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Des œuvres pillées par les nazis au cœur d’une exposition à New York

L'exposition "Afterlives : Récupérer les histoires perdues de l'art spolié" du Musée juif est un témoignage de survie, malgré les tentatives d'effacement d'identité culturelle

  • Détail de "Pourim" de Marc Chagall, peint vers 1916-1917. (Crédit : Musée d'art de Philadelphie, Philadelphie. © Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris/ Jewish Museum NYC)
    Détail de "Pourim" de Marc Chagall, peint vers 1916-1917. (Crédit : Musée d'art de Philadelphie, Philadelphie. © Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris/ Jewish Museum NYC)
  • Matériaux récupérés par le Jewish Cultural Reconstruction, Inc. dans les entrepôts du Musée juif, vers 1949. (Crédit : Archives du Musée juif, New York)
    Matériaux récupérés par le Jewish Cultural Reconstruction, Inc. dans les entrepôts du Musée juif, vers 1949. (Crédit : Archives du Musée juif, New York)
  • Œuvres d'art pillées entreposées au Central Collecting Point, Munich, vers 1945-1949. (Crédit : Johannes Felbermeyer/Institut de recherche Getty, Los Angeles)
    Œuvres d'art pillées entreposées au Central Collecting Point, Munich, vers 1945-1949. (Crédit : Johannes Felbermeyer/Institut de recherche Getty, Los Angeles)
  • Détail de "La tempête approchante" de George Grosz, 1940. (Whitney Museum of American Art, New York/ © Estate of George Grosz / Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS)/ Jewish Museum NYC)
    Détail de "La tempête approchante" de George Grosz, 1940. (Whitney Museum of American Art, New York/ © Estate of George Grosz / Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS)/ Jewish Museum NYC)
  • Le tableau "Nus dans un paysage" de Max Pechstein, peint en 1912. (Crédit : Twitter / Roselyne Bachelot / Ministère de la Culture)
    Le tableau "Nus dans un paysage" de Max Pechstein, peint en 1912. (Crédit : Twitter / Roselyne Bachelot / Ministère de la Culture)
  • Bernardo Strozzi, "Un acte de miséricorde : Donner à boire à l'assoiffé, peint dans les années 1620. (Crédit :  (John and Mable Ringling Museum of Art, the State Art Museum of Florida, Florida State University, Sarasota/ Jewish Museum NYC)
    Bernardo Strozzi, "Un acte de miséricorde : Donner à boire à l'assoiffé, peint dans les années 1620. (Crédit : (John and Mable Ringling Museum of Art, the State Art Museum of Florida, Florida State University, Sarasota/ Jewish Museum NYC)
  • Des œuvres d'art rapatriées, entre 1945 et 1949. (Crédit : Johannes Felbermeyer/ Getty Research Institute, Los Angeles)
    Des œuvres d'art rapatriées, entre 1945 et 1949. (Crédit : Johannes Felbermeyer/ Getty Research Institute, Los Angeles)

NEW YORK – En 1937, le ministère de l’Instruction publique et de la Propagande du Reich, le régime nazi, avait retiré le tableau « Pourim » de Marc Chagall des murs du Musée de Folkwang à Essen, en Allemagne. Toile représentant des individus échangeant de la nourriture et des sucreries, cette peinture vibrante avait été considérée comme « dégénérée » et vendue de manière expéditive à un collectionneur d’art berlinois, membre du parti nazi.

Aujourd’hui, 75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le tableau fait partie des 53 œuvres d’art et des 80 objets cérémoniels exposés au Musée juif de New York.

L’exposition, intitulée « Afterlives : Recovering the Lost Stories of Looted Art », a ouvert ses portes en août et se poursuivra jusqu’en janvier 2022. Elle raconte comment ces œuvres ont résisté à la violence de la guerre et décrit en détail leur sauvetage souvent compliqué après la guerre – une réflexion sur la perte et le recouvrement, tant à l’échelle individuelle que collective.

« L’exposition est un rappel de cette histoire qui donne à réfléchir. Nous voulions raconter de manière concise et claire l’histoire du pillage, mais aussi celle du recouvrement et celle de la restitution en cours. Il s’agit d’accepter ce qui s’est passé », a déclaré Darsie Alexander, conservateur en chef du Musée juif.

