Les nageuses “pudiques” d’Israël plongent dans la controverse sur le burkini
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Les nageuses “pudiques” d’Israël plongent dans la controverse sur le burkini

Juifs et arabes israéliens soulignent que les maillots couvrant tout le corps ne sont pas que pour les femmes religieuses, et que le gouvernement ne devrait pas définir la mode

Une femme portant un burkini dans une manifestation devant l'ambassade de France à Londres qui a pris la forme d'une "Fête portez-ce-que-vous-voulez" pour protester contre l'interdiction de certaines tenues de bain sur les plages françaises, le 25 août 2016. (Crédit : AFP/Justin Tallis)
Une femme portant un burkini dans une manifestation devant l'ambassade de France à Londres qui a pris la forme d'une "Fête portez-ce-que-vous-voulez" pour protester contre l'interdiction de certaines tenues de bain sur les plages françaises, le 25 août 2016. (Crédit : AFP/Justin Tallis)

Les burkinis sont peut-être un sujet de controverse sur les plages françaises, après la tentative la semaine dernière de 30 villes de bord de mer d’interdire le maillot de bain « islamique » couvrant tout le corps, mais les tenues de baignade pudiques pour les femmes arabes et juives font à peine sourciller sur les plages et piscines d’Israël.

« Clairement, ils n’ont pas le droit d’interdire le burkini, ils n’ont pas le droit de dire aux femmes ce qu’elles doivent porter, dans les rues ou sur la plage », a déclaré Marci Rapp, une juive de Jérusalem qui a fondé l’entreprise de maillots de bain MarSea Modest. « La pudeur ne devrait jamais être restreinte, c’est un choix des femmes. »

« J’ai souvent des clientes qui me disent qu’elles ne sont pas si religieuses, mais elles veulent acheter un maillot pudique, a ajouté Rapp. Je leur réponds que je ne juge pas, les femmes peuvent couvrir ce qu’elles veulent. »

Rapp a déclaré que les maillots de bain pudique, qui comprennent une grande variété de styles de hauts à manches longues ou courtes, de robes, de shorts, de jupes et de pantelons, ne sont pas utiles que pour les femmes religieuses, mais pour les femmes qui ont peur du cancer de la peau, ou les femmes en surpoids qui ne se sentent pas à l’aise dans les maillots de bain traditionnels. Elle a aussi plusieurs clientes qui ont eu des cancers et qui cherchent des maillots de bain leur permettant de se couvrir la tête pendant leur chimiothérapie, de cacher des cicatrices, ou qui acceptent une prothèse de poitrine.

HydroChic vend plusieurs robes, hauts et bas de baignade. (Crédit : Undercover Waterwear)
HydroChic vend plusieurs robes, hauts et bas de baignade. (Crédit : Undercover Waterwear)

Daniella Teutsch, cofondatrice de HydroChic, une autre marque de maillots de bain pudiques israélienne, a estimé que 50 à 60 % de ses clientes sont des femmes en surpoids, qui ne sont pas nécessairement religieuses. Ses clientes qui commandent sur Internet depuis les Etats-Unis sont juives, chrétiennes, ou musulmanes.

« Tout est une question de choix, de niveau de confort », a déclaré Teutsch, qui a noté que le style « pudique », dont les maillots de bain, devenait à la mode récemment.

« Nous avons des témoignages positifs de personnes qui disent que cela a changé leur vie, a-t-elle déclaré. Les femmes font plus de sports qu’avant, comme du ski nautique, du canoë, de la plongée, tout. Vous avez tellement de personnes différentes qui sortent et apprécient l’eau. Le meilleur, c’est quand nous apprenons que des personnes qui n’allaient pas à la plage depuis des années y vont maintenant. »

En Israël, les maillots de bain pudiques, qui peuvent coûter entre 300 à 400 shekels pour une tenue complète, sont vendues à une clientèle principalement juive. Les femmes arabes et ultra-orthodoxes portent traditionnellement leurs vêtements habituels pour aller nager. Avec la démocratisation des maillots de bain pudiques, cela est en train de changer, principalement chez les femmes ultra-orthodoxes.

Les femmes arabes qui veulent acheter une tenue spéciale pour nager se tournent majoritairement vers la combinaison pantalon/t-shirt/robe en polyester, a expliqué Isan, le propriétaire d’un magasin de vêtements féminins dans la Vieille Ville de Jérusalem. Isan, qui a refusé de donner son nom de famille, a noté que, comme les juives religieuses, il existe une large gamme de maillots de bain que les musulmanes conservatrices trouvent confortables.

De jeunes Palestiniennes venues de Bethléem, en Cisjordanie, profitent de la plage à Tel Aviv, le 23 mars 2014. Illustration. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
De jeunes Palestiniennes venues de Bethléem, en Cisjordanie, profitent de la plage à Tel Aviv, le 23 mars 2014. Illustration. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Les femmes plus religieuses choisissent les heures pour femmes des piscines et des plages, donc elles peuvent ne pas utiliser de maillots de bain pudiques du tout, a-t-il déclaré. D’autres préfèrent des combinaisons, certaines portent leurs vêtements habituels, et d’autres encore veulent quelque chose de léger et de large pour aller à la plage avec leurs enfants. Isan vend différents pantalons et t-shirts synthétiques qui coûtent environ 50 shekels chacun, et des robes du même tissu à 100 shekels.

