L’armée israélienne a débattu du sens de la visite de Sadate en Israël en 1977
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La guerre ou la paix ?

L’armée israélienne a débattu du sens de la visite de Sadate en Israël en 1977

Des transcriptions récemment publiées d’une réunion tenue après le discours historique du chef égyptien à la Knesset montre que les généraux ont été divisés sur sa signification

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

  • Le président égyptien Anouar el-Sadate salue les Israéliens avant de quitter l'aéroport Ben Gourion, le 21 novembre 1977 (archives Miki Tzarfati / GPO)
    Le président égyptien Anouar el-Sadate salue les Israéliens avant de quitter l'aéroport Ben Gourion, le 21 novembre 1977 (archives Miki Tzarfati / GPO)
  • Le président Anouar el-Sadate passant devant la garde d'honneur au port de Haïfa
    Le président Anouar el-Sadate passant devant la garde d'honneur au port de Haïfa
  • Le président égyptien Anouar el-Sadate prie à la mosquée al-Aqsa à Jérusalem, le 20 novembre 1977 (archives Miki Tzarfati / GPO)
    Le président égyptien Anouar el-Sadate prie à la mosquée al-Aqsa à Jérusalem, le 20 novembre 1977 (archives Miki Tzarfati / GPO)
  • Le président égyptien Anouar el-Sadate prie à la mosquée al-Aqsa à Jérusalem, le 20 novembre 1977 (archives Miki Tzarfati / GPO)
    Le président égyptien Anouar el-Sadate prie à la mosquée al-Aqsa à Jérusalem, le 20 novembre 1977 (archives Miki Tzarfati / GPO)
  • Le Premier ministre israélien Menachem Begin (à droite) et le président égyptien Anouar el-Sadate rigolent ensemble à l'hôtel King David, le 19 novembre 1977 (Crédit : archives Ya'akov Sa'ar / GPO)
    Le Premier ministre israélien Menachem Begin (à droite) et le président égyptien Anouar el-Sadate rigolent ensemble à l'hôtel King David, le 19 novembre 1977 (Crédit : archives Ya'akov Sa'ar / GPO)
  • Anouar el-Sadate avec Golda Meir et Shimon Peres à la Knesset (archives Ya'acov Sa'ar / GPO)
    Anouar el-Sadate avec Golda Meir et Shimon Peres à la Knesset (archives Ya'acov Sa'ar / GPO)
  • Le président égyptien Anouar el-Sadate et le ministre israélien des Affaires étrangères Moshe Dayan à l'hôtel King David à Jérusalem, en novembre 1977 (archives Ya'akov Saar / GPO)
    Le président égyptien Anouar el-Sadate et le ministre israélien des Affaires étrangères Moshe Dayan à l'hôtel King David à Jérusalem, en novembre 1977 (archives Ya'akov Saar / GPO)

La séquence des événements qui ont mené à l’accord de paix historique d’Israël avec l’Egypte est, aujourd’hui, bien connue : le 19 novembre 1977, le président égyptien Anouar el-Sadate a visité Jérusalem et a pris la parole à la Knesset ; moins d’un an plus tard, le Premier ministre de l’époque, Menachem Begin, a rencontré Sadate à Camp David, aux Etats-Unis ; puis, en 1979, Begin et Sadate se sont réunis à nouveau sur la pelouse de la Maison Blanche pour signer l’accord.

Néanmoins, dans la matinée du 22 novembre 1977, les principaux généraux de l’armée israélienne, totalement déconcertés par la signification de la visite de Sadate, se sont rencontrés et ont étudié les nuances des mots qu’il a utilisés – et n’a pas utilisés – dans son discours à la Knesset, ceci afin de déceler si ce voyage présidentiel pouvait être symbolisé par une branche d’olivier ou s’il n’était pas plutôt une ruse élaborée avant une nouvelle guerre.

L’ampleur de cette confusion parmi les généraux peut clairement se voir dans les transcriptions top-secrètes de cette réunion du 22 novembre qui ont été publiées – avec quelques expurgations – par les archives du ministère de la Défense ce dimanche.

Lors de la réunion, Mota Gur, le chef d’état-major de l’armée de l’époque, a déclaré que son opinion – partagée avec les politiques – à la suite des discours de Sadate et de Begin à la Knesset n’allait pas à l’optimisme.

Mordechai Gur, chef d’état-major de l’armée (Forces de défense israéliennes / Flickr)

« Quelles sont les instructions que le chef d’état-major a reçues du ministère de la Défense, des membres du cabinet de sécurité et de nombreux membres de la Knesset ? Préparez les unités à la guerre », a déclaré Gur, parlant de lui-même à la troisième personne.

Lors de leur rencontre, les généraux ont débattu du sens du discours de Sadate, s’il y en avait un.

