feu sur la foule à l’aide de mitrailleuses, ont indiqué les États-Unis.
Un militant local des droits de l’Homme, qui affirme avoir été témoin de ces meurtres, a déclaré que les troupes de Shahvarpour avaient ensuite incendié des champs de canne à sucre où se cachaient certains manifestants en fuite. Un deuxième militant, présent ce jour-là, a corroboré son récit.
Après que les États-Unis eurent sanctionné Shahvarpour en 2020 pour des violations présumées des droits de l’homme, un religieux de premier plan l’a embrassé sur la tête lors d’une cérémonie religieuse et lui a déclaré que ces sanctions étaient une « source de fierté ».
En 2021, Shahvarpour a demandé 50 milliards de rials (soit l’équivalent de plus d’un million de dollars au taux de change officiel à l’époque) à une entreprise sidérurgique publique afin de financer un nouveau bâtiment du CGRI dans le Khuzestan, selon un document consulté par Reuters. Le titulaire du compte sur lequel l’argent devait être versé, d’après des documents portant sa signature, était la MOD 424000.
Au début de cette année, selon les deux militants, les hommes de Shahvarpour ont réprimé de nouvelles manifestations dans le Khuzestan, qui s’inscrivaient dans le cadre d’un soulèvement national visant à protester contre l’effondrement économique de l’Iran. À travers l’Iran, des milliers de personnes ont trouvé la mort et des dizaines de milliers ont été emprisonnées. Dans le Khuzestan, les militants ont déclaré avoir recensé les noms de 46 victimes et précisé que la plupart d’entre elles avaient été tuées les 8 et 9 janvier, lorsque le CGRI a ouvert le feu sur les manifestants.
Des images diffusées par les médias d’État lors d’un défilé organisé plus tôt cette année montrent les troupes du CGRI de Shahvarpour traversant une ville du Khuzestan à bord de Toyota Tundra blanches, du type de celles privilégiées par le réseau MOD. L’un des camions transportait un drone Shahed rose vif.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







