Et si votre grand-père avait assassiné des milliers de Juifs
Rechercher

Et si votre grand-père avait assassiné des milliers de Juifs

Les squelettes de l’Holocauste sortent du placard en Lituanie dans le livre de Rita Gabis, qui explore le destin des 220 000 Juifs lituaniens tués pendant la guerre, et de ceux qui ont laissé faire

Rita Gabis, née d'une mère catholique lituanienne et d'un père juif. (Crédit : Rina Castelnuovo)
Rita Gabis, née d'une mère catholique lituanienne et d'un père juif. (Crédit : Rina Castelnuovo)

LONDRES – Il y a cinq ans, Rita Gabis, poète et professeure de New York, a découvert un secret de famille : de 1941 à 1943, son grand-père avait été le chef de la police de sécurité sous la Gestapo à Švenčionys, une ville de Lituanie. La ville est proche des charniers de Poligon, où 8 000 Juifs ont été assassinés en trois jours à l’automne 1941.

Soutenue par une quantité impressionnante de recherches académiques et d’entretiens avec des membres de la famille, des enquêteurs des crimes de guerre, des victimes de l’Holocauste et de nombreux historiens, Gabis, qui vient d’une famille multi-confessionnelle de Juifs d’Europe de l’est et de catholiques lituaniens, a récemment publié un livre qui tente de lever le voile sur la culture du silence de l’histoire sombre de la Lituanie.

Son travail, en partie mémoriel, en partie historique, est une recherche incroyablement honnête et émouvante de la vérité à tous prix, même aux dépens de la loyauté familiale.

« Il y a toujours quelqu’un dans une famille qui pousse contre le silence, explique Gabis. Et dans ma famille, j’ai été cette personne. »

Gabis dit qu’écrire le livre Une invitée au banquet des tueurs : le passé SS de mon grand-père, ma famille juive, une recherche de la véritéA Guest at the Shooters’ Banquet: My Grandfather’s SS Past, My Jewish Family, A Search for the Truth ») lui a donné l’opportunité de réfléchir longuement et durement à sa propre histoire familiale, tout en lui donnant aussi la possibilité de soulever plusieurs questions sur la moralité humaine. Le narratif est un mélange intéressant d’entrées de quotidiens d’époque, de mémoires et de douloureuses interrogations familiales.

La couverture d' "Une invitée au banquet des tueurs : le passé SS de mon grand-père, ma famille juive, une recherche de la vérité", par Rita Gabis (Crédit : autorisation)
La couverture d’ « Une invitée au banquet des tueurs : le passé SS de mon grand-père, ma famille juive, une recherche de la vérité », par Rita Gabis (Crédit : autorisation)

Gabis a aussi un remarquable sens de la recherche, produisant les documents médico-légaux et les analyses académiques nécessaires pour soutenir les réponses émotionnelles à la complicité présumée de son grand-père aux crimes de masse des Juifs lituaniens. En fait, Gabis source trois fois la quasi totalité des informations entourant les crimes présumés de son grand-père. Dans cette partie du livre, elle le juge essentiellement elle-même.

Les résultats qu’a obtenu Gabis, dit-elle, lui ont permis de tirer ses propres conclusions, plutôt que d’arriver à une réponse définitive. Elle a appris, par exemple, que son grand-père était l’un des officiers d’escorte qui a accompagné les victimes vers le site de leur exécution de masse pendant le fameux massacre de Poligon.

A-t-il appuyé lui-même sur la gâchette ? Organisait-il simplement la logistique nécessaire pour mener le crime de masse ?

« Je ne sais pas, répond Gabis, mais les documents et les témoins prouvent qu’il était sur place quand le massacre a eu lieu. »

Alors comment était-ce de pousser une histoire familiale si pénible pour la mère de Gabis, qui est toujours vivante ?

« C’était très dur, admet Gabis. J’aime ma mère. Et en écrivant ce livre, j’ai d’une certaine manière détruit le mythe de son père. C’était très douloureux pour elle. Mais finalement, elle a accepté le livre, ce qui est remarquable. »

‘Toutes les notions stéréotypées du vil antisémitisme’

Avoir un sentiment ferme sur sa propre identité mélangée a été un concept étrange pour Gabis pendant son enfance. Son père était Juif, alors que sa mère était catholique. Elle allait à la messe pour les fêtes catholiques. Tout comme elle fêtait les fêtes juives avec la famille de son père.

Gabis se souvient comment ce sentiment conflictuel d’identité l’a troublée pendant son enfance ; ses grands-parents des deux côtés se battant tout le temps pour lui transmettre leurs propres sentiments de culture et d’identité.