Pendant la guerre, les nazis avaient systématiquement pillé un nombre incalculable d’œuvres d’art et d’objets et autres artéfacts culturels. Ils l’avaient fait pour enrichir le Troisième Reich, mais aussi pour effacer toute trace d’identité et de culture juives. Bien que d’innombrables pièces manquent encore, un million d’œuvres d’art et 2,5 millions de livres, selon les estimations, ont été récupérés jusqu’à présent.

Parmi les œuvres exposées aujourd’hui, c’est peut-être l’histoire de deux tableaux d’Henri Matisse, « La fille en jaune et bleu avec guitare » et « Marguerites », qui résume le mieux le thème de l’exposition, a déclaré le conservateur adjoint Sam Sackeroff.

Darsie Alexander, conservatrice en chef du Musée juif (photo de Margaret Fox) et Sam Sackeroff, conservateur adjoint du Musée Lerman-Neubauer. (Autorisation)

Les nazis avaient volé les deux tableaux au célèbre galeriste juif français Paul Rosenberg, qui les avait stockés dans un coffre-fort à Bordeaux, en France, avant de s’enfuir aux États-Unis, raconte Sackeroff.

Les nazis avaient simultanément fait irruption dans la galerie parisienne de Rosenberg, la transformant en bureau qui devait accueillir l’Institut d’étude de la question juive. Et, derrière le bureau de Rosenberg, ils avaient organisé l’exposition « Le Juif en France », l’une des plus grandes expositions antisémites de l’histoire.

Les tableaux avaient ensuite été déplacés – d’abord à l’ambassade d’Allemagne, puis au musée du Louvre, et enfin au Jeu de Paume, que les nazis avaient utilisé comme entrepôt.

Le 27 novembre 1942, Gustave Rochlitz, un marchand d’art agissant pour le compte d’Hermann Goering, était venu au Jeu de Paume pour examiner le stock d’œuvres d’art volées. La « Jeune fille en jaune et bleu » avait été l’un des quatre tableaux qu’il avait pris ce jour-là. Jusqu’à ce que les Alliés la récupèrent en 1944, la peinture était restée accrochée dans la propriété de Goering, située dans le sud-ouest de l’Allemagne. Les « Marguerites », pour leur part, étaient restées à Paris.

Les tableaux étaient ensuite restés séparés pendant des décennies jusqu’à ce qu’ils entrent tous deux dans la collection de l’Art Institute of Chicago : « Marguerites » en 1983 et « Jeune fille en jaune et bleu » en 2007.

Henri Matisse, « Jeune fille en jaune et bleu avec guitare », 1939. (Crédit : The Art Institute of Chicago © Succession H. Matisse / Artists Rights Society (ARS), New York ; image fournie par The Art Institute of Chicago / Art Resource, New York/ Jewish Museum NYC)

« L’une des questions que nous nous sommes posés a été de savoir comment donner un nouvel écho à ces histoires, car le nombre de survivants susceptibles de les raconter personnellement diminue. L’utilisation du langage de l’émotion pour parler de ces œuvres donne aux visiteurs un moyen de comprendre ce qu’il s’est passé, d’expérimenter le sentiment de la perte », explique Sackeroff.

Les visiteurs de l’exposition pourront également voir la « Bataille sur un pont » de Claude Lorrain (1655). Vendu sous la contrainte, ce tableau avait été sélectionné pour le musée personnel d’Adolf Hitler, qui n’a finalement jamais été construit.

Et, parmi les œuvres de Paul Klee, Gustave Courbet et Camille Pissarro, ils découvriront également un tableau d’Otto Freundlich « L’unité de la vie et de la mort », peint en 1938. Artiste juif allemand, Freundlich s’était caché dans une petite ville de montagne dans les Pyrénées de 1940 jusqu’à son arrestation en 1943. À son arrivée, il avait été assassiné dans le camp de concentration de Lublin-Majdanek, en Pologne.

De nombreux objets rituels sont également exposés, notamment un plat de seder originaire de Pologne et un récipient à épices en argent massif datant du milieu du 15e siècle. Ces objets soulignent le rôle tenu par le musée dans l’identification et la récupération de nombreux objets rituels qui avaient été volés dans les maisons et dans les synagogues pendant et après la guerre.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Jewish Cultural Reconstruction, Inc. (JCR) avait aidé à remettre plus de 300 000 livres et 10 000 objets cérémoniels à des synagogues et à des communautés juives du monde entier. Le récipient à épices avait pour sa part été envoyé au Musée juif en août 1949. Il s’était trouvé alors dans l’une des 83 caisses remises à l’institution, contenant plus de 3 000 pièces d’argenterie rituelle.

