L’UDI accusée d’avoir pactisé à Bobigny avec le numéro deux du Gang des Barbares
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L’UDI accusée d’avoir pactisé à Bobigny avec le numéro deux du Gang des Barbares

La journaliste Ève Szeftel accuse le parti de Jean-Christophe Lagarde d'avoir établi un "pacte électoral" avec les islamistes des cités de Bobigny pour s'emparer de la ville

Le député Jean-Christophe Lagarde au micro d'Europe 1, le 23 février. (Crédit : capture d'écran Europe 1)
Le député Jean-Christophe Lagarde au micro d'Europe 1, le 23 février. (Crédit : capture d'écran Europe 1)

Le député de Seine-Saint-Denis et patron de l’Union des démocrates et indépendants (UDI) Jean-Christophe Lagarde, également ancien maire de Drancy, est sous le coup de vives critiques depuis mi-février. Le responsable politique et son parti sont accusés de supposées pratiques clientélistes et de rapprochements avec des islamistes et proches du numéro deux du « Gang des Barbares », responsable de la mort du jeune français juif Ilan Halimi en 2006.

L’affaire a démarré par la publication d’un dossier du Point mettant en cause les pratiques de Jean-Christophe Lagarde lorsqu’il était maire de Drancy – sa femme lui a succédé à la mairie en 2017.

Ce dossier, intitulé « Communautarisme, pactes avec des voyous ou des islamistes – Ces élus qui ont vendu leur âme », avait été inspiré par la proche sortie du livre Le maire et les Barbares le 19 février de la journaliste Ève Szeftel, qui a été en poste à Bobigny et est actuellement affectée au desk économique international de l’AFP.

Son ouvrage, conclusion d’une enquête d’un an, démontre que l’UDI aurait noué ces alliances peu recommandables dans les cités de Bobigny afin de permettre l’élection à la mairie en 2014 de Stéphane de Paoli – qui ne se représentera pas aux prochaines élections municipales. La ville avait ainsi basculé au centre-droite après près d’un siècle de communisme.

L’enquête d’Ève Szeftel a démarré suite à l’affichage d’un tract dans la ville dans la nuit du 3 au 4 juin 2014. Celui-ci dénonçait le fait que Lynda Benakouche, chargée de mission « politiques urbaines et sociales » à Bobigny – qui est toujours en poste – avait été condamnée en 2005 pour de graves violences – elle avait « séquestré et violenté en réunion une jeune femme enceinte de six mois, en lui enfonçant un objet dans l’utérus, ce qui a causé la mort de son enfant », annonçait le tract. Le texte affirmait également que le parti s’était appuyé sur les proches de son mari, Jean-Christophe Soumbou, second du « Gang des Barbares », condamné à dix-huit ans de prison pour son rôle dans l’enlèvement d’Ilan Halimi, et libéré l’an dernier, – soit cinq ans avant la fin de sa peine.

Invitée samedi dans l’émission « C’est arrivé cette semaine » de Patrick Cohen sur Europe 1, Ève Szeftel explique que la diffusion du tract a provoqué une « chasse au corbeau pour trouver son auteur ».

L’élue soupçonnée d’en être à l’origine, Sabrina Saïdi, adjointe à l’époque chargée de la petite enfance, a ainsi été convoquée dans le bureau du premier adjoint, Christian Bartholmé – candidat UDI aux élections du mois prochain à Bobigny –, où elle sera menacée de mort. Suite à cet entretien, qu’elle avait enregistré, Christian Bartholmé et Kianoush Moghadam, alors à la tête de la direction du développement territorial et ancien attaché parlementaire de Jean-Christophe Lagarde, seraient condamnés en 2016 pour « violences en réunion ».

Selon Ève Szeftel, Lynda Benakouche, simple chargée de mission présente sur l’affiche du candidat UDI en 2014 – alors qu’elle n’était pas sur la liste –, qui a eu deux enfants avec Jean-Christophe Soumbou alors qu’il était en prison, est à ce point protégée en raison d’un « pacte électoral ».