Une robe adaptée à la baignade, devenue populaire depuis que les musulmanes veulent des vêtements à porter à la plage, vendue dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 28 août 2016. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)
Une robe adaptée à la baignade, devenue populaire depuis que les musulmanes veulent des vêtements à porter à la plage, vendue dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 28 août 2016. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Les juifs comme les arabes ne sont pas d’accord avec l’idée d’un gouvernement qui interdit un certain genre de robe. « La foi est intérieure, si vous croyez, alors c’est à vous », a déclaré Mahmoud, qui travaillait dans le magasin de vêtements. Mahmoud voulait savoir si le gouvernement français avait envisagé les détails : qu’en est-il des nonnes catholiques, qui portent un voile et un uniforme ? Devront-elles l’enlever quand elles iront à la plage.

« Si vous faites cette loi, dans seulement cinq ou six ans il y aura une guerre religieuse, il pourra y avoir un homme qui provoquera les gens en disant ‘Ils prennent la robe de ma sœur !’ », a déclaré Mahmoud.

« Le burkini n’est pas forcément islamique », a ajouté Isan. Ce qui est islamique, a-t-il expliqué, est le concept de pudeur, de porter des vêtements qui ne dévoilent pas le corps, qui ne sont pas transparents ou moulants.

Manal Shalabi, militante féministe et chercheuse en sciences sociales qui fait son doctorat à l’université de Haïfa, a souligné qu’il y a des discussions depuis des décennies pour savoir si les « robes islamiques » comme les hijabs, ou les maillots de bain pudiques, libèrent ou oppressent les femmes musulmanes. Des discussions similaires se déroulent dans le monde juif sur les robes très pudiques, ou l’utilisation de foulards ou de perruques pour les femmes mariées.

Elle a déclaré qu’en tant que féministe musulmane laïque, l’épisode français lui avait rappelé l’opposition extrême de l’Arabie saoudite, où il existe un code judiciaire d’habillement qui exige des femmes musulmanes qu’elles portent l’abaya, qui couvre tout le corps.

Des femmes participent à une manifestation devant l'ambassade de France à Londres organisée par "Stand up to racism" pour protester contre l'interdiction de certaines tenues de bain sur les plages françaises, le 25 août 2016. (Crédit : AFP/Justin Tallis)
Des femmes participent à une manifestation devant l’ambassade de France à Londres organisée par « Stand up to racism » pour protester contre l’interdiction de certaines tenues de bain sur les plages françaises, le 25 août 2016. (Crédit : AFP/Justin Tallis)

« En tant que féministe, je peux être opposée au burkini, parce que je n’aime pas la manière dont il limite les femmes, mais aussi condamner cette situation précise où l’on oblige une femme à se déshabiller », a déclaré Shalabi.

« C’est un problème quand on demande à une femme de se déshabiller, on essaie de contrôler sa vie alors qu’elle ne met personne en danger, a-t-elle déclaré. Elle est juste assise sur la plage, et n’entre dans l’espace personnel de personne. C’est vraiment nuire aux droits de l’Homme de cette personne. »

Shalabi a ajouté que la lutte que mène la France contre le terrorisme et l’islam extrémiste et politique a viré vers un contrôle de l’islam religieux, en ciblant directement les groupes vulnérables, comme des immigrants.

« La peur du terrorisme parmi la population est un problème que la France affronte, mais ce n’est pas le moyen d’y répondre », a déclaré Teutsch, d’HydroChic.

« Je ne pense pas que porter un burkini va compromettre la sécurité du gouvernement français, »

Manal Shalabi

« Je dirai que le burkini est un sujet de confort, pas forcément de religion », a-t-elle ajouté.

Rapp, de MarSea Modest, veut savoir comment le gouvernement français va décider ce qui est un burkini et ce qui n’en est pas. Burkini ou Burqini est en fait une marque déposée, qui appartient à une entreprise australienne. Elle est l’un des premiers producteurs de tenues de sport pudiques, et a été créée pour les musulmanes religieuses qui voulaient faire du sport.

« Où placent-ils la ligne ? Si les manches sont trois-quarts ou longues ?, a-t-elle demandé. Ce qui distingue le burkini des autres maillots de bain pudiques est la couverture de la tête, et c’est ce qui identifie une femme le portant comme musulmane. C’est la peur de l’islam, c’est ça qu’il se passe. »

« La loi est ridicule, je ne sais pas comment ils vont l’appliquer », a-t-elle déclaré.

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme a salué mardi la décision prise par la justice française de mettre un coup d’arrêt à l’interdiction du burkini, estimant que les arrêtés pris contre cette tenue vestimentaire alimentaient la « stigmatisation » des musulmans.

« Ces décrets n’améliorent pas la situation sécuritaire ; ils tendent au contraire à alimenter l’intolérance religieuse et la stigmatisation des personnes de confession musulmane en France, en particulier les femmes », a indiqué le bureau de Haut-Commissaire dans un communiqué.

L’AFP a contribué à cet article.

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