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Analyse

Parler des drones militaires israéliens est maintenant permis – sauf pour les vendre

Si les fabricants n'avaient pas le droit de médiatiser les capacités offensives de leurs produits en raison du censeur militaire, ils le peuvent aujourd'hui - mais pas de pub !

Emanuel Fabian

Emanuel Fabian est le correspondant militaire du Times of Israël.

Un drone armé israélien au-dessus de Gaza City, le 3 août 2014. (Crédit : AP Photo/Dusan Vranic)
Un drone armé israélien au-dessus de Gaza City, le 3 août 2014. (Crédit : AP Photo/Dusan Vranic)

Le censeur militaire a autorisé, la semaine dernière, les médias israéliens à écrire au sujet de l’un des secrets les moins bien gardés du pays, à savoir, le fait que l’armée israélienne utilise des drones armés dans le cadre de ses capacités offensives.

Pendant au moins deux décennies, l’armée a refusé de confirmer l’information – pourtant très répandue – qu’elle déployait des drones armés. Toute tentative d’écrire au sujet des drones était découragée par le censeur militaire.

En résultat de cette interdiction de toute mention des capacités offensives des drones, les fabricants locaux d’armement, qui développent de tels produits, étaient dans l’impossibilité de faire la publicité officielle de ces derniers ou de dire qu’ils les exportaient vers d’autres nations si tel était le cas.

Mais malgré ce changement de politique de la part du censeur militaire, Israël semble être mitigé sur la question de laisser les Israéliens entrer sur le marché lucratif des drones armés et les exportateurs de la défense peuvent encore devoir faire face à des restrictions sur ce qu’ils sont en droit, ou non, de vendre.

A certaines rares exceptions, les exportations de drone se sont majoritairement limitées à des modèles de surveillance. Des drones ayant des capacités d’armement auraient, dit-on, été vendues à l’Allemagne et à l’Inde dans le cadre d’accords spéciaux. Les dites « munitions rôdeuses » souvent appelées drones-suicide n’étaient pas, pour leur part, concernées par la censure et elles ont été exportées vers de nombreux pays.

Difficile de dire ce qui a amené le censeur à changer son fusil d’épaule mais cette décision survient alors que les conflits récents, ces dernières années, ont mis en exergue la valeur des drones armés et en particulier le drone Bayraktar TB2 turc, qui a été placé sous le feu des projecteurs.

Un drone turc Bayraktar TB2 pendant la répétition d’un défilé militaire à l’occasion de a Journée de l’Indépendance à Kiev, en Ukraine, le 20 août 2021. (Crédit : /Efrem Lukatsky/AP)

L’invasion russe encore en cours de l’Ukraine et la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, en 2020, ont montré les capacités du TB2 avec des vidéos aériennes où le drone détruisait des postes ennemis et des véhicules – des images qui ont non seulement captivé les experts, mais qui ont aussi circulé plus largement sur les réseaux sociaux.

Ce qui a probablement mis la pression sur les fabricants israéliens de drones, qui n’ont pas été en capacité de profiter pleinement de la popularité des drones armés ou de dévoiler ouvertement toute l’étendue de leurs capacités.

Malgré les restrictions, les drones ont constitué 9%, ou un milliard de dollars, des exportations d’armement par Israël – des exportations qui ont atteint un niveau sans précédent, à hauteur de 11,3 milliards de dollars. Le marché global des drones militaires a été estimé à environ 10,25 milliards en 2021 et il devrait encore croître, selon Fortune Business Insights.

L’armée israélienne utilise plusieurs modèles de drone, développés par les firmes de Défense Elbit Systems et Israeli Aerospace Industries, qui sont capables de lancer des munitions.