« La mettre au centre de l’affiche avec son voile envoyait un message à l’électorat musulman. […] Il y a eu un pacte électoral pour le pouvoir. Il s’agissait d’aider les jeunes des cités à prendre le pouvoir. En échange, ces jeunes ont aidé Jean-Christophe Lagarde à être élu et réélu à la tête de l’UDI en 2014 et 2018. Mais à l’intérieur de ce pacte, j’ai découvert un autre pacte, qui renvoie à l’affaire Halimi. Embaucher Lynda Benakouche devait permettre de faciliter la libération [anticipée] de son compagnon Jean-Christophe Soumbou, qui pouvait ainsi présenter un dossier solide devant le juge, avec des garants », explique-t-elle.

Dans l’affaire Halimi, Jean-Christophe Soumbou, qui avait rencontré Youssouf Fofana en prison, a reconnu avoir recruté deux hommes de main et fourni le véhicule utilisé pour enlever la victime – bien que son rôle ne se serait peut-être pas limité uniquement à l’enlèvement, l’homme s’étant également rendu à Bagneux là où était séquestré Ilan Halimi. S’il n’a jamais dévoilé les noms de ses deux complices afin de se protéger lui et ses proches, ceux-ci ont été « identifiés mais n’ont jamais été poursuivis, et ces complices, on les retrouve dans les allées du pouvoir à Bobigny », explique Ève Szeftel.

« Pour prendre la ville, l’UDI s’est appuyé sur la grande cité du centre-ville, la cité Paul Éluard, ajoute-t-elle. Les membres du gang des barbares, Jean-Christophe Soumbou et ses proches, viennent de cette cité. L’affaire Halimi plane sur cette cité et sur la ville. L’affaire Halimi et la peur ont été un instrument de la conquête du pouvoir. »

La journaliste ajoute qu’elle a des « témoignages » avançant que Soumbou aurait activé ses réseaux depuis sa prison pour la campagne de l’UDI dans la ville.

Jean-Christophe Lagarde a annoncé mi-février qu’il comptait « engager des poursuites judiciaires » après la publication du dossier du Point. « Je ne peux trouver les mots pour dire ma colère contre la Une aussi calomnieuse que grotesque du Point, en contradiction avec le combat de toute ma vie politique et personnelle », avait tweeté M. Lagarde.

« J’ai chargé mon avocat d’engager des poursuites judiciaires pour rétablir mon honneur et la vérité », a ajouté M. Lagarde, qui se disait dans un communiqué « victime d’une manipulation aussi calomnieuse que grotesque, comme par hasard à un mois des élections municipales ».

Il a réfuté des accusations « plus insensées encore qu’infondées », et « en contradiction avec tout ce (qu’il a) réalisé et défendu dans (sa) vie politique », depuis le Mémorial de la déportation juive à Drancy jusqu’à son combat « contre des extrémistes pour les empêcher de prendre de force la mosquée de Drancy ».

Jeudi dernier, au micro de franceinfo et sur Europe 1, il a ajouté en parlant du livre d’Ève Szeftel : « Ce torchon est une honte que je poursuis et que je ferai condamner pour diffamation ! » Il a décrit le livre comme « un tissu d’âneries, 270 pages de mensonges, de calomnies, de diffamations. » « C’est une insulte à l’ensemble des habitants de Bobigny, a-t-il ajouté. Cela veut dire qu’ils votent sous la coupe des voyous ? Qu’une majorité d’habitants de cette ville sont des voyous ? »

Ce livre « n’est pas une enquête, elle n’a jamais cherché à entrer en contact avec moi, ni les gens qu’elle met en cause », a-t-il expliqué. « On appelle cela du journalisme ? Non, c’est du militantisme politique ! »

De la journaliste Ève Szeftel, il indique : « Elle [raconte] que Bobigny [est] devenue une ville islamiste. Qu’on ne pouvait pas boire une bière dans la ville ni fumer de cigarette pendant le ramadan. C’est n’importe quoi ! Est-ce qu’il reste un journaliste d’investigation dans ce pays pour venir voir ce qu’il se passe ? Se rendre compte de la manipulation ? »

« On est en train d’essayer d’expliquer que les musulmans de Bobigny ont des accointances, une sympathie avec cet horrible crime [le meurtre d’Ilan Halimi]. Mais on est chez les fous ! », a-t-il expliqué.

