Dora Maar, artiste et muse de Picasso devenue « folle et antisémite »
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Dora Maar, artiste et muse de Picasso devenue « folle et antisémite »

Dans son dernier ouvrage, Brigitte Benkemoun narre son enquête pour savoir à qui appartient un carnet anonyme – à Dora Maar, à laquelle le Centre Pompidou consacre une exposition

Dora Maar, rue de Savoie (Paris VIe), par Brassaï en 1943. L'artiste pose devant son tableau "Nature morte au bocal et à la tasse". Huile sur toile. 45,5 x 50 cm. Collection particulière. © Adagp, Paris, 2019. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / P. Migeat / Dist. RMN-GP
Dora Maar, rue de Savoie (Paris VIe), par Brassaï en 1943. L'artiste pose devant son tableau "Nature morte au bocal et à la tasse". Huile sur toile. 45,5 x 50 cm. Collection particulière. © Adagp, Paris, 2019. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / P. Migeat / Dist. RMN-GP

Je suis le carnet de Dora Maar de la journaliste Brigitte Benkemoun (Editions Stock) narre son enquête visant à découvrir à qui appartient un carnet anonyme qui compte toutes les adresses des artistes et écrivains de l’après-guerre : A : Aragon. B : Breton, Brassaï, Braque, Balthus… C : Cocteau, Chagall… E : Éluard… G : Giacometti…

La propriétaire : Dora Maar, photographe détruite par la passion, devenue une peintre recluse et mystique, longtemps réduite à son rôle de muse pour Pablo Picasso.

Brigitte Benkemoun explique qu’il lui a fallu trois mois pour comprendre que le carnet qu’elle a trouvé appartenait à l’artiste – son mari, intéressé par le vieil étui en cuir Hermès qui le recouvre, l’avait acheté sur eBay. Il lui faut deux années de plus pour « faire parler ce répertoire, comprendre la place de chacun dans sa vie et son carnet d’adresses, et approcher le mystère et les secrets de la ‘femme qui pleure’ ».

« Tout collait, jusqu’à l’absence de Picasso à la lettre P, puisqu’ils étaient séparés depuis 6 ans », a expliqué l’auteure au micro de RTL, qui a cru quelque temps que, de par l’absence de ce nom et par la présence de tous les autres, le carnet appartenait à Picasso.

Rogi André, Dora Maar, vers 1937. Épreuve gélatino-argentique. 29,9 x 39,4 cm. Achat en 1983. Collection Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne. Centre de création industrielle. © DR. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Georges Meguerditchian / Dist. RMN-GP.

Avant d’être la célèbre muse de Picasso, Dora Maar était une grande photographe, à la fois de mode et de rue, mais aussi une femme émancipée, engagée à l’extrême-gauche.

Après sa rupture avec Picasso et beaucoup de souffrances, elle se concentre sur la peinture de paysages abstraits, se tourne vers la religion catholique et fait de nombreuses dépressions – elle serait allée jusqu’à subir des électrochocs sous la supervision de Lacan. Cette période durera de 1946 à 1997, année de sa mort. A la fin de sa vie, Dora Maar sombre dans la pauvreté, la solitude, l’homophobie et l’antisémitisme.

Sur Europe 1, le journaliste Matthieu Bellard demande à Brigitte Benkemoun si elle s’est attachée à l’artiste au fil de son enquête. L’auteure répond : « Au début [de l’enquête], il y a eu quelque chose de ludique : trouver un objet, décider de trouver à qui il appartient… Puis, une des premières choses que j’ai apprise sur [Dora Maar] […], c’est qu’elle est devenue une femme acariâtre, recluse et antisémite. L’après-midi même où j’ai su que j’avais [son] carnet, je savais que je m’attaquais à une femme qui a fini folle et antisémite. On part de loin avant de s’attacher. Puis, c’est un chemin que j’ai fait avec elle, en approchant au plus près cette femme, sa complexité, ses souffrances. C’est un sujet que je n’ai pas choisi – ce qui est rare pour une biographie. J’ai choisi un monde [celui du carnet], avant de la choisir elle. Petit à petit, j’ai fini par m’attacher à ce personnage, à comprendre qu’elle avait souffert, à découvrir aussi des scènes où je prenais partie pour elle. Une quête comme ça, ça devient très affectif. J’ai fini par la comprendre, par l’approcher, mais je ne valide pas tous ses choix. »

