Rav Moshe Levinger, le « shérif » qui a conduit les Juifs en Cisjordanie
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Nécrologie

Rav Moshe Levinger, le « shérif » qui a conduit les Juifs en Cisjordanie

Pour le rabbin qui a renouvelé la présence juive à Hébron, la dissuasion était la clé de la souveraineté politique

Elhanan Miller est notre journaliste spécialiste des affaires arabes

Rav Moshe Levinger au Caveau des patriarches à Hébron, le 3 décembre 2003 (Crédit : Flash90)
Rav Moshe Levinger au Caveau des patriarches à Hébron, le 3 décembre 2003 (Crédit : Flash90)

Deux hommes juifs sont entrés dans l’hôtel Park palestinien à Hébron en ce dernier jour de mars 1968. Même pas neuf mois après la prise de la ville par l’armée israélienne des mains de la Jordanie dans la guerre des Six-Jours, les hommes se sont présentés comme des touristes suisses qui souhaitaient louer l’ensemble la construction pour la prochaine fête de Pessah, et peut-être au-delà.

Le nom de l’un des hommes avait été publié quelques semaines auparavant. Des annonces dans les journaux du parti national religieux invitaient à ceux intéressés à « monter » à Hébron et à contacter Moshe Levinger via une boîte postale de Tel Aviv, écrit Gershom Gorenberg dans son livre de 2006 « L’Empire accidentel ».

Ce Seder de Pessah de 1968 organisé par le jeune et irrévérencieux rabbin du moshav Nehalim allait devenir le noyau de la renaissance juive de Hébron, détruite lors du massacre arabe de 1929.

Levinger, décrit par Gorenberg comme un homme qui « mesurait le monde sur un axe vertical allant du faible au fort, » deviendra le symbole de Hébron et son principal idéologue.

Après avoir vécu dans l’enceinte du gouverneur militaire à Hébron pendant trois ans, Levinger et ses partisans se sont relocalisés dans la nouvelle implantation juive de Kiryat Arba, aux limites de la ville ancienne, en 1971.

Levinger et son mouvement Gush Emunim furent le fer de lance des implantations de toute la Cisjordanie, déclenchant des affrontements avec les Palestiniens et l’armée israélienne.

Aujourd’hui, le territoire est parsemé de villes juives, des épines dans la réputation internationale d’Israël, mais des pièces maîtresses de la théologie nationale-religieuse chère à Levinger.

Fils d’immigrants juifs allemands à Jérusalem et l’un des dirigeants du mouvement des habitants des implantations du Gush Emunim, Levinger était un homme d’action, pas des mots.

Bourru, ignorant les compromis, la barbe hirsute, vêtu d’un lourd Dubon et d’une mitraillette Uzi à l’épaule, le rabbin de Hébron est devenu le stéréotype négatif des habitants des implantations de Cisjordanie aux yeux de leurs détracteurs israéliens et internationaux.

« Nous n’avons pas peur de nous promener à Hébron, parce que les Arabes savent que nous ne faisons pas de concessions, » a-t-il déclaré dans une annonce électorale pour son parti politique « La Torah et la Terre », qui a recueilli seulement 3 708 votes aux élections de 1992.

« Immédiatement après tout incident de sécurité nous réagissons comme il se doit. Nous ne renonçons pas », poursuivait-il dans la vidéo, alors qu’il utilisait son fusil sur un champ de tir.

En effet, Levinger ne se laissait pas facilement intimider.  

En 1988, il a tiré sporadiquement sur les magasins palestiniens à Hébron lorsque sa voiture a été bombardée de pierres, blessant son fils. Ses tirs ont tué Kayed Hassan Salah et blessé Ibrahim Bali. Un argument de légitime défense a réduit sa peine à cinq mois de prison. Il en a purgé trois.

À ce moment, il était déjà connu comme un fauteur de troubles, après avoir été accusé par les tribunaux israéliens d’avoir agressé physiquement un Palestinien de six ans en 1985 et déchiré un ordre d’arrêt militaire en 1977.

Levinger a utilisé l’argument de légitime défense une fois de plus au cours d’une affaire criminelle pour saccage au marché de Hébron, en juin 1991, où il a renversé des étals palestiniens et tiré un coup de pistolet en l’air.

« Rabbi Levinger se comporte comme un shérif », a déclaré Emanuel Dinur, juge de la Cour de première instance de Jérusalem alors qu’il venait de condamner le rabbin à une amende de 300 shekels en septembre 1986, pour avoir agressé un soldat au Tombeau des patriarches.

Tous ces démêlés avec la justice n’ont pas empêché Levinger de tenter une carrière politique en 1992.

Effronté et indifférent devant la loi israélienne, il est devenu le représentant d’une nouvelle génération de religieux d’extrême-droite post-1967 : non plus une minorité soumise, mais une avant-garde sioniste ayant redéfini le sens de l’amour sans compromis pour la terre.

« Les civils et les soldats qui sont confrontés à des situations potentiellement mortelles ont peur d’ouvrir le feu par crainte de poursuites, de procès et d’arrestations, » a-t-il déclaré dans son spot électoral. « Quand je serai à la Knesset, si Dieu le veut, les choses changeront. »

Levinger a compris que la clé d’un contrôle israélien durable en Cisjordanie était une annexion politique complète. « Le commandement… [est] que la terre d’Israël doit être entre les mains du peuple juif – pas seulement avec des implantations, mais avec une souveraineté juive, » cite Gorenberg.

Le gouvernement a soutenu l’initiative de Levinger pour peupler Hébron [le ministre du Travail Yigal Alon a imploré le Premier ministre Levi Eshkol de permettre le rétablissement d’une présence juive dans la ville dès janvier 1968]. Ainsi, le rabbin a appelé publiquement à l’annexion de la ville à Israël lors d’une conférence en mars 1971.

« Compte tenu de la décision gouvernementale concernant une implantation juive durable à Hébron, il est temps d’annexer officiellement la ville à Israël, » at-il déclaré lors d’un symposium sur l’implantation juive en Cisjordanie au kibboutz Kfar Ruppin.

Le rêve de Levinger d’une annexion israélienne complète de la Cisjordanie ne s’est jamais réalisé. Hébron, cependant, reste la seule ville de Cisjordanie avec une communauté juive et une souveraineté israélo-palestinienne partagée.

Dans le cadre du Protocole de Hébron, signé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu en janvier 1997, la ville devait être divisée en deux : la zone H-1, soit 80 % de la ville, contrôlée par l’Autorité palestinienne, et la zone H-2, où se situent les quartiers juifs mais aussi où résident plus de 40 000 Palestiniens, contrôlée par Israël.

De nombreuses parties de H-2 sont fermées aux piétons et à la circulation de véhicules palestiniens, en raison de frictions quotidiennes entre les deux communautés.

Levinger est décédé samedi à 80 ans, suite à un état de santé défaillant depuis 2000. 

Il a été enterré à Hébron dimanche. Son fils Malachie est aussi le chef du conseil municipal de Hébron et de Kiryat Arba.

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