Tous les clichés sont bienvenus dans l’émission allemande “Freitagnacht Jews”
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Tous les clichés sont bienvenus dans l’émission allemande “Freitagnacht Jews”

Pour les célébrations de 1 700 ans de vie juive en Allemagne, l’émission sponsorisée par l'État utilise l'humour pour familiariser les Allemands avec la culture juive

L'acteur Daniel Donskoy porte un toast avec les invités Helene Shani Braun, au centre, et Laura Cazes, dans « Freitagnacht Jews » en Allemagne. (Christian Pries / JTA)
L'acteur Daniel Donskoy porte un toast avec les invités Helene Shani Braun, au centre, et Laura Cazes, dans « Freitagnacht Jews » en Allemagne. (Christian Pries / JTA)

BERLIN (JTA) – « Jude, Jude, Jude einfach nur ein Wort. » La phrase – « Juif, Juif, Juif n’est qu’un mot » – prononcée au début du rap de générique du talk-show allemand « Freitagnacht Jews » (« Juifs du vendredi soir »), un programme sponsorisé par l’État visant à élargir la compréhension qu’a le public allemand des Juifs et les questions d’identité juive.

Le rap enchaîne sur d’autres lignes percutantes, comme « Antisemitismus ist in Deutschland Sport » (« L’antisémitisme est un sport en Allemagne »), avant de sombrer dans un refrain de « Jude, Jude, Jude » comme une sorte de niggun techno.

Au début de chaque épisode, les téléspectateurs rejoignent l’animateur de l’émission, l’acteur juif Daniel Donskoy, dans la cuisine. Il est occupé à préparer un mélange de plats juifs traditionnels pour ses invités, comme des latkes ou du bortsch, ou du hraime marocain, comme lui a enseigné Shani Leiderman, la propriétaire du restaurant israélien Beba à Berlin.

Ensuite, les invités de l’épisode sont présentés. Des personnalités telles qu’Helene Braun, en passe de devenir la plus jeune et la première rabbine ouvertement LGBTQIA de l’histoire allemande, et Sascha Chaimowicz, rédacteur en chef de Zeit-Magazin (le prestigieux magazine du très populaire journal Zeit), dont le père est juif allemand et la mère originaire de Trinité-et-Tobago.

« Nous parlons à [Sascha] de ce que cela signifie d’être noir et juif dans un pays où Lenny Kravitz n’existe pas, où Drake n’existe pas », dit Donskoy.

Alors que certaines strates de la