Finalement, 220 de ces objets sont entrés dans la collection permanente du musée. Certains portent encore leur petite étiquette d’identification en aluminium, arborant une étoile de David et les lettres JCR.

Assiette de seder à étages du 18e-19e siècle. (Crédit : Don de la Communauté juive de Danzig au Musée juif de New York)

Un deuxième groupe d’objets était arrivé au musée en provenance de la communauté juive de Danzig (aujourd’hui Gdansk) en Pologne. Lorsqu’il était devenu évident que les nazis allaient piller la Grande Synagogue de la ville, la communauté juive avait travaillé avec l’American Jewish Joint Distribution Committee pour sauver autant d’objets que possible. Ils avaient emballé 10 caisses qui avaient été expédiées au Jewish Theological Seminary, à New York. Le musée avait acquis certains de ces objets en 1954.

« L’exposition raconte des faits – elle raconte ce qui s’est passé. Il y a aussi, bien sûr, le côté émotionnel. Mais nous avons été aussi abasourdis, et en permanence, par cette initiative extraordinaire de destruction de la culture juive », dit Alexander. « Les objets présentés dans cette partie de l’exposition montrent que cela ne s’est pas produit. La culture a survécu, elle s’est épanouie et elle a perduré. »

Le musée a également commandé des œuvres à quatre artistes contemporains afin de montrer l’ampleur du vol culturel perpétré par les nazis.

Fleurons de Torah en argent du 18ème siècle. (Crédit : Reconstruction culturelle juive. Musée juif de New York)

Maria Eichhorn, une artiste originaire de Berlin, a intégré dans son œuvre des images de livres pillés et de documents d’archives pour souligner le rôle que des personnes telles que Hannah Arendt ont joué dans les efforts de récupération. L’artiste israélienne Hadar Gad a examiné, de son côté, les liens entre la mémoire et le lieu. Dor Guez, qui habite Jaffa, en Israël, a puisé l’inspiration dans ses racines chrétiennes, palestiniennes et juives tunisiennes pour réaliser sa peinture massive.

Enfin, l’artiste Lisa Oppenheim, originaire de Brooklyn, a exploré la manière dont la photographie peut aider à appréhender et à comprendre la perte.

Oppenheim a fouillé les archives de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) – le principal groupe de travail nazi chargé du pillage des œuvres d’art – à la recherche de natures mortes jamais restituées, et a finalement découvert une photographie en noir et blanc d’une nature morte réalisée par l’artiste français Jean-Baptiste Monnoyer.

Selon les documents de l’ERR, le tableau original, probablement détruit lors d’un bombardement allié, avait été volé au 17, rue Cardonay à Paris et il avait été emmené au Jeu de Paume le 10 décembre 1942.

Biens matériels récupérés par le Jewish Cultural Reconstruction, Inc. dans les entrepôts du Musée juif, vers 1949. (Crédit : Archives du Musée juif, New York)

Pour réaliser son œuvre, Oppenheim a d’abord photographié le cliché provenant des archives. Ensuite, elle a trouvé une vue, sur Google Maps, de la rue qui abritait l’appartement parisien où la nature morte avait « vécu », explique-t-elle lors d’une visite de l’exposition. Puis, à l’aide de ce qu’elle décrit comme une technique de « fumée », elle a utilisé une flamme pour dévoiler les images.

« On obtient ainsi une image provenant d’un autre monde, qui pourrait occuper n’importe quel espace, à n’importe quelle période », note-t-elle. « J’utilise une photographie de cette peinture qui a très probablement été détruite par le feu. En conséquence, je veux montrer que le feu n’est pas seulement une force destructrice – cette peinture a été détruite par le feu après avoir été volée – mais il peut être aussi une force créatrice, puisqu’il m’a permis de créer une nouvelle image dans ma chambre noire. »

Œuvres d’art pillées entreposées au Central Collecting Point, Munich, vers 1945-1949. (Crédit : Johannes Felbermeyer/Institut de recherche Getty, Los Angeles)

Cette idée, de créer une nouvelle image, une nouvelle façon de considérer les efforts des nazis pour éradiquer la culture juive, est au cœur de l’exposition.

« Si l’accent est mis sur le pillage, l’attention se porte tout autant, sinon plus, sur la récupération », indique Sackeroff.

« Afterlives : Recovering the Lost Stories of Looted Art » (« Récupérer les histoires perdues de l’art spolié »), du 20 août 2021 au 9 janvier 2022 au Musée juif de New York.

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