Ignorés par El-Sayed, des rabbins du Michigan nationalisent leur mouvement
Le groupe entend faire de ses 5 exigences sur la souveraineté juive en Israël un modèle pour l'investiture nationale, mais les autres organisations juives sont dubitatives
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ANN ARBOR (JTA) — Le 24 octobre dernier, à Détroit, un peu avant un meeting électoral réunissant le candidat Démocrate au Sénat américain pour le Michigan, Abdul El-Sayed, et l’ex-président Barack Obama, 250 rabbins venus de tout le pays les ont invités à prendre plus au sérieux leurs inquiétudes concernant les positions d’El-Sayed sur Israël.
Les rabbins s’exprimaient au nom d’un groupe appelé Nonnegotiable Michigan, lequel exige d’El-Sayed qu’il s’engage sur leurs cinq revendications avant de lui apporter leur soutien. Au cas précis, ils souhaitaient qu’il fasse officiellement état de son soutien à « la souveraineté juive en Israël » et qu’il s’engage à garantir la sécurité des « Juifs sionistes » — et qu’il le fasse sur scène.
À leur grand regret, ni l’un ni l’autre des intervenants vedettes n’a mentionné le mouvement ou ses exigences — et El-Sayed mettra manifestement très bientôt un terme à sa campagne sans l’avoir fait.
Aujourd’hui, ce mouvement naissant fait face aux critiques de Juifs plus à gauche, qui estiment que cette tactique s’est retournée contre eux et a rendu les Juifs plus vulnérables.
Dans les derniers jours de cette campagne, la tentative de Nonnegotiable de se faire entendre dans la course a également été éclipsée par le soutien apporté par la Représentante Démocrate pro-Israël Haley Stevens à l’adversaire d’El-Sayed, l’ancien Représentant Républicain Mike Rogers.
Malgré tout, cette lettre demeure la plus importante intervention rabbinique en politique américaine depuis la lettre ouverte signée par un millier de membres du clergé, l’an dernier, pour condamner « la montée de l’anti-sionisme et sa normalisation politique », peu avant l’élection du maire de New York, Zohran Mamdani.
Cette lettre du Michigan est le signe que, même au-delà de cet État, un groupe important de Juifs tente d’affirmer ses principes face aux lignes de fracture évolutives au sein du Parti Démocrate.
Les organisateurs de Nonnegotiable ne se laissent pas décourager par le silence du parti. Ils recherchent une nouvelle tribune nationale permettant aux Juifs sionistes libéraux d’affirmer leurs priorités en politique.
« Je pense en effet qu’il s’agit d’un modèle pour une initiative nationale », explique à la Jewish Telegraphic Agency le rabbin Aaron Starr, l’un des cofondateurs de Nonnegotiable.
« Je regarde résolument au-delà de cette seule élection. Dans deux ans, il y aura une élection présidentielle et une autre liste de candidats à des mandats électifs. »
Membre de la synagogue conservatrice Shaarey Zedek de Southfield, une banlieue de Détroit, Starr explique que le principal objectif de Nonnegotiable est de « dire quelles sont les priorités des Juifs américains du courant dominant ».
Il estime qu’ils y sont parvenus.
Au moment où Israël semble assuré de rester un sujet important pour l’électorat américain pour la présidentielle de 2028, Starr estime urgent que les Juifs affirment leurs priorités.
« Tout le monde constate l’extrémisme croissant au sein des partis politiques et chez les responsables politiques », affirme-t-il. « Tout le monde, et surtout les rabbins, savent bien que des extrémistes sont susceptibles d’émerger dans leur circonscription et dans leur État. Ils souhaitent un lieu de parole pour évoquer les moyens de lutter contre cet extrémisme. »
Sous le feu des projecteurs de tout le pays
Les organisateurs de Nonnegotiable indiquent à la JTA avoir recueilli à ce jour 1 900 signatures, pour la plupart anonymes, dans le Michigan.
Ce chiffre dépasserait les totaux combinés des Juifs du Michigan identifiés par leur nom et signataires des lettres ouvertes s’engageant à voter pour El-Sayed (1 000) et Rogers (560).
A l’échelle nationale, l’organisation affirme que 4 560 personnes ont signé la pétition, y compris des rabbins d’autres États qui ont rejoint le mouvement ces tout derniers jours. Les autres membres du clergé proviennent de réseaux rabbiniques sur les réseaux sociaux et sont issus de 34 États ainsi que de Washington, D.C.
Une bonne partie d’entre eux exercent au sein de congrégations actives.
