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Interview

Qui lit encore des récits sur la Shoah ? Une éditrice note une évolution depuis le 7-Octobre

La hausse de l'antisémitisme et l'évolution des habitudes des consommateurs font baisser la demande de lecture sur la Shoah. Une Néerlandaise non juive tente d'y remédier

Liesbeth Heenk lors d'une conférence réunissant des survivants de la Shoah à Paris, en octobre 2025 (Autorisation)
Liesbeth Heenk lors d'une conférence réunissant des survivants de la Shoah à Paris, en octobre 2025 (Autorisation)

Liesbeth Heenk ne se contente pas de publier des mémoires sur la Shoah : elle analyse en temps réel la façon dont ces ouvrages sont lus à travers le monde. Et depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, ce qu’elle observe a profondément changé.

À la tête de la plus importante maison d’édition de mémoires sur la Shoah en Europe, Liesbeth Heenk voue sa vie aux témoignages de brutalité et de résilience nés du massacre de 6 millions de Juifs par les nazis. Près de 14 ans après avoir fondé Amsterdam Publishers, véritable croisade en solitaire qu’elle a lancée dans l’espoir de faire évoluer les consciences, elle parvient aujourd’hui à cerner avec précision les types d’histoires qui plaisent au public, ainsi que les messages et les émotions qui touchent le plus profondément les lecteurs.

Ses données le prouvent.

« Rien que sur Amazon, je peux voir que 73 millions de pages [de récits sur la Shoah] ont été lues sur des liseuses Kindle, en plus de toutes les versions papier », explique Heenk lors d’un entretien en vidéo avec le Times of Israel. « Chacune de ces pages a été lue par une personne, quelque part dans le monde. Une page après l’autre. »

Née à Amsterdam, Heenk, qui n’est pas juive, a suivi une formation d’historienne de l’art. Elle a dirigé des collections d’art prestigieuses dans de grandes maisons de vente aux enchères, et elle a même travaillé avec la famille royale néerlandaise. Un milieu qu’elle a pourtant quitté, désireuse de donner plus de sens à sa vie.

« Parfois, mes journées de travail me semblaient totalement dénuées de sens. Elles ne m’apportaient absolument rien », confie-t-elle. « Aujourd’hui, toute ma vie est consacrée à la mémoire de la Shoah, aux livres et à l’édition. Je trouve cela tellement plus enrichissant. »

Liesbeth Heenk, propriétaire d’Amsterdam Publishers, dans son bureau situé à son domicile. (Autorisation)

Heenk est aujourd’hui animée par la volonté de rassembler ce qu’elle décrit comme la collection la plus complète possible de témoignages sur la Shoah – avant qu’il ne soit trop tard.

Sa maison d’édition compte désormais quelque 130 ouvrages autobiographiques publiés en plusieurs langues, auxquels s’ajoutent d’autres titres aujourd’hui épuisés ou repris par d’autres éditeurs. Mais avec moins de 200 000 survivants juifs encore en vie dans le monde, comme l’indiquent les données de la Conférence sur les réclamations matérielles juives contre l’Allemagne, la possibilité de recueillir des témoignages s’amenuise rapidement.

Et alors que la demande de récits sur la Shoah s’effondre depuis le 7-Octobre, dans un contexte d’antisémitisme croissant et de déformation généralisée de l’histoire de la Shoah sur Internet, Heenk est convaincue que son travail de documentation de ce génocide qui a coûté la vie à 6 millions de Juifs est plus urgent que jamais.

Heenk travaille sept jours sur sept depuis son bureau, sans aucun employé. (« L’année dernière, j’avais trois assistants, mais j’ai finalement publié moins de livres », confie-t-elle. ) Chaque année, elle fait paraître une vingtaine de nouveaux titres, parmi lesquels aucun ne relève du domaine universitaire.

« Nous ne publions pas d’ouvrages savants », souligne-t-elle. « Pour moi, ce qui compte, c’est le récit. Rien n’est plus fort qu’un témoignage personnel. Un tel témoignage a le pouvoir de susciter l’empathie – et c’est précisément ce que nous voulons. »

Il est urgent de réellement comprendre ce qui attire les lecteurs vers les récits autobiographiques sur la Shoah. D’une manière générale, dit-elle, les gens recherchent deux choses.

« Certains sont fascinés par les questions les plus sombres : comment des êtres humains peuvent-ils infliger un tel sort à d’autres êtres humains ? », constate-t-elle. « Ils sont troublés par la cruauté dont sont capables les êtres humains les uns envers les autres. »

D’autres, qui sont de loin les plus nombreux, sont attirés par un aspect presque opposé.

« La plupart des gens sont touchés par l’incroyable résilience, l’espoir et la force de protagonistes confrontés à des conditions aussi inhumaines », poursuit-elle. « Ces histoires recèlent une véritable beauté. »

Evelyn Joseph Grossman, autrice de « Hidden in Berlin », en compagnie de sa mère (Autorisation : Amsterdam Publishers)

Pour Heenk, les témoignages de première main ont bien plus de force que ceux rapportés par d’autres. Les récits des survivants eux-mêmes sont toujours plus puissants que ceux des deuxième et troisième générations.

« Plus un témoignage est proche, plus son impact est fort », affirme-t-elle.

