Les demandeurs d’asile recueillis par des familles israéliennes
Rechercher

Les demandeurs d’asile recueillis par des familles israéliennes

Dans un acte de désobéissance civile, Miklat Israel aide les Africains à trouver des foyers sûrs à travers le pays et appelle la population à montrer son sens de l'humanité

Des demandeurs d'asile érythréens à l'extérieur du centre de détention de Holot dans le sud d'Israël, 29 janvier 2018 (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)
Des demandeurs d'asile érythréens à l'extérieur du centre de détention de Holot dans le sud d'Israël, 29 janvier 2018 (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)

Quand la rabbine Susan Silverman a lancé une idée folle lors de la réunion des Rabbins pour les droits de l’Homme à Jérusalem en janvier : peut-être que les Israéliens pourraient cacher des demandeurs d’asile menacés d’expulsion à la Anne Frank. Elle pensait que sa proposition pourrait, au mieux, attirer l’attention de la population sur le sort des demandeurs d’asile.

Mais en l’espace de trois jours, des centaines de familles s’étaient inscrites à travers le mouvement créé à la hâte, Miklat Israel ou le Mouvement du Sanctuaire d’Israel, et étaient prêtes à accueillir les demandeurs d’asile chez eux pendant une période indéterminée.

« Ils sont tous conscients du fait que cela sous-entend un niveau de désobéissance civile », a déclaré la rabbine Tamara Schagas, l’une des trois rabbines de Jérusalem à l’initiative de cette initiative, avec Silverman et la rabbine Nava Hefetz.

Les trois femmes se sont rencontrées en tant que membres de la congrégation réformée Kol Neshama à Jérusalem et ont été actives sur les questions concernant les demandeurs d’asile pendant de nombreuses années.

Il y a environ 38 000 migrants et demandeurs d’asile africains en Israël, selon le ministère de l’Intérieur. Environ 72 % sont érythréens et 20 % sont soudanais. La grande majorité est arrivée entre 2006 et 2012. Une loi approuvée par la Knesset en décembre stipule que le ministère de l’Intérieur va organiser expulsion les demandeurs d’asile vers le Rwanda et l’Ouganda à partir du mois d’avril pendant la fête de la Pâque.

Les migrants africains partent du centre de détention de Holot pour aller à la prison de Saharonim, un centre de détention israélien pour demandeurs d’asile africains le 22 février 2018 (Crédit : AFP / MENAHEM KAHANA)

Actuellement, plus de 1 000 familles israéliennes ont signé avec Miklat Israël pour accueillir des demandeurs d’asile menacés d’expulsion. Certaines familles ont signé avec l’ensemble de leur kibboutz, estimant que toute la communauté était un « sanctuaire » pour les réfugiés.

L’organisation a placé une trentaine de demandeurs d’asile dans des familles d’accueil israéliennes, pour la plupart des personnes du centre de détention de Holot, qui ont été libérées à condition de ne pas travailler ou de vivre dans sept villes à forte concentration de demandeurs d’asile.

Miklat Israel aide aussi à trouver des emplois pour les demandeurs d’asile placés dans des familles d’accueil.

« La principale préoccupation de Miklat Israël est d’essayer de gagner du temps pour les demandeurs d’asile », a déclaré Schagas. « Nous sommes persuadés qu’il y aura un changement de politique à cause de la vive réaction de la société israélienne et parce que [les expulsions] sont une chose tellement non juive. »

Les familles qui se portent volontaires pour être des hôtes sont tenues de venir à des séances d’orientation, où les dirigeants de Miklat Israël soulignent qu’il est illégal d’accueillir quelqu’un que le gouvernement recherche.

« [Les familles d’accueil] le font avec un coeur ouvert, mais il y a beaucoup de questions », a déclaré Schagas. « Combien de temps cela va-t-il durer ? Qu’allons-nous faire ? Seront-ils capables de sortir de la maison et de se promener ? Est-ce que [les autorités] viendront dans des maisons israéliennes ? ».

Le kibboutz Sasa, situé à quelques kilomètres au sud du Liban, a proposé d’accueillir un certain nombre de demandeurs d’asile et leurs familles, bien qu’ils travaillent indépendamment de Miklat Israël.