Beaucoup sont issus d’États libéraux ou bascules, comme le rabbin Samuel Stern de la synagogue Beth Sholom à Topeka, au Kansas, où se déroule une autre élection sénatoriale très disputée. Stern explique à la JTA avoir signé afin de dénoncer « la haine anti-sioniste qui émane de tous les bords politiques et de certains candidats ».
Pour les rabbins signataires de la lettre, les propos d’El-Sayed, dans le Michigan, pèsent lourd dans leur propre État — et parfois même plus que des controverses locales liées à l’antisémitisme.
Lors d’un récent rassemblement au Kansas, le président américain Donald Trump a utilisé le terme « Shylock », considéré comme une injure antisémite, en évoquant une controverse impliquant le sénateur républicain sortant qui poursuivait en justice des patients endettés par des frais médicaux.
Stern a toutefois indiqué que sa congrégation du Kansas était globalement plus préoccupée par les propos d’El-Sayed sur Israël, bien que située à plusieurs États de là, que par les propos de Trump, bien plus près de chez eux.
« Cela n’a pas eu beaucoup d’écho ici », explique le rabbin au sujet du commentaire de Trump.
« Je ne sais pas ce que cela représente pour nous ou pour toute autre communauté juive, mais ce n’est pas aussi prépondérant ici. Nous avons davantage entendu parler des déclarations du Dr El-Sayed, de son anti-sionisme, et cela nous soucie davantage que la remarque incidente du président Trump. »
Nonnegotiable a également gagné les campus universitaires, avec une organisation qui s’est rapidement structurée à l’Université du Michigan. Une vingtaine d’étudiants juifs ont publiquement ajouté leur nom à la lettre.
« Je retrouve mes convictions dans les valeurs de Nonnegotiable », explique à la JTA l’étudiant et organisateur Jacob Reich, impliqué dans diverses initiatives du Parti Démocrate sur et en dehors du campus.
« Je me sentais tiraillé entre mon identité juive et mon identité de Démocrate. »
Parmi ses principales inquiétudes concernant El-Sayed, Reich évoque la remarque très critiquée du candidat sur les « personnes blessées qui blessent d’autres personnes », tenue après l’attentat, en mars dernier, contre la synagogue Temple Israel de son État. Des proches de l’agresseur avaient été tués au Liban par une frappe israélienne.
El-Sayed s’est depuis excusé pour ces propos et son équipe de campagne a envoyé des tracts aux foyers juifs dans lesquels il s’engage à lutter contre l’antisémitisme.
Reich dit avoir apprécié cette démarche, tout en ajoutant : « Je ne pense pas que cela soit suffisant au regard des nombreuses erreurs qu’il a commises. »
Non négociable pour qui ?
Des rabbins plus favorables à El-Sayed affirment que ce mouvement manque d’efficacité dans son message, qu’il pourrait favoriser des politiques républicaines auxquelles la majorité des Juifs sont très opposés et qu’il ignore les efforts faits par le candidat pour améliorer ses relations avec la communauté juive.
Certains ont fait directement part de leurs griefs aux dirigeants du mouvement.
« Nonnegotiable se décrit comme une invitation plutôt que comme un ultimatum », a écrit en privé aux organisateurs de la campagne la rabbin Alana Alpert, de la congrégation Tchiyah, dans la région de Détroit, dans une lettre datée du 8 octobre dernier. « Cela a eu l’effet inverse, en créant un fossé entre la campagne et les intérêts juifs. »
Dans sa lettre jusqu’alors inédite, qu’elle a récemment partagée avec la JTA, Alpert a comparé Nonnegotiable à Uncommitted, l’initiative de militants qui, en 2024 dans le Michigan, a tenté de faire pression sur le président de l’époque, Joe Biden, au sujet de Gaza en lui refusant des voix aux primaires.
Le mouvement Uncommitted a par la suite refusé de soutenir la candidate qui a pris la suite, Kamala Harris, et Trump a remporté le Michigan ainsi que l’élection générale.
Les deux initiatives utilisent « des termes semblables », écrit Alpert en expliquant à ses confrères rabbins qu’il leur faut dorénavant « composer avec les choix, les coalitions et les conséquences d’une véritable élection générale aux répercussions majeures ».
Le rabbin Nate DeGroot, à la tête du Shalom Center progressiste et dessert deux synagogues du Michigan, propose 10 autres points « non négociables » qui, selon lui, « comptent tout autant pour les Juifs du Michigan ».
Dans un essai partagé avec la JTA avant sa publication, les points non négociables de DeGroot passent par une « condamnation ferme du nationalisme chrétien », le soutien au droit à l’avortement et aux droits des personnes transgenres, ainsi qu’un « engagement à transformer les épées en socs de charrue », une expression d’origine biblique qui, selon DeGroot, devrait également s’appliquer à l’opposition à la guerre israélo-américaine en Iran.