Toutefois, les manuscrits rédigés par des survivants se font de plus en plus rares. Les récits qui lui parviennent aujourd’hui sont souvent traduits de l’hébreu ou du polonais, des décennies après leur rédaction. Heenk reçoit aussi parfois des manuscrits d’enfants survivants cachés en Belgique ou aux Pays-Bas, un groupe un peu plus jeune que ceux qui ont connu les camps. Quand on lui fait parvenir un manuscrit à retoucher d’une personne de cette génération, elle l’envoie souvent à un éditeur ; celui-ci retravaille alors le récit, pour le rendre publiable.

La plupart des manuscrits qui atterrissent sur son bureau proviennent des enfants et petits-enfants de ces survivants, précise-t-elle.

« Ceux-là peuvent encore se vendre si l’histoire est vraiment bonne », ajoute-t-elle. « Certains comptent parmi nos meilleures ventes. »

(De gauche à droite) Nechama Birnbaum, sa grand-mère Rosie Greenstein et Liesbeth Heenk, en mars 2022. (Autorisation)

Parmi ceux-ci figure « The Redhead of Auschwitz« , récit autobiographique écrit par Nechama Birnbaum, de la troisième génération, sur sa grand-mère, Rosie. Constatant que le tatoueur du camp de concentration, qui s’apprêtait à graver son numéro sur son bras, bâclait son travail, Rosie avait décidé de changer de file d’attente. Convaincue qu’elle survivrait, elle voulait un tatouage soigné pour en témoigner.

« Cette attitude force l’admiration », déclare Heenk. « Elle a fait preuve d’une détermination absolue. »

Et pourtant, Heenk constate un net désintérêt de la part des arrière-petits-enfants des survivants, ceux que l’on appelle la quatrième génération.

« Ils se sont trop éloignés de l’histoire originale », explique-t-elle. « Ils se sentent moins concernés. C’est précisément pour cette raison que nous devons agir rapidement, pour faire passer le message. »

Tout est question d’image de marque

Heenk observe également d’autres tendances, encore plus surprenantes. Les ouvrages dont le titre contient le mot « Auschwitz » se vendent presque toujours mieux, note-t-elle. Par ailleurs, les Allemands lisent plus de livres sur la Shoah que toutes les autres nationalités.

L’entrée du mémorial et du musée d’Auschwitz-Birkenau, ancien camp de concentration et d’extermination nazi, à Oświęcim, en Pologne, le 26 janvier 2025. (Crédit : Czarek Sokolowski/AP)

« Je pense qu’ils ont tiré les leçons de leur passé », estime Heenk. « Je publie un grand nombre de livres en allemand. Les lecteurs allemands s’intéressent davantage à ces sujets que leurs homologues du monde anglophone. »

Les livres sont toujours le moyen le plus prisé pour s’informer sur la Shoah, même si les livres audio et les podcasts rencontrent un succès croissant dans le monde de l’édition.

« Je ne vois pas les gens écouter un livre sur la Shoah pendant qu’ils font la vaisselle ou qu’ils se rendent au travail », renchérit-elle. « Ces récits exigent une attention particulière, et les émotions des gens ne fonctionnent pas ainsi ».

Une évolution du discours sur l’Holocauste

Pour Heenk, le problème le plus urgent et le plus immédiat dans le domaine de l’édition consacrée au génocide juif est l’effondrement du marché depuis que le Hamas a déclenché la guerre à Gaza le 7 octobre 2023.

Depuis lors, tout le discours a changé, fait remarquer Heenk. Les ventes sont en baisse depuis la guerre. Les librairies et les lieux culturels qui accueillaient autrefois les auteurs de mémoires sur la Shoah refusent de plus en plus souvent de les recevoir. Heenk soupçonne que les lecteurs sont de plus en plus réticents à s’intéresser ouvertement à ces ouvrages face à la menace croissante de réactions antisémites.

Stanislaw Zalewski, survivant de la Shoah, dans le musée du camp d’extermination nazi d’Auschwitz lors d’une cérémonie marquant le 81e anniversaire de la libération du camp à Oświęcim, en Pologne, le 27 janvier 2026. (Crédit : Beata Zawrzel/AP)

« Les gens qui prennent les transports en commun ou qui marchent dans la rue ne veulent pas être vus en train de lire un livre sur la Shoah », dit-elle. « Il y a une stigmatisation liée à tout ce qui touche au fait d’être juif, et le terme ‘Holocauste’ est largement galvaudé ».

Heenk a elle-même commencé à recevoir des appels téléphoniques tardifs, dans la nuit, au cours des mois qui ont suivi le 7-Octobre — des appels répétés et silencieux, sans voix à l’autre bout du fil. Elle est désormais sous protection policière, a-t-elle indiqué.

« Au début, j’avais un peu peur », confie-t-elle. « C’est insensé : j’essaie d’aider les gens à tirer les leçons de l’Histoire et aujourd’hui, on me dit, en tant qu’éditrice, que je suis du mauvais côté ».

Elle ajoute toutefois cet environnement hostile n’a fait que renforcer son sens des responsabilités.

« Les gens me demandent quand je vais prendre ma retraite mais ces attaques me donnent encore plus de détermination à faire passer le message », affirme-t-elle. « Aujourd’hui plus que jamais, je ne peux pas m’arrêter ».

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