Couverture du livre « Je suis le carnet de Dora Maar » de Brigitte Benkemoun (Editions Stock).

Dans son livre, l’auteure publie le témoignage du marchand d’art parisien Marcel Fleiss, gérant de la galerie 1900-2000, qui a notamment exposé Man Ray et des dizaines d’artistes surréalistes. Celui-ci explique sur le site La Règle du Jeu que, dans les années 1990, il a souhaité acheter à Dora Maar plusieurs photographies. Au moment de clore la vente, après plusieurs semaines de négociations, Fleiss explique qu’elle le regarda dans les yeux et lui dit : « Je ne vous les vends que si vous me dites que vous n’êtes pas Juif. » Il ne répondit pas « et l’affaire se fit quand même », explique-t-il.

Le galeriste rapporte également avoir vu Mein Kampf dans la bibliothèque de l’artiste – que Brigitte Benkemoun a elle aussi découvert dans ses archives.

Dans le journal Haaretz, Brigitte Benkemoun explique qu’il est possible « que son père lui ait transmis son antisémitisme : Josip Markovic était un chrétien soutien des nazis. Elle craignait beaucoup que son nom initial [Henriette Théodora Markovitch] ne laisse penser qu’elle était Juive, et elle s’est toujours assurée de mentionner qu’il s’agissait d’un nom croate ».

Benkemoun note également que, dans ses dernières années, les rares contacts de Maar avec le monde extérieur se limitaient à des discussions avec un pasteur protestant radical qui l’abreuvait apparemment en propos religieux extrémistes et antisémites.

Un employé de Sotheby’s s’exprime devant le tableau « Jeune fille aux cheveux noirs (Dora Maar) » de Pablo Picasso, lors de l’exposition d’art impressionniste et d’art moderne de Sotheby’s à Hong Kong, le jeudi 25 novembre 2010. (Photo AP / Kin Cheung)

Plus de vingt ans après sa mort, outre la publication de l’ouvrage de Brigitte Benkemoun, le Centre Pompidou lui rend également hommage, en lui consacrant jusqu’au 29 juillet une vaste rétrospective, déployant toutes les facettes de son talent.

L’exposition – comme l’ouvrage Je suis le carnet de Dora Maar – lui restitue son plein statut d’artiste, qui l’emporte sur sa face sombre mais également sur son rôle de modèle, auquel sa relation intime avec le grand maître du cubisme l’avait trop limitée.

Le destin de Dora Maar est une série d’émancipations. « C’est une femme moderne, indépendante qui s’émancipe par la photographie », souligne Damarice Amao, une des commissaires.

Sa carrière photographique aura duré quelque dix ans. « Elle voulait devenir peintre avant d’être photographe, elle retournera à la peinture » dans la période d’après-guerre, après sa rupture avec Picasso, remarque-t-elle.

Dora Maar devient, en tandem avec le décorateur Pierre Kéfer, une photographe de mode pour de nombreuses revues – Votre beauté, Rester jeune, Vogue, etc. En 1934, paraît ainsi une extravagante « Femme aux cheveux avec savon ». Elle réalise des projets publicitaires pour Pétrole Hahn. Elle n’hésite pas à publier des nus dans des revues galantes.