Le chef du Commandement sud de l’armée israélienne de l’époque, le général de division Herzl Shafir, a exprimé le mieux cette inquiétude en demandant à ses collègues de l’état-major général : « Qu’est-ce que [son discours] essayait vraiment d’accomplir ? Pouvons-nous même le savoir ? »

Ils se sont demandés ce qu’il fallait conclure du fait que la question palestinienne n’avait été discutée que brièvement dans le discours et pourquoi Sadate avait-il dit que les Palestiniens avaient des « droits légitimes » et non pas des « droits fondamentaux ». Ils se sont également demandés ce que les Égyptiens pensaient de tout cela.

Le président égyptien Anouar el-Sadate lors de son discours à la Knesset, le 20 novembre 1977 (archives Ya’akov Sa’ar / GPO)

Certaines réponses à leurs questions étaient plutôt simples.

Par exemple, les généraux ont déterminé que les commentaires de Sadate pouvaient être considérés comme une reconnaissance de facto de l’Etat d’Israël, même s’il n’avait jamais utilisé le terme « Etat d’Israël ».

« Il ne parlait pas d’Israël – le nom de Jacob –, mais plutôt d’Israël, avec la compréhension internationale [du nom] », a ironisé Shafir, se référant à l’histoire biblique du patriarche qui s’est vu donné pour nom Israël.

Les hauts gradés se sont aussi demandés si Sadate appelait vraiment à un accord de paix, puisque ses cinq conditions pour un accord n’incluaient pas le terme « paix » – bien qu’il ait employé le mot 82 fois tout au long de son discours.

Mais de façon générale, les officiers militaires ont apporté peu de réponses, et celles qu’ils ont apportées étaient souvent contradictoires.

Le Premier ministre Menachem Begin accueille le président égyptien Anouar el-Sadate à l’aéroport Ben Gourion, le 19 novembre 1997 (archives Moshe Milner / GPO)

D’une part, le peuple égyptien a apprécié l’accueil chaleureux de Sadate en Israël. De l’autre, ils auraient été apparemment en colère durant le discours de Begin.

« Le discours du Premier ministre était dur, sans concessions, que ce soit concernant le retrait [des lignes de 1967] ou sur le problème palestinien. Et en ce qui concerne le grand pas fait par Sadate [en venant en Israël], il n’y avait pas d’offre israélienne complémentaire », a déclaré le général de division Shlomo Gazit, alors chef des renseignements militaires de l’armée.

Shafir, qui doutait de la capacité des généraux à expliquer le sens de ces discours, a noté qu’il n’y avait pas de raison immédiate de s’alarmer, car la situation militaire le long de la frontière égyptienne était « calme » – et, sur la base de l’interception des communications égyptiennes, l’autre côté semblait « optimiste ».

Néanmoins, le général a affirmé qu’il « ne pouvait pas échapper au sentiment » qu’on pouvait déceler « quelques allusions au sujet de la prochaine guerre » dans les remarques de Sadate.

Le major-général Avigdor Ben-Gal a ignoré toute tentative de trouver un sens aux discours.

« A mon avis, il s’agissait d’un dialogue de sourds à la Knesset. Chaque discours était un discours traditionnel et, à la fin de la journée, aucun des deux ne faisait preuve de souplesse. Le seul mouvement qui jusqu’à maintenant a fait preuve de souplesse n’était pas un discours, mais le fait que le président égyptien soit arrivé en Israël et ait pris la parole devant la Knesset », a déclaré Ben Gal à ses collègues généraux.

Le président égyptien Anouar el-Sadate s’adresse à la Knesset à Jérusalem, le 20 novembre 1977 (Flash90)

Bien que Gazit, le chef des services de renseignement, ait longuement expliqué les différentes implications du discours de Sadate, il semblait plutôt d’accord avec l’opinion de Ben Gal selon laquelle le contenu du discours avait pris le pas sur le fait qu’il avait eu lieu.

« L’aspect le plus important de la visite était son existence même », a déclaré Gazit. « Je n’ai aucun doute que cette visite a été un test sur la façon d’accepter et de traiter Israël dans le futur. »

Il a expliqué aux autres généraux qu’à son avis, le but du voyage de Sadate était de montrer qu’il était sérieux au sujet d’un accord, « d’abord à Israël et au public israélien ; puis à l’Occident, au reste du monde ; et enfin – et je dois dire que c’était vraiment courageux de la part de Sadate – au monde arabe ».

Finalement, la vision que ces généraux ont fait de cette visite monumentale était juste : la rencontre annonçait l’avènement d’un accord de paix qui resterait toujours en effet près de 40 ans plus tard, bien que méprisé par la plupart des citoyens égyptiens, qui ont toujours eu une vision extrêmement négative d’Israël.

Cependant, l’idée qu’il s’agissait d’un pas vers de grands accords de paix israélo-arabes semble incorrecte : Sadate était le premier dirigeant arabe à s’exprimer devant la Knesset et, plus de 40 ans plus tard, il reste encore le seul à l’avoir fait.

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