Sa grand-mère paternelle a une fois arraché une croix de son cou, expliquant furieusement que les Juifs ne portent pas de telles choses, alors que son grand-père maternel, le personnage principal de son livre, lui a une fois dit de ne pas être comme son père. Il a souligné que « les Juifs ne sont pas bons. »

« Mon grand-père avait toutes les notions stéréotypées du vil antisémitisme », admet Gabis.

Gabis dit que comme beaucoup d’antisémites de sa génération, son grand-père maternel confondait le communisme avec le judaïsme, croyant fermement au mythe du Juif bolchevique.

Un mémorial pour les 70 000 Juifs de Vilnius et de ses environs tués par les nazis et leurs complices pendant la Seconde Guerre mondiale à Vilnius, en Lituanie, le 16 février 2016. (Crédit : AFP/Petras Malukas)
Un mémorial pour les 70 000 Juifs de Vilnius et de ses environs tués par les nazis et leurs complices pendant la Seconde Guerre mondiale à Vilnius, en Lituanie, le 16 février 2016. (Crédit : AFP/Petras Malukas)

Techniquement, pendant la guerre, le grand-père de Gabis travaillait pour l’administration de la police lituanienne qui était régie par les SS. Cependant, il n’était pas lui-même SS, précise-t-elle.

Mais jusqu’où allait sa sympathie pour les nazis ? Était-il simplement un carriériste qui était heureux de suivre aveuglément les ordres des Allemands pour son propre profit ?

« Il ne pensait pas profondément à l’idéologie nazie, souligne Gabis. Mais il n’était pas non plus un simple bureaucrate. »

La collaboration offre des opportunités et des risques, pense Gabis, et parfois, dit-elle, elle a été faite avec un pistolet pointé sur la tête de quelqu’un. Mais souvent elle ne l’était pas.

‘Il y a tant de charniers en Lituanie’

L’une des caractéristiques les plus impressionnantes du narratif obsédant de Gabis est sans doute sa capacité à recréer poétiquement les différents sites de Lituanie où ont pris place des massacres de Juifs.

En décrivant la route de Poligon, par exemple, Gabis écrit : « devant nous, un ensemble de pins fins et décharnés ; plus loin, des aulnes se dressent, de douces bruyères déjà en fleur. »

A côté des descriptions de ces paysages idylliques, Gabis tend ensuite à philosopher sur la page et à penser en même temps à l’Histoire. « Il y a tant de charniers en Lituanie », écrit-elle.

Le Neuvième Fort de Kaunas, en Lituanie, connu sous le nom de "Fort de la Mort" pendant la Seconde Guerre mondiale, quand il a servi au meurtre de plus de 10 000 Juifs par les nazis et leurs collaborateurs lituaniens. (Crédit : Shutterstock)
Le Neuvième Fort de Kaunas, en Lituanie, connu sous le nom de « Fort de la Mort » pendant la Seconde Guerre mondiale, quand il a servi au meurtre de plus de 10 000 Juifs par les nazis et leurs collaborateurs lituaniens. (Crédit : Shutterstock)

Gabis parle de la chaleur du peuple lituanien, qui a une fière tradition culturelle qui semble plus sincère que dans bien des endroits en Europe. Mais aussi des silences sinistres qui semblent particulièrement présents quand on commence un voyage dans le cœur de la campagne lituanienne, au-delà des villes peuplées.

On peut presque sentir les fantômes des années 1940 vous hanter dans ces lieux isolés.

Elle hoche la tête pour montrer son accord.

« La totalité de cette expérience de visite de la Lituanie fut très profonde », répond Garis après une pause assez longue. « Je me souviens être à Vilnius, et marcher dans le quartier juif. Il y avait un sentiment d’absence impressionnant, comme si l’âme de l’endroit avait simplement disparu. »

« On sent qu’il manque quelque chose, ajoute-t-elle. Maintenant, nous ne pouvons pas remonter le temps, mais la conscience historique peut s’étendre pour reconnaître la mort de cette perte. »

Dans le Grand Duché médiéval de Lituanie et dans la République des Deux Nations de Lituanie et Pologne du début de l’époque moderne, les Juifs se sont installés en grand nombre à Vilnius, la capitale de la Lituanie. La culture juive a été si influente dans la métropole qu’elle a même acquis le surnom de « Jérusalem de Lituanie », sous un régime qui accordait aux Juifs une autonomie locale et leur avait donné la possibilité de prospérer.

Au 19e siècle, Vilnius était devenue le foyer de la Haskalah, les Lumières juives, et a longtemps été un centre d’éducation juive, produisant certains des commentaires talmudiques les plus renommés et toujours étudiés aujourd’hui.