« Il y a un groupe de personnes au sein du kibboutz qui pensent que la décision du gouvernement les embarrasse en tant que juifs, alors ils se sont tournés vers le kibboutz et ont demandé si le kibboutz, ils ne pouvaient pas aider jusqu’à ce que le pays trouve une solution plus respectueuse », a expliqué Yoni Tsoran, un résident à vie et le secrétaire général de Sasa. Il a ajouté que dans le passé, le kibboutz a servi de sanctuaire pour aider les personnes dans le besoin.

Sasa s’attend à absorber un certain nombre de familles africaines de demandeurs d’asile sur le long terme. Leurs enfants iront à l’école dans le kibboutz et les parents travailleront dans le kibboutz. « Ce n’est pas de la philanthropie », a déclaré Tsoran, qui a ajouté que les demandeurs d’asile devraient être des membres à part entière de la vie sociale du kibboutz, avec des familles adoptives locales les aidant à faciliter la transition.

« Nous espérons que cela donnera une meilleure solution aux demandeurs d’asile, et nous voulons aussi offrir aux gens une alternative au sud de Tel-Aviv, car cette région a également besoin d’une solution », a-t-il poursuivi.

De nombreux travailleurs migrants, comme ceux-ci à un arrêt de bus dans le sud de Tel-Aviv, et leurs familles pourraient être expulsés dans le mois à venir (Crédit photo: Nicky Kelvin / Flash90).

Tsoran a souligné que Sasa va absorber les demandeurs d’asile de manière légale, faisant référence à ceux qui n’ont pas reçu de date d’expulsion et qui peuvent travailler légalement. Le ministère de l’Intérieur a déclaré que les femmes et les enfants ne sont pas actuellement menacés d’expulsion.

Le mouvement Miklat Israël, en revanche, vise à fournir un sanctuaire temporaire aux personnes qui ont reçu un avis d’expulsion leur donnant le choix entre l’emprisonnement et l’expulsion.

Tsoran sait que le passage de la ville à la vie tranquille d’un kibboutz rural sera un grand choc, tant pour les demandeurs d’asile que pour le kibboutz. « Il y a toujours des défis, mais je ne pense pas que quelques Erythréens vont changer quelque chose ou créer un problème », a-t-il ajouté. « Je pense que cela va nous enrichir. »

Tsoran a expliqué que même si le kibboutz ne cherche généralement pas à faire de la publicité, ils ont décidé de rendre publique cette décision afin d’encourager d’autres kibboutz ou individus à aider les demandeurs d’asile à s’intégrer dans toutes les régions d’Israël afin d’alléger le fardeau du sud de Tel Aviv.

« Je regarde vers mon père qui était un réfugié de Lituanie, et il a survécu à l’Holocauste et est arrivé là où il est parce que les gens ont mis leur vie en danger et l’ont aidé », a déclaré Tsoran.

« S’il y a une leçon que nous devons adopter, c’est d’être humain. Nous pouvons trouver une solution qui respectera les gens et respectera les lois de l’Etat d’Israël. Nous devons être avant tout des êtres humains, avant d’être des Juifs ou des survivants de l’Holocauste, d’abord nous devons être humains et faire ce qui est juste. »

Certains militants du sud de Tel Aviv qui soutiennent l’expulsion critiquent le fait que ces problèmes se sont accumulés au cours de la dernière décennie, et se demandent pourquoi tous les activistes ne font qu’intervenir maintenant pour les aider.

Tsoran a déclaré que le kibboutz, situé dans l’un des régions les plus éloignées de la périphérie d’Israël, concentre généralement son travail de bienfaisance sur sa propre région. Hefetz, Silverman et Schagas étaient déjà très impliqués dans l’activisme pour les demandeurs d’asile, et se sont rendues régulièrement dans le centre de détention de Holot, pendant des années.

La rabbine Susan Silverman à un seder de Pessah organisé à l’extérieur du centre de détention de Holot en 2014 (Crédit : Autorisation)

Schagas a déclaré que Miklat Israël fait partie d’une large réponse des militants et des demandeurs d’asile travaillant pour arrêter les expulsions. Certaines organisations exercent des pressions sur les membres de la Knesset et organisent des manifestations tandis que d’autres sont chargées de l’éducation de la population et des médias.

Elle espère que Miklat Israël n’aura pas réellement besoin de commencer à jumeler des milliers de demandeurs d’asile avec des familles d’accueil, et que les politiques vont changer avant d’en arriver à ce stade. Pourtant, ils veulent être prêts, avec les bons outils en place pour qu’ils puissent déployer le programme si cela était nécessaire.