Dora Maar, Étude publicitaire [Pétrole Hahn], 1934-1935. Négatif gélatino-argentique sur support souple en nitrate de cellulose. 17,6 x 24 cm. Achat en 2004. Collection Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne. Centre de création industrielle. © Adagp, Paris 2019. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Dist. RMN-GP.
« Tout en vivant dans le glamour, elle descend dans la rue à partir de 1933 » pour photographier la précarité, explique Damarice Amao. L’artiste signe le tract « Appel à la lutte » après les émeutes d’extrême-droite de 1934, et fréquente le groupe Octobre mené par Jacques et Pierre Prévert.

Cet engagement social donnera une série forte de photos de rues, à cent mille lieues des belles femmes posant alanguies pour des revues de luxe. Des aveugles, un homme sans bouche, des enfants misérables à Paris, Londres ou Barcelone. L’Espagne, où la nouvelle République s’installe, fragile, fascine les artistes de gauche.

Dora Maar, Barcelone. Vendeuses riant derrière leur étal de charcuterie, 1933. Épreuve gélatino-argentique. 48,7 x 38,8 cm. Collection particulière. © Adagp, Paris 2019. Photo © Fotogasull.

Dans ces photos de rue, elle cherche l’étrangeté et les ombres, chers au surréalisme. Elle excellera dans ce mouvement grâce au photomontage et sera une des rares femmes présentes dans les expositions du genre.

Deux sommets de son oeuvre d’alors sont les photomontages gélatino-argentiques poignants intitulés « Silence » et « Le Simulateur » (1935/36).

Le Portrait d’Ubu, Dora Maar, 1936. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI. / P. Migeat./ Dist. RMN-GP. © ADAP, Paris 2019.

Dans « 29, rue d’Astorg », l’effet de déformation de la galerie de l’Orangerie de Versailles est très insolite.

Le « Portrait d’Ubu » marque lui aussi par son étrangeté. Le tyran de la pièce de théâtre d’Alfred Jarry y est représenté sous la forme d’une bête difforme – qui serait en toute vraisemblance un bébé tatou.

L’insolite est présent dans d’autres œuvres, comme dans son portrait de Nusch Éluard, artiste du monde du spectacle, en surimpression sur une toile d’araignée ; dans sa photo d’un Londonien plongeant comme une autruche la tête dans les méandres du trottoir ; ou encore dans « Le Pisseur », où un jeune garçon urine sur une vieille dame dans un salon.

Dans sa peinture, lors de sa liaison avec Picasso, dont elle a d’abord été le modèle, « elle le copie, mais elle va trouver sa propre approche ». Notamment par des natures mortes dépouillées qui disent la solitude dans la pénombre, alors qu’ils se séparent.

Dora Maar, Paysage du Lubéron, années 1950. Huile sur toile. 55 x 46 cm. Private collection of Nancy B. Negley. © Adagp, Paris 2019. Photo © Brice Toul.

Après la guerre, elle mènera un chemin plus secret et mystique, se consacrant dans le Midi (le Lubéron) à des toiles vides de toute présence humaine où le paysage est résumé à des traits vigoureux de couleurs fortes.

Avec des négatifs et des tirages contacts, elle se livre aussi à l’abstraction, comme le montrent les belles dernières salles de l’exposition, où Dora Maar crée une apogée solitaire où le trait éclate et explose.

Restée dans l’ombre jusqu’à une vente posthume de ses œuvres en 1999, Dora Maar, amante de Picasso et amie de si nombreux autres artistes, aura réussi à créer pendant une cinquantaine d’années une large production personnelle, qui se libère finalement du cubisme – le mouvement de son modèle – et se distingue par son authenticité.

« Les années vous guettent », Nusch Éluard photographiée par Dora Maar. (Crédit : Wikipédia / CC BY-SA 4.0)

Dora Maar, jusqu’au 29 juillet 2019, galerie 2 du Centre Pompidou, 14 euros

Je suis le carnet de Dora Maar de Brigitte Benkemoun, Editions Stock, 336 pages, 21,5 euros

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