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Iran : Le pouvoir face à l’un de ses plus grands défis

Le soulèvement a relégué au second plan les luttes politiques traditionnelles dans le pays entre réformistes et conservateurs et capté l'attention internationale

Des objets incendiés dans une rue de la capitale dans le cadre des manifestations géantes en Iran, à Téhéran, le 8 octobre 2022. (Crédit : Photo obtenue par l'AFP hors de l'Iran)
Des objets incendiés dans une rue de la capitale dans le cadre des manifestations géantes en Iran, à Téhéran, le 8 octobre 2022. (Crédit : Photo obtenue par l'AFP hors de l'Iran)

La mort de Mahsa Amini, il y a un mois en Iran, a déclenché une réaction en chaîne, plaçant les autorités iraniennes face à l’un de leurs plus grands défis depuis la Révolution islamique de 1979, et dont l’issue demeure incertaine.

L’étincelle a été l’arrestation le 13 septembre de cette Kurde iranienne de 22 ans à Téhéran, accusée par la police des mœurs d’avoir enfreint le code vestimentaire de la République islamique, prévoyant notamment le port du voile pour les femmes.

Conduite au centre de détention de Vozara, la jeune fille est décédée le 16 septembre à l’hôpital. Selon les autorités, son décès est lié à une maladie du cerveau, mais la famille affirme qu’elle est morte des suites d’un coup fatal à la tête.

Depuis, nombre de jeunes femmes ont été le fer de lance des manifestations, criant des slogans antigouvernementaux, enlevant et brûlant leur foulard, et tenant tête aux forces de sécurité dans les rues.

Un mois plus tard, le mouvement de protestation qui a commencé dans le Kurdistan iranien, la province natale de Mahsa Amini, s’est étendu dans tout le pays, gagnant écoles, universités et même raffineries de pétrole. La prison d’Evine, à Téhéran, où se trouvent des prisonniers politiques et des étrangers, a également été le théâtre d’affrontements samedi soir.

Ce mouvement, qui brise le tabou de l’emprise exercée sur les femmes par la police des mœurs, ne semble pas près de s’éteindre, malgré une violente répression, des arrestations massives et des coupures d’internet.

Mais « pour aboutir à des changements positifs », il doit devenir plus structuré, affirme Cornelius Adebahr, analyste pour Carnegie Europe, soulignant qu’il faut « bien plus que des manifestations et des sanctions » pour renverser le régime.

Des Iraniens autour d’une moto en feu dans la capitale, Téhéran, le 8 octobre 2022. (Crédit : Photo obtenue par l’AFP hors de l’Iran)

« Vrai changement »

Dans un Iran frappé par des sanctions américaines, en proie à une grave crise économique, des manifestations ont déjà secoué le pays ces dernières années, comme en 2009 après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad ou en 2019 en raison d’une hausse brutale des prix de l’énergie.

Mais aucun de ces mouvements n’avait autant menacé les fondations de la République islamique, souligne Shadi Sadr, directrice de Justice for Iran, une organisation non gouvernementale basée au Royaume-uni.

Les manifestations actuelles sont « beaucoup plus importantes » qu’en 2019 lorsque les protestataires étaient principalement issus de milieux défavorisés, dit-elle.

« Le soulèvement a commencé en réponse aux restrictions imposées aux femmes (…) mais a évolué en une campagne pour renverser le régime », note de son côté le Soufan Center basé aux États-Unis, dans une étude.

Les slogans anti-régime tels que « mort au dictateur » n’avaient jamais été autant scandés auparavant. Des images du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, ont été déchirées, et celles du général Qassem Soleimani, tué par une frappe américaine en Irak en janvier 2020, brûlées.

Des vidéos ont montré des manifestants résistant aux forces de sécurité, incendiant des voitures de police ou même érigeant des barrages routiers.

Le soulèvement a relégué au second plan les luttes politiques traditionnelles dans le pays entre réformistes et conservateurs et capté l’attention internationale, focalisée depuis plusieurs mois sur les discussions entourant le programme nucléaire iranien.

« Les manifestants ont modifié le discours dominant en appelant à un vrai changement. Ils disent non à l’ensemble du régime politique », estime Shadi Sadr.

Un conteneur à ordures bloque une rue de la capitale dans le cadre des manifestations géantes en Iran, dans la capitale de Téhéran, le 8 octobre 2022. (Crédit : Photo obtenue par l’AFP hors de l’Iran)

Précédents guère « encourageants »

Cependant, le bilan humain est lourd : la répression des manifestations a fait au moins 108 morts depuis le 16 septembre, selon l’ONG Iran Human Rights basée à Oslo.

Selon Amnesty International, les manifestations sont « brutalement réprimées » par les forces de l’ordre qui ont ouvert le feu à balles réelles, tirant des billes de plomb sur les protestataires à bout portant.

Les autorités ont aussi procédé à un nombre croissant d’arrestations, ciblant notamment des journalistes, des militants et des artistes.

Après les printemps arabes, rares sont les soulèvements populaires qui ont réussi à renverser des régimes autoritaires.

En Syrie, le président Bachar el-Assad a pu inverser le cours de la guerre avec l’aide de ses alliés, la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais. Déclenchée en 2011 par la répression de manifestations pro-démocratie, la guerre a fait plus de 500 000 morts et poussé à la fuite des millions de personnes.

Son homologue bélarusse Alexandre Loukachenko est lui aussi toujours au pouvoir, après avoir brutalement réprimé des manifestations historiques en 2020.

« Au cours des 10 dernières années, les tentatives de renverser les régimes dictatoriaux dans le monde ne sont pas particulièrement encourageantes », commente Cornelius Adebahr.

« Et en Iran, le pouvoir semble déterminé à ne pas céder d’un seul pouce face au mouvement de contestation en raison justement des slogans anti-régime scandés lors des manifestations », estime-t-il.

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