Cela comprend deux lignes d’urgence ouverte 24/24 et 7 jours sur 7, une pour les demandeurs d’asile et une pour les familles d’accueil, pour résoudre tous les problèmes qui pourraient survenir du fait du partage de proximité. Il y a 40 travailleurs sociaux et psychologues qui donnent de leur temps pour conseiller les deux groupes.

Selon le plan d’expulsion, les demandeurs d’asile qui ont refusé l’expulsion seront envoyés à la prison de Saharonim pour une durée indéterminée. Schagas a déclaré que pour certains demandeurs d’asile, la prison n’est pas une option.

« Certaines personnes souffrent du syndrome de stress post-traumatique et de dépression et elles pensent que la prison va les tuer », a-t-elle expliqué. « Ce sont les personnes qui ont le plus besoin d’aide et de soutien, elles ne devraient pas être en prison pour une période indéterminée. »

Schagas a souligné que Miklat Israel travaille à chaque étape avec les demandeurs d’asile. « Ce n’est pas seulement complexe pour les familles israéliennes, mais aussi pour elles », a-t-elle noté.

« Ils veulent savoir qui sont ces gens, pourquoi font-ils cela ? Leur expérience en Israël leur a montré qu’ils ne peuvent pas nécessairement faire confiance aux gens. C’est beaucoup de travail pour être en contact avec eux et être présent. Il ne s’agit pas seulement de montrer et de trouver une solution qui, nous l’espérons, plaira à tous. C’est construire une relation qui permet la confiance. »

Une session d’orientation de Miklat Israël à Tel Aviv pour de futures familles d’accueil israéliennes, tenue le 8 mars 2018 (Crédit : Miklat Israel)

Silverman a confié qu’elle a été surprise par la façon dont les familles ont signé avec Miklat Israël alors qu’elles viennent de divers horizons politiques. « Les gens qui sont politiquement de droite, les gens qui vivent dans les territoires, ils ont tous proposé leurs maisons et leurs communautés », s’est-elle enthousiasmé. « Nous travaillons à travers les lignes politiques d’une manière que je n’ai jamais vu auparavant. »

« Les gens sont motivés par l’histoire de leur propre famille et par ce à quoi nous voulons que notre avenir ressemble », a-t-elle déclaré.

Silverman veut que la réponse future aux demandeurs d’asile africains ressemble à la réponse d’Israël à la technologie. Son rêve est de transformer le centre de détention Holot, qui a fermé ses portes le 14 mars, en une université pour start-up pour les demandeurs d’asile. D’autres activistes ont eu des propositions similaires.

« Nous pouvons appliquer la même ingéniosité que nous avons appliquée à la haute technologie à nos problèmes moraux », a estimé Silverman. Au lieu de forcer les demandeurs d’asile à se contenter d’emplois avec un salaire minimum, elle envisage des programmes de formation dans les domaines de l’énergie verte, de l’agriculture, de la technologie de l’eau et de la technologie médicale.

« Si le gouvernement pouvait sortir des sentiers battus, les gens pourraient travailler à la construction d’un champ solaire pendant la journée et étudier pendant l’après-midi », a-t-elle donné en exemple. « Ils peuvent contribuer à Israël en travaillant. »

Le mari de Silverman, Yossi Abromowitz, est le cofondateur d’Arava Power Company et le président et chef de la direction d’Energiya Global Capital. Energiya Global est une entreprise qui apporte la technologie solaire israélienne aux champs solaires internationaux dans des endroits comme le Rwanda, de sorte que le couple est idéalement placé pour offrir une formation en technologie solaire.

Ce champ solaire a plus de 28 000 panneaux construits en forme de continent africain, sur des terres louées au village de jeunes Agahozo-Shalom au Rwanda. (Crédit : Autorisation)

Silverman a confié qu’elle est en contact avec un certain nombre d’institutions, et même un certain nombre d’organismes gouvernementaux, pour mettre en place un type de programme de formation professionnelle et d’autonomisation.

Elle a noté que la formation des demandeurs d’asile à la technologie et à l’énergie verte rendrait les pays d’Afrique plus susceptibles de les recruter en tant que professionnels, plutôt que d’être forcés de les accepter en tant que réfugiés. Ces professionnels seraient également de meilleurs ambassadeurs pour Israël à un moment où Netanyahu essaie de renforcer ses liens avec l’Afrique. « Nous pourrions tirer parti de cela pour une lumière si immense », a-t-elle fait valoir.

« Mais à la place, nous sommes en train de creuser plus profondément dans le monde des ténèbres. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...