La flotte de drones Hermes 450 du 161e escadron de l’IAF sur la base aérienne de Palmachim. (Crédit : Barak Shalev, Tomer Matzkin/Israeli Air Force)

Le premier modèle, l’Hermes 450 d’Elbit, qui se trouve actuellement entre les mains du 161e Escadron de l’armée de l’air, avait été développé au début des années 1990. Selon le quotidien Haaretz, il y avait eu à ce moment-là un conflit entre les hauts-responsables de la Défense qui avaient dû choisir entre le développement du Hermes 450, qui est connu en Israël sous le nom de Zik, et un avion de chasse furtif sans pilote qui était développé par l’IAI.

Le projet Zik avait reçu un important coup de pouce de la part d’Ehud Barak quand il était devenu chef d’État-major de Tsahal en 1991 et, en 1993, le ministre de la Défense Yitzhak Rabin avait décidé de mettre un terme au projet d’avion sans pilote en faveur du Hermes 450.

Parmi les autres drones armés utilisés par les forces aériennes, le Hermes 200, qui a été également développé par Elbit et qui a été déclaré opérationnel en 2017, et l’Eitan d’IAI, connu aussi sous le nom de Heron TP, qui a été présenté au début des années 2000.

Israël a aussi utilisé des drones armés pour frapper de nombreuses cibles au fil des années – dès 2006, pendant la guerre du Liban, et en 2008 dans la guerre dans la bande de Gaza. Les drones israéliens ont été mis à l’honneur dans plusieurs assassinats ciblés de responsables du Hamas au sein de l’enclave côtière et notamment dans l’assassinat d’un leader de l’aile militaire du groupe terroriste, Ahmed Jabari, en 2012.

Les drones ont aussi été utilisés dans le cadre d’une technique appelée le « Roof Knocking » – coup sur le toit – qui consiste à envoyer un missile inerte sur le toit d’un bâtiment pour avertir les résidents que leur immeuble va être détruit par les bombes et qu’ils doivent l’évacuer.

Un drone Heron de l’armée israélienne survole la ville d’Ashdod, dans le sud d’Israël, le 13 novembre 2019. (Ahmad Gharabli/AFP)

En résultat de la censure des capacités offensives des drones, des firmes comme Elbit ou l’IAI n’ont pas pu médiatiser le fait que leurs drones pouvaient transporter et lancer des missiles. Toutes les photos promotionnelles des deux entreprises ont été toujours soigneusement sélectionnées de manière à ne pas révéler leurs systèmes de lancement de missile. Contrairement aux compagnies israéliennes, Baykar dévoile avec fierté les munitions que son Bayraktar TB2 est en mesure de transporter.

Mais même après l’annonce qui a été faite par le censeur militaire, il reste improbable que la politique consistant à ne pas faire la publicité des drones d’attaque change rapidement.

Le ministère de la Défense, qui supervise les exportations en matière d’armement, a indiqué qu’il n’y aurait pas de changement concernant la censure des capacités des drones à titre promotionnel, a indiqué une source issue de l’une des deux entreprises d’armement à la chaîne publique Kan, jeudi.

Si le ministère de la Défense supervise également l’armée israélienne, l’initiative prise par le censeur militaire n’a pas été coordonnée avec le ministère, a ajouté Kan.

« L’annonce faite par le censeur a été une surprise pour nous », a confié la source à Kan, avant d’ajouter que le ministère de la Défense l’avait contacté et qu’il avait donné pour instruction aux entreprises de manière très explicite de ne pas parler des drones armés.

De son côté, un responsable du bureau du censeur militaire a indiqué au Times of Israel que même si la restriction sur les médias n’était plus d’actualité, toutes les contraintes supplémentaires appliquées aux firmes d’armement israéliennes relevaient de la responsabilité unique du ministère de la Défense, et non du censeur.

Le ministère de la Défense, pour sa part, n’avait pas répondu à une demande de commentaire au moment de l’écriture de cette analyse.

Les entreprises israéliennes d’armement commenceront-elles à faire de la publicité pour leurs drones armés, à les vendre à l’étranger ? Ni Elbit, ni l’IAI n’ont voulu répondre à cette question.

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