Le responsable politique ajoute que la journaliste aurait écrit son livre « sous la dictée du candidat socialiste de Bobigny [aux prochaines élections, Fouad Ben Ahmed] dont elle est une intime ».

En janvier dernier, le local de campagne de Ben Ahmed avait été incendié dans ce qu’il avait décrit comme un incendie criminel.

Face aux graves accusations qui pèsent contre l’UDI et Jean-Christophe Lagarde, le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, dont les sièges sont tous deux situés à Drancy, a par la voix de son président Sammy Ghozlan apporté au député Lagarde son « soutien, face à la calomnie dont il est l’objet, dans un livre l’accusant d’être un suppôt de l’islamisme et un complice du ‘Gang des Barbares’ ». Il a ainsi félicité Lagarde pour son ancien mandat de maire de Drancy, lors duquel il a notamment « travaillé avec Simone Veil et Eric de Rothschild pour la construction du bâtiment du Mémorial de la Shoah face à la Cité de la Muette ». Le responsable associatif a ajouté que la ville de Drancy est
« l’une des rares communes de la Seine-Saint-Denis où il fait bon vivre pour les citoyens de confession » juive.

Sur Twitter, Meyer Habib, député de la 8e circonscription des Français de l’étranger, membre de l’UDI, a lui aussi apporté son « soutien, amitié et affection » au président de son parti « face aux attaques dont il est la cible ». « Je suis témoin de son combat continuel contre l’antisémitisme, son nouveau visage l’antisionisme et les islamistes. N’en déplaise à certains, la sociologie de Drancy n’est pas celle de Neuilly », a-t-il ajouté.

Sur la chaine I24, Meyer Habib avait expliqué : « La compagne d’une terroriste est-elle forcément une terroriste ? Je ne sais pas. Je sais que Jean-Christophe Lagarde, c’est le mémorial de Drancy, c’est l’imam [de Drancy] Chalghoumi, c’est quelqu’un qui est en train de casser ces barrières. […] Jean-Christophe Lagarde a voté la loi condamnant l’antisionisme. Si jamais il soutenait les islamistes, il ne l’aurait pas fait car il avait besoin de leurs voix. Pour eux, c’est la chose la plus terrible qu’il pouvait faire. […] Je connais Jean-Christophe Lagarde, et il n’a aucun lien avec les islamistes. »

L’imam Hassen Chalghoumi, également présent sur le plateau de la chaine, a lui aussi apporté son soutien au responsable politique.

À Drancy, l’ancien maire est visé par une enquête pour détournement de fonds publics après une plainte pour l’emploi présumé de sa femme Aude Lagarde comme collaboratrice parlementaire. Le domicile du couple et la mairie ont été perquisitionnés en février 2019 dans le cadre d’une enquête du Parquet national financier (PNF).

À Bobigny, le mandat UDI a été émaillé par les condamnations pour violences dans l’affaire du tract et la ville a été épinglée par la Chambre régionale des comptes, notamment sur une dizaine d’embauches irrégulières dont des responsables associatifs ayant, pour certains, soutenu la campagne de la majorité. Comme à Drancy, une enquête, menée par le PNF, a été ouverte. La mairie et le domicile de plusieurs élus ont été perquisitionnés en mai.

Au sujet de ces embauches irrégulières, Ève Szeftel s’interroge dans le cas de Lynda Benakouche à Bobigny : « Pourquoi est-elle là [sur l’affiche et dans la campagne de 2014] ? Pourquoi le député Jean-Christophe Lagarde a-t-il financé son association ? Pourquoi la retrouve-t-on ensuite en mairie comme chargée de mission ? Pourquoi, six ans plus tard, est-elle toujours là malgré un rapport de la Chambre régionale des comptes et les admonestations de la préfecture qui, par trois fois, a saisi le tribunal administratif pour faire casser son contrat ? »

L’AFP a contribué à cet article.

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