Le Schindler japonais : un véritable héros coincé au cœur d’un mythe
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Le Schindler japonais : un véritable héros coincé au cœur d’un mythe

La vraie histoire de Chiune Sugihara, un diplomate dont l'humanisme a permis à des milliers de Juifs de fuir l'Europe, et comment son histoire est récupérée par le gouvernement

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Chiune Sugihara (assis au centre) avec sa famille et l'ancien ministre des Affaires étrangères Yitzhak Shamir, à Tokyo, en 1985. (Crédit : Nobuki Sugihara)
    Chiune Sugihara (assis au centre) avec sa famille et l'ancien ministre des Affaires étrangères Yitzhak Shamir, à Tokyo, en 1985. (Crédit : Nobuki Sugihara)
  • Chiune Sugihara rencontre le ministre des Affaires religieuses Zerah Warhaftig, qui a reçu un visa de transit pendant le Seconde guerre mondiale. (Crédit : Yad Vashem)
    Chiune Sugihara rencontre le ministre des Affaires religieuses Zerah Warhaftig, qui a reçu un visa de transit pendant le Seconde guerre mondiale. (Crédit : Yad Vashem)
  • La file d'attente de réfugiés juifs à Kovno, devant le consulat de Chiune Sugihara, dans les années 1940 (Crédit : Nobuki Sugihara)
    La file d'attente de réfugiés juifs à Kovno, devant le consulat de Chiune Sugihara, dans les années 1940 (Crédit : Nobuki Sugihara)
  • Illustration : les étudiants de la Yeshiva Mir à Shangaï, après avoir fui l'Europe de l'Est durant la Seconde guerre mondiale, grâce aux visas délivrés pas le diplomate japonais Chiune Sugihara. (Crédit : famille Bagley)
    Illustration : les étudiants de la Yeshiva Mir à Shangaï, après avoir fui l'Europe de l'Est durant la Seconde guerre mondiale, grâce aux visas délivrés pas le diplomate japonais Chiune Sugihara. (Crédit : famille Bagley)
  • Chiune Sugihara et son fils Nobuki, en Israël en décembre 1969, dans le plateau du Golan. (Crédit : Nobuki Sugihara, CC-BY-SA, via wikipedia)
    Chiune Sugihara et son fils Nobuki, en Israël en décembre 1969, dans le plateau du Golan. (Crédit : Nobuki Sugihara, CC-BY-SA, via wikipedia)

PRÉFÉCTURE de GIFU, Japon – En septembre 2017, le Tokyo Weekender a demandé à 500 résidents de la capitale japonaise de nominer leurs candidats pour figurer parmi « les plus grands Japonais ». Surpassant les révolutionnaires, les monarques, et mêmes les sportifs, c’est Chiune Sugihara, l’ambassadeur du Japon en Lituanie pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a raflé la première place.

Dans l’article, il est salué comme « l’homme qui a défié le gouvernement japonais et qui a risqué sa carrière pour sauver la vie de milliers de Juifs ». L’article dans le Tokoyo Weekender, diffusé mensuellement dans les ambassades, les hôtels, les aéroports et autres sites touristiques, n’est qu’un des nombreux exemples des hommages rendus aux actions de l’ancien diplomate.

Sugihara est désormais un symbole d’humanisme durant une période sombre de l’histoire japonaise. Les médias ont intensifié leur sensibilisation aux Justes parmi les Nations.

Cependant, même si les gestes de Sugihara sont connus à l’échelle mondiale, il semblerait que l’histoire du défunt diplomate a une résonance particulière dans le Japon contemporain pour des raisons qui dépassent de loin son patrimoine humanitaire.

Chiune Sugihara, en Lituanie en 1940
(Crédit : USHMM, autorisation d’Hiroki Sugihara)

Alors que le Japon mène un débat public sur l’amendement de sa constitution, en vue de se remilitariser, le timing de la popularité de Siguhara interpelle : la presse a-t-elle simplement l’intention de rapporter une histoire fascinante sur un sauveur de vies ? Ou Sugihara fait-il office d’écran de fumée pour aider le Japon à obtenir l’absolution pour les crimes commis la dernière fois que le pays avait une armée – pendant la Seconde Guerre mondiale – et à préparer le terrain pour une nouvelle armée renforcée.