Après la Première Guerre mondiale, Vilnius a été intégrée dans la Pologne. Même si des tensions entre Juifs et Polonais et Polonais et Lituaniens, avaient lieu pendant ces années, les relations entre Juifs et Lituaniens sont restées paisibles en comparaison.

Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté en 1939, la coexistence et la tolérance qui avaient existé en Lituanie pendant des siècles se sont soudainement effondrées.

En juin 1940, la Lituanie a perdu son indépendance au profit des Soviétiques. L’année suivante, les nazis ont « libéré » la Lituanie du contrôle soviétique, et en un mois, le Reichskommissariat Ostland, l’administration civile allemande, a été mise en place dans le pays. Le résultat a été le chaos social. A la fin de l’occupation allemande en 1945, 96 % de la population juive, environ 220 000 personnes, avaient disparu. La plupart des meurtres ont eu lieu sur place, la majorité des assassins étant les Lituaniens eux-mêmes.

Pourquoi le passage soudain au meurtre de masse ?

Les preuves historiques montrent que les nazis n’ont pas eu de mal à trouver des Lituaniens volontaires pour tuer les Juifs. Mais ce qui est plus troublant à propos de ce passage soudain au meurtre de masse, dans une période de temps spectaculairement courte, est qu’une telle violence ethnique n’avait pas de précédent dans la politique lituanienne d’avant-guerre, ou en fait à un quelconque moment des relations judéo-lituaniennes.

Les témoignages sur l’époque de la guerre montrent aussi aujourd’hui que, tout comme en Pologne, où la collaboration a été un thème commun pendant l’Holocauste, toutes les classes de la société lituanienne ont volontairement participé à la persécution et aux meurtres des Juifs. Cela comprend les membres du clergé, l’intelligentsia, les médecins, les enseignants, jusqu’aux groupes les plus pauvres et les plus marginaux.

Un mémorial pour les victimes juives du massacre de Ponary, juste à côté de Vilnius, en Lituanie. 70 000 Juifs, ainsi que 28 000 Russes et Polonais, ont été assassinés près de la gare de Ponary, entre juillet 1941 et août 1944. (Crédit : Wikimedia commons)
Un mémorial pour les victimes juives du massacre de Ponary, juste à côté de Vilnius, en Lituanie. 70 000 Juifs, ainsi que 28 000 Russes et Polonais, ont été assassinés près de la gare de Ponary, entre juillet 1941 et août 1944. (Crédit : Wikimedia commons)

L’occupation soviétique qui a suivi la guerre, et qui a duré jusqu’en 1991, quand la Lituanie a à nouveau gagné son indépendance, a eu tendance à éclipser un débat public convenable sur l’Holocauste dans le discours public national du pays.

L’évaporation de la culture juive n’a pas eu lieu qu’en Lituanie, souligne Gabis, comme pour répéter un point qui semble plutôt évident dans l’histoire européenne moderne, mais qui vaut néanmoins la peine d’être réaffirmé.

« C’est dans une grande partie de l’Europe de l’est, dit-elle. Vous allez à la campagne dans ces endroits et vous sentez que le temps s’est arrêté. Il manque des gens. Et la musique, la littérature, la langue et la culture se sont évanouies de ces villes et de ces villages. Il y a quelque chose de désolant à ce sujet. »

Quand le nationalisme supplante ‘la richesse de l’identité’

Dans son livre, Gabis écrit que le nationalisme « tranche et éviscère la richesse de l’identité ».

« Si ce que nous cherchons est la pureté de l’identité, alors nous échouons dès le départ », dit Gabis, plutôt philosophiquement. « Parce que, dans une culture, et une société, la diversité est la plus grande force ; ce sont les bases sur lesquelles une société se crée et se recrée, avec des opportunités toujours en expansion. »

Afin que l’idéologie du nationalisme fonctionne, Gabis dit qu’un pays doit créer une histoire qui se conforme à un mythe qui embrasse la pureté remontant à des siècles.

« Dans ce narratif, vous perdez la complexité et la texture, et l’opportunité d’être défiée ou de grandir », affirme-t-elle.

Le mémorial PANERIAI de Vilnius, en hommage à ses 70 000 Juifs tués par les nazis et leurs complices pendant la Seconde Guerre mondiale, le 16 février 2016. (Crédit : AFP/Petras Malukas)
Le mémorial PANERIAI de Vilnius, en hommage à ses 70 000 Juifs tués par les nazis et leurs complices pendant la Seconde Guerre mondiale, le 16 février 2016. (Crédit : AFP/Petras Malukas)
En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...