Rogers ne remplirait pas ces critères, écrit DeGroot. Alpert et lui sont tous deux des soutiens de Michigan Jews for Democracy, un groupe ad hoc favorable à El-Sayed.
L’un des arguments avancés par les critiques de Nonnegotiable est que le mouvement a en fait profité à Rogers, qui a mené une offensive vigoureuse pour séduire l’électorat juif tout en employant pendant sa campagne des formules sur les Frères musulmans perçues par beaucoup comme véhiculant des stéréotypes islamophobes.
Les organisateurs ont catégoriquement nié tout caractère partisan, bien que certains signataires de la lettre de Nonnegotiable aient depuis voté pour Rogers. Ils soutiennent que leur groupe n’est affilié à aucune cause juive autre que la leur.
Zioness, qui se présente comme un groupe sioniste progressiste, les soutient.
Pourtant, certains Juifs voient dans ce mouvement l’écho d’une ligne pro-Israël plus dure.
J Street, le lobby sioniste libéral national, s’est saisi d’une vidéo publiée par erreur sur le compte Instagram de Nonnegotiable, montrant le titulaire du compte échanger des textos avec David Victor, ancien président de l’AIPAC et résident du Michigan. Le puissant lobby pro-israélien a dépensé des millions contre El-Sayed, tant lors des primaires que pendant l’élection générale.
Cette bévue, a déclaré à la JTA Tali DeGroot, vice-présidente de J Street chargée de la stratégie politique et numérique, serait la preuve d’une coordination entre les organisateurs de Nonnegotiable et des figures alignées sur l’AIPAC.
« Depuis le début, notre crainte, vis-à-vis de Nonnegotiable, est que cela fasse directement le jeu des Républicains qui utilisent cyniquement la question de l’antisémitisme à des fins politiques », explique à la JTA Tali DeGroot (sans lien de parenté avec Nate DeGroot). Ces échanges de messages, souligne-t-elle « ne font que confirmer cette crainte ».
J Street n’a pas officiellement endossé la candidature d’El-Sayed, mais le lobby a globalement appuyé sa campagne et financé des actions contre d’autres candidats soutenus par l’AIPAC au cours de ces élections de mi-mandat.
Ni l’AIPAC ni Victor n’ont répondu aux demandes de commentaires de la JTA.
Les organisateurs de Nonnegotiable contestent toutefois cette présentation et nient toute implication de l’AIPAC au sein du groupe.
« Si j’avais eu connaissance de l’implication de forces de l’establishment ou du moindre soupçon d’esprit partisan, je ne m’y serais pas engagé », a déclaré à la JTA Matt Zerwekh, l’un des premiers signataires de la lettre et dirigeant du Temple Emanu-El à Oak Park, dans la banlieue de Détroit.
Certains se sont même opposés ouvertement à ce puissant lobby.
Vendredi, l’un des cofondateurs de Nonnegotiable, le rabbin Josh Whinston du Temple Beth Emeth d’Ann Arbor, a publié une tribune dans le Detroit Free Press condamnant l’AIPAC pour l’avoir cité dans des prospectus anti-El-Sayed distribués aux foyers juifs.
Dimanche après-midi, quelques heures après le soutien apporté par Stevens à Rogers, Nonnegotiable s’est à nouveau réuni via Zoom avec des invités, notamment l’essayiste sioniste Hen Mazzig et la Représentante du Michigan Hillary Scholten.
Au moment même où se tenait cette réunion en distanciel, le candidat pro-Israël au Congrès Jeremy Moss rejoignait un groupe de Démocrates qui reprochent à Stevens sa prise de position.
Les dirigeants de Nonnegotiable ont perçu la chose différemment : Starr a salué le « courage » de Stevens.
D’autres, comme Scholten, n’ont pas du tout abordé le sujet. La Représentante s’est au contraire félicitée de la relation entre les États-Unis et Israël et du système de défense du Dôme de fer.
« Je suis si fière de me tenir aujourd’hui aux côtés de notre communauté juive, dont je suis l’amie et l’alliée », a-t-elle déclaré aux participants.
Le véritable objectif de cette réunion via Zoom était, pour Nonnegotiable, de suggérer que les électeurs juifs pourraient inscrire le nom d’un autre candidat, au lieu de voter pour l’un ou l’autre des deux candidats.
Leur choix s’est porté sur Emma Lazarus, poétesse juive du XIXe siècle dont un poème orne le socle de la Statue de la Liberté.
la Communauté du Times of Israël !