Récemment au Japon, une campagne touristique de plusieurs millions de dollars ciblait les Juifs américains et israéliens. Elle a été lancée par le gouvernement de la ville natale de Sugihara, la préfecture de Gifu, en collaboration avec le JTB, la plus grande agence de voyage du pays, et le ministère du Tourisme japonais. Avec cinq autres journalistes juifs, j’ai participé à une visite du nouveau parcours touristique enclavé de la préfecture, autour de Sugihara. Ce voyage explore et exploite les terres de son enfance.

Durant ce voyage, nous avons entendu à plusieurs reprises que ce qui a motivé cette initiative était de faire connaître les récits sur l’humanisme de l’ancien diplomate. (L’influx économico-touristique étant, évidemment, un bonus.)

Des preuves indiquent que les faits relatés sur la vie de Sugihara et ses actes sont manipulés par un groupe de personnes, émanant directement du sommet de la hiérarchie.

Qui était Sugihara ? Un diplomate ? Un espion ? Un crypto-chrétien ? Un héros ? Il était très certainement quelqu’un de bien : ses actes ont été reconnus par Israël en 1984, qui lui a accordé le prestigieux titre de Juste parmi les nations, et à titre posthume par le Japon en 2000.

Né en 1900, il a été vice-consul du Japon à Kovno, en Lituanie, entre 1939 et 1940. Sugihara aurait délivré 3 500 visas de transit aux réfugiés juifs et aux familles qui fuyaient l’occupation nazie en Pologne, à l’approche de l’invasion de la Lituanie par l’Allemagne. Avec ces visas, et avec la coordination d’autres consuls, entreprises et individus, ce sont près de 10 000 Juifs qui ont pu fuir l’Europe de la Seconde Guerre mondiale.

C’était une époque où les portes étaient fermées pour les Juifs. Chaim Weizman, chef de l’Organisation sioniste (et futur premier président israélien), a déclaré en 1936 que « le monde semble être scindé en deux : les endroits où les Juifs ne peuvent vivre, et les endroits où il ne peuvent pas se rendre ».

Pendant un temps, le Japon et Shangaï étaient accessibles aux Juifs. Et grâce aux gestes de Sugihara, ils ont pu s’y rendre.

Au Japon, j’ai fini par comprendre que dans les années qui ont suivi les découvertes sur les travaux de Sugihara pendant la guerre, par un diplomate israélien, les actions indéniablement bonnes, voire même héroïque de l’homme, se sont inextricablement confondues avec le mythe posthume qui a été construit après sa mort, en 1986.

Illustration : les étudiants de la Yeshiva Mir à Shangaï, après avoir fui l’Europe de l’Est durant la Seconde guerre mondiale, grâce aux visas délivrés pas le diplomate japonais Chiune Sugihara. (Crédit : famille Bagley)

Aujourd’hui, Sugihara est internationalement reconnu comme un militant anti-establishment, qui s’est rebellé contre les ordres du Japon afin de sauver des Juifs. Selon son récit, après avoir passé 18 mois en captivité chez les soviétiques en Roumanie, dès 1944, il est revenu au Japon, et en 1944, a été limogé du ministère des Affaires étrangères pour son sauvetage des Juifs. C’est à cause de son travail humaniste qu’il a perdu sa retraite et a fini ses jours dans une pauvreté extrême.

Cependant, les historiens et son unique fils encore en vie s’accordent pour dire que rien de cela n’est véridique.

C’est une histoire encore plus tortueuse que les montagnes de la campagne de Gifu. Mais, à l’instar du cœur du Japon, le cœur de cette histoire est naturellement magnifique.

Sugihara, un homme mystérieux

Le gouverneur de la préfecture de Gifu, Hajime Furuta, est entré dans une pièce soigneusement décorée pour rencontrer notre groupe de journalistes, avec tout le protocole de rigueur. Vêtu d’un costume noir ébène et d’une chemise d’un blanc immaculé, Furuta, un ancien diplomate et gouverneur depuis 2005, nous a accueillis d’une révérence et a procédé au traditionnel échange de cartes de visites.

Le gouverneur de la préfecture de Gifu Hajime Furuta à Gifu City, au Japon, le 27 novembre 2017. (Crédit :Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Par le biais de son interprète Mari Yamadi, Furuta a parlé de l’humanisme universel qui caractérise l’héritage de Sugihara.

« Cette histoire n’appartient pas au passé, elle est encore bien vivante », a-t-il dit, s’efforcer de s’adresser à nous devant la télévision japonaise, et d’assurer que nous, la presse, pouvions librement raconter l’histoire de Sugihara. Le gouverneur a ajouté que Sugihara en personne « n’était pas un homme de parole et ne parlait pas de ce qui s’est passé après son départ du ministère des Affaires étrangères ».

En 1939, Sugihara a été dépêché à Kovno, où il a pu mettre à profit ses talents de russophone. Il devait informer le Japon de tous les mouvements militaires allemand ou soviétique dans la région, afin de permettre aux Japon de déplacer ses troupes.

Pour faire court, comme chaque attaché en temps de guerre, il était un espion diplomatique.

Dans une conversation téléphonique avec son seul fils encore en vie, Nobuki Sugihara, depuis la Belgique où il réside, a expliqué au Times of Israel : « En Lituanie, il n’y avait aucune raison commerciale ni touristique d’implanter un consulat. Son travail consistait à réunir des informations sur les Allemands et les Russes. Tous les diplomates en temps de guerre récoltaient du renseignement. »

Chiune Sugihara pendant ses études de russe, à Harbin, en Chine, en 1935. (Crédit : Nobuki Sugihara)

Hillel Levine, professeur à l’université de Boston, a confirmé la carrière de Sugihara dans l’espionnage. Dans un café animé à Ramat Gan, l’auteur de In Search of Sugihara: The Elusive Japanese Diplomat Who Risked his Life to Rescue 10 000 Jews From the Holocaust a confié au Times of Israel une anecdote illustrant la finesse de Sugihara. Au volant d’une Buick américaine, Sugihara sillonnait Kovno et demandait aux marchands de bois qui entreposait du bois, et pour qui. Quelle que soit l’armée qui envahirait, il supposait qu’elle commencerait par acheter du bois pour les cercueils des soldats.

Cependant, face au nombre croissant de réfugiés juifs polonais, il a commencé à délivrer des visas de transit, à leur demande, pour les aider à obtenir un billet pour quitter l’Europe dévastée par la guerre. Sugihara, qui ratissait large lorsqu’il s’agissait de son autorité en Lituanie, a délivré ces visas. Il a également sollicité l’aide d’un commerçant allemand devenu diplomate, Jan Zwartendijk, qui délivrait des « visas » pour l’île de Curacao, alors que ce n’était pas nécessaire.

Au final, des milliers de personnes, munies de passeport tamponnés d’un visa délivré par Sugihara, sont arrivées à bon port.

Selon Levine, ce ne sont pas uniquement les visas de Sugihara qui leur ont permis d’y arriver, mais les Juifs ont eu besoin de solliciter de nombreuses autres personnes en cours de route. Mais au-delà d’un billet de train ou de bateau, c’est la signature de Sugihara qui a « transformé le douteux en bonne action », a déclaré Levine.

« Tant de choses se sont produites en cours de route qui étaient illogiques. Je ne suis pas féru d’histoires d’anges et démons, mais ce genre de bonté est contagieuse », a déclaré Levine.

Agir contre les ordres

L’une des versions prédominantes sur le récit de Sugihara, est qu’il a délivré des visas aux Juifs contre les ordres du ministère des Affaires étrangères. Sugihara a envoyé trois télégrammes aux quartiers généraux à propos des visas, et a essuyé trois refus, ce qui apporte au récit une connotation quasiment judéo-chrétienne.

Selon Levine, le ministère des Affaires étrangères japonais avait tout à fait connaissance des visas délivrés par Sugihara en Lituanie. Les trois refus sont fictifs, dit-il.

Le visa du cantor David Bagley, délivré par Sugihara. (Crédit : famille Bagley)

Des indices montrent que le Japon était tenu au courant des actes de Sugihara à Kovno, par Sugihara en personne. Après l’invasion de la Lituanie par les soviétiques en 1940, Sugihara a été muté à Berlin. « À Berlin, il rendait des comptes à l’ambassadeur Kurusu Saburo, qui appartenait à la faction pro-américaine du bureau des Affaires étrangères, et qui n’a rien dit », a expliqué le chercheur polonais Ewa Palasz-Rutkowska, dans une conférence en 1995.

Ensutie, Sugihara a été muté à Prague en tant que consul général. « C’est de là-bas qu’il a signalé, de son propre chef, au bureau des Affaires étrangères, qu’il avait délivré 2 092 visas », a ajouté Palasz-Rutkowska.

Durant notre rencontre avec le gouverneur de Gifu, Furuta, il a adopté une position nuancée sur le récit complexe d’un Sugihara anti-establishment, le décrivant come un diplomate, un « penseur créatif », qui, en tentant de délivrer des visas aux Juifs, avait intentionnellement prolongé le dialogue entre le ministère des Affaires étrangères et Kovno, jusqu’à la fermeture du consulat.

« Bien que ce dialogue n’ait rien résolu », a indiqué Furuta, Sugihara était en mesure de délivrer ces visas

Au fil des recherches de Levin, il est tombé sur des télégrammes, dans les archives japonaises et dans les archives américaines, qui avaient été saisis après que l’armée eût décrypté le code militaire. Les télégrammes, qui enregistraient les échanges entre Sugihara et le ministère des Affaires étrangères sur la délivrance de visas pour les Juifs, corroborent la théorie du gouvernement sur une discussion restée en suspens.

« Je ne me souviens pas précisément si c’était une question ou un refus », a indiqué Levine. Cependant, Levine assure que Sugihara était habilité à délivrer les visas de son propre chef.

« La question ne se pose pas, il en avait l’autorité », a assuré Levine, qui dit avoir étudié les lois et réglementations avec des experts juridiques japonais.

« Il a interprété la loi et a rusé, dans la mesure où il était en droit de délivrer des visas de transit à ceux qui avaient un visa pour une destination finale. » La question de la légalité se pose dans les cas où il a tamponné des visas « pour ceux qui n’avaient pas de destination finale ».

Crime et châtiment

Dans les versions du récit sur Sugihara, un autre élément dominant semble être les sanctions que le gouvernement japonais, à savoir son limogeage et la suppression de sa retraite.

Mais c’est l’inverse qui s’est produit : les faits révèlent qu’après sa mission en Lituanie, il a été promu pendant les sept années qui ont suivi.

Chiune Sugihara (premier rang, au centre), pendant son mandat au ministère japonais des Affaires étrangères en Europe. (Crédit : Nobuki Sugihara)

En mars 1941, Sugihara a été transféré à Königsberg (l’actuel Kaliningrad, en Russie), où, à nouveau, « devait fournir des informations sur les mouvements des troupes allemande et soviétique », a expliqué Palasz-Rutkowska. Mais à Königsberg, l’espionnage de Sugihara a été découvert. « Les Allemands ont exhorté le ministre des Affaires étrangères japonais à rappeler Sugihara, en tant que persona non grata », a-t-elle dit.

Sugihara a été transféré à Bucarest en 1942, où il a été promu en 1943. En 1944, il a été distingué par l’Ordre du Trésor sacré, cinquième classe.

Avec l’occupation soviétique en Roumanie en 1944, Sugihara et sa famille ont été internés dans un camp de prisonniers de guerre durant dix-huit mois, en tant qu’agents étrangers. À son retour au Japon, on lui a demandé de démissionner du ministère, en 1947.

Chiune Sugihara et son épouse Yukiko (à droite) pendant son mandat au ministère japonais des Affaires étrangères en Europe. (Crédit : Nobuki Sugihara)

Mais cette démission a-t-elle été imposée comme sanction pour avoir été « contre les ordres » et avoir délivré des visas aux Juifs ?

Levine estime que la délivrance des visas de transit n’était pas la raison qui a conduit à sa démission en 1947. Il estime que le responsable derrière cette démission est le gouvernement américain.

Selon un historien américain, « entre 1945 et 1959, la force occupante américaine, dirigée par le général Douglas A. MacArthur, a lancé des réformes militaire, politique, économique et sociale » au Japon.

Sous occupation alliée, les ministères, notamment celui des Affaires étrangères, ont été restructurés. Près de 95 % des diplomates ont reçu l’ordre de démissionner à cette époque. De la même manière, explique Levine, en fouillant les archives japonaises, il a découvert que Sugihara avait touché la même allocation de retraite que les autres employés du ministère des Affaires étrangères.

Levine a déclaré clairement : « quand le gouvernement japonais sentait qu’il y avait de l’insubordination, ils ne la prenaient pas à la légère ». Il aurait été rappelé, et probablement exécuté, si le ministère des Affaires étrangères était opposé à ce qu’il a fait.

« Les Japonanis ont fait des choses atroces, mais ils n’ont pas sanctionné Sugihara », a affirmé Levine.

La Reconnaissance de la « Liste de Sugihara »

Dans les archives du ministère des Affaires étrangères japonais, Levine a découvert ce qu’il a appelé la « Liste de Sugihara ». Il a indiqué qu’il y avait près de 6 500 noms, mais, « au premier regard, certains noms sont des familles, pas des individus ». Il estime donc que le nombre de Juifs que Sugihara a eu le mérite de sauver avoisine les 10 000 personnes.

Levine a ajouté qu’au final plusieurs tampons de « Sugihara » ont été fait. Dans le sous-sol du consulat de Kovno, il « avait un ba’hour yeshiva (jeune étudiant talmudique), et un agent de la Gestapo qui surveillait les tampons qu’appliquait Sugihara ». Certains de ces tampons, explique Levin, ont fini entre les mains des prêtres polonais ou d’autres hommes d’église, qui délivraient des visas au nom de Sugihara.

« L’activité de sauvetage s’est prolongée longtemps après le départ de Sugihara, et ont probablement impliqué des personnes qui ne s’en sont pas sorties », suppose Levine. « C’était la plus grande opération de sauvetage avant le début de la Seconde Guerre mondiale » pour le Japon, qui a rejoint l’Allemagne et l’Italie, pour former l’Axe Rome-Berlin-Tokyo en 1940.

Ce n’est qu’en 1968 que les remerciements à Sugihara ont commencé, quand ses actions ont été révélées par un diplomate israélien au Japon, Jehoshua Nishri, qui avait reçu l’un de ses visas. À cette époque, grâce à sa maitrise du russe, Sugihara était un homme d’affaires basé à Moscou, mais était en visite familiale au Japon.

L’histoire veut que quand Nishri, attaché économique à l’ambassade d’Israël à Tokyo, a demandé à Sugihara, comme Israël pouvait le remercier, il a désigné son plus jeune fils, Nobuki, et a demandé qu’une instruction lui soit offerte.

Chiune Sugihara (assis au centre) avec sa famille et l’ancien ministre des Affaires étrangères Yitzhak Shamir, à Tokyo, en 1985. (Crédit : Nobuki Sugihara)

Nobuki a confié au Times of Israel qu’il a étudié pendant deux ans à l’université Hébraïque de Jérusalem. Son père lui a rendu visite en 1969, et a rencontré des membres du gouvernement, notamment l’ancien ministre Zerach Warhaftig, signataire de la Déclaration d’indépendance, et membre de la délégation qui a convaincu Sugihara de délivrer des visas à l’ensemble des étudiants de la yeshiva de Mir. Selon Yad Vashem, la yeshiva de Mir était la seule à quitter la Lituanie indemne dans ses effectifs.

En 1984, Sugihara a été officiellement reconnu par le musée de la Shoah Yad Vashem comme Juste parmi les nations, sur la base de centaines de témoignage des survivants. Selon la définition du titre de Juste parmi les Nations, il s’agit des personnes « qui ont procuré, au risque conscient de leur vie, de celle de leurs proches, et sans demande de contrepartie, une aide véritable à une ou plusieurs personnes juives en situation de danger ».

Irena Steinfeldt, directrice du département des Justes parmi les Nations, dans le jardin des Justes, à Yad Vashem. (Crédit : Yad Vashem.

Mais si le Japon était au courant de ses démarches, risquait-il réellement sa vie en délivrant les visas ?

L’université de Boston affirme clairement que c’est le cas. Au regard des informateurs nazis dans l’entourage de Sugihara, « la Gestapo aurait pu le rappeler et le tuer à tout moment ».

Un paradigme moral

En Israël, l’histoire de Sugihara est bien plus connue qu’au Japon. En entrant son nom dans l’application de navigation Waze, on apprend qu’une ruelle porte son nom à Tel Aviv, une autre à Netanya, et un parc à Jérusalem a été nommé en son honneur. Au fil des ans, des dizaines de milliers d’étudiants sont passés devant un grand tableau de l’ancien diplomate dans les couloirs de l’université Hébraïque de Jérusalem.

« L’histoire de chaque Juste est fascinante, mais l’élément japonais attire la curiosité », analyse Irena Steinfeldt, directrice du programme des Justes parmi les Nations. Depuis son bureau à Jérusalem, elle a expliqué qu’il y a une nouvelle tendance aux musées de la Shoah et aux mémoriaux dans des pays qui n’ont pas été affectés par le génocide des Juifs par les nazis.

Chiune Sugihara et son fils Nobuki, en Israël en décembre 1969, dans le plateau du Golan. (Crédit : Nobuki Sugihara, CC-BY-SA, via wikipedia)

« La Shoah est utilisée comme un paradigme moral dans de nombreux pays non touchés par la Shoah », dit-elle, en citant en exemple le nouveau musée au Guatemala.

Pour Steinfeld, la prise de conscience autour de Sugihara au Japon n’est pas forcément alarmante.

« Il se pourrait que les Japonais se disent ‘nous aussi, nous avons une histoire à raconter’ », dit-elle.

Parallèlement, a-t-elle ajouté, faire montre de l’aspect humaniste qui caractérise Sugihara, peut aider l’histoire complexe que le Japon entretient avec la Chine, et son traitement des Juifs dans le ghetto de Shangai, à se faire oublier. En mettant en avant un sauveteur, dit-elle, le Japon peut « afficher un visage bon et positif » sur le pays à l’époque de la Seconde Guerre mondiale.

Les recommandations de Chiune Sugihara et Jan Zwartendijk, respectivement consuls japonais et néerlandais, à Kovno, en Lituanie, apparaissent sur les Leidimas, les documents de voyages qui ont permis à Isaac Lewin et à sa famille de fuir la Lituanie en 1940. (Crédit : Alyza D. Lewin)

« Et il l’était vraiment », affirme Steinfledt avec empathie.

« C’est une histoire extraordinaire. C’est l’histoire de la solidarité humaine », dit-elle.

En remettant ses actes dans leur contexte, Steinfeldt a expliqué qu’en 39-40, les Juifs polonais fuyaient le pays, mais n’avaient pas encore pleinement conscience de l’ampleur de la menace. Le gouvernement allemand non plus, ne maitrisait pas l’étendue des projets des Allemands pour les Juifs à cette période, dit-elle.

Nobuki Sugihara à Netanya en 2016 pour l’inauguration de la rue nommé en hommage à son père Chiune Sugihara. (Crédit : Nobuki Sugihara)

« Il y avait une atmosphère génocidaire en Allemagne, mais aucun projet en marche », précise Steinfeldt. La Solution Finale a été ratifiée à la Conférence de Wannsee près de Berlin, le 20 janvier 1942, un an et demi après la délivrance des visas par Sugihara.

Les réfugiés polonais « savaient que les Allemands étaient cruels, avaient connaissance des atrocités qui se passaient. La panique était réelle… Et voilà que débarque un diplomate japonais à Kovno. Il n’a rien à voir avec les Juifs. Ils ne sont ni son peuple ni ses coreligionnaires, ni même ses compatriotes… ils n’avaient rien en commun », explique Steinfeldt, encore émerveillée.

Et pourtant, il a délivré des milliers de visas qui ont sauvé des vies.

Nobuki a déclaré que son père ne pensait pas que ses actions étaient si importantes. « Il ne pensait pas que ce qu’il a fait était si grand : il a simplement délivré des visas. »

« Je ne pense pas que mon père devrait être honoré comme un héros… il ne combattait pas, il était juste une personne honnête », a affirmé Nobuki. Si déjà, « il se battait avec lui-même », pour faire ce qu’il fallait pour sauver des Juifs.

Sugihara, un écran de fumée ?

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe a promis d’amender la clause de la constitution pacifique d’après la Seconde Guerre mondiale, avec une nouvelle section qui leur permettrait d’avoir une armée plus robuste d’ici 2020, pour les Jeux Olympiques d’été. Mais si 71 % du pays y est favorable, Abe doit chasser les craintes du public, qui se sont exprimées dans les nombreuses manifestations contre les mesures prises depuis 2015 pour renforcer l’armée. Les louanges d’Abe sur Sugihara, ainsi que l’augmentation du tourisme sur le lieu de naissance de l’ancien diplomate, pourraient elles s’inscrire dans son stratagème pour y parvenir ?

Levine affirme qu’il semblerait qu’il y ait des efforts conjoints de la part des hauts échelons du gouvernement japonais pour manipuler l’héritage du diplomate.

Il a évoqué le récent film, profondément non-pacifique, basé sur la vie de Sugihara, intitulé « Persona NonGrata », qui, selon Levin a été financé par des acolytes du Premier ministre. « Dire que la force est une valeur est le néo-féodalisme du Japon », dit-il.

« Cette déformation émane du haut de la hiérarchie », affirme Levine.

Selon un autre historien spécialiste de la société japonaise contemporaine, qui a refusé de communiquer officiellement avec le Times of Israel, de peur de devenir lui-même persona non grata dans les infrastructures de recherche du Japon nationaliste d’aujourd’hui, l’héritage de Sugihara est utilisé par le gouvernement japonais pour changer l’image du pays et réécrire son historiographie.

« Sugihara joue un rôle important », a-t-il dit, et Abe l’invoque à chaque voyage en Israël ou aux États-Unis, pour détourner l’attention des atrocités du Japon. « D’une certaine manière, la mention de Sugihara détruit l’image du Japon en tant qu’agresseur, et apporte une vision plus positive du Japon, au sein du Japon, et à l’extérieur. »

Il y a trois ans, en janvier 2015, lors d’une visite à Yad Vashem, Abe a qualifié Sugihara de l’un des « pères fondateurs » du Japon, et a parlé du fait qu’un « bon nombre de citoyens japonais, qui ont aussi offert leur aide aux réfugiés juifs, alors qu’ils prenaient la direction du Japon, grâce aux visas de Sugihara. Leur courage est un exemple à suivre. »

En 1940, des réfugiés juifs quittent l’Europe en proie à la Guerre laissent des photos et signent n livre d’or d’un employé à l’office du tourisme japonais, qui a permis leur transfert vers le port de Tsuruga. (Crédit : Port of Humanity Tsuruga Museum)

Dans ce même discours, Abe a expliqué que sa visite de Yad Vashem lui a permis d’apprendre « comment des humains impitoyables peuvent marginaliser un groupe de personnes et faire de ce groupe l’objet d’une discrimination et de la haine ».

Abe a également fait référence à une visite de la maison d’Anne Frank à Amsterdam. (Il n’a pas évoqué les crimes de guerres commis par le Japon, notamment le massacre de Nankin, qui a causé la mort de dizaines de milliers de citoyens chinois ; entre 40 000 et 300 000, les chiffres officiels sont controversés).

Puis, en avril 2015, durant son passage au musée de la Shoah à Washington, Abe a déclaré qu’en « tant que citoyen japonais, je suis fier des accomplissements de Mr Sugihara… Les actions courageuses d’un unique homme ont sauvé des milliers de vies ».

Cependant, même si le gouvernement projette de se défaire de l’image honteuse qui la suit depuis la Seconde Guerre mondiale, il pourrait ne pas complètement y parvenir.

Durant notre voyage à Gifu, en novembre, en tant que journalistes, nous étions censés couvrir l’inclusion d’un nouveau parcours « Visas for Life », dans le programme de mémoire de l’UNESCO. Nous étions invités à rencontrer le gouverneur de la préfecture, le responsable régional de la plus grande agence de voyage du Japon, JTB, et nous avons pu visiter des sites liés à Sugihara, depuis son lieu de naissance, jusqu’au port de Tsuruga où « ses » Juifs ont embarqué.

Le directeur du musée du Port of Humanity Tsuruga. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Quelques semaines avant notre arrivée, cependant, nous avons été informés, via un e-mail abattu de la part de l’un des organisateurs du voyage que la candidature à l’UNESCO a été rejetée. Certaines rumeurs concernant une falsification des documents circulaient.

Un porte-parole de l’UNESCO a déclaré que l’organisation ne communique ces informations qu’aux nominés. Au moment de la publication, l’équipe de Gifu a indiqué qu’elle n’avait pas été informée de la raison à l’origine du rejet de l’UNESCO.

Aujourd’hui, face à la menace balistique que représente la Corée, le public japonais revisite l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Même quand elle débat sur la nécessité d’une armée forte, sa perception de la Seconde guerre mondiale pourrait se déplacer progressivement, de l’agresseur au sauveteur, et ce via la prise de conscience sur Sugihara.

Grâce aux bonnes action d’un homme, un Japon autrefois militarisé, et prochainement remilitarisé, pourra être dépeint comme le sauveteur des victimes ultimes du monde, les Juifs.

La journaliste était invitée par la préfecture de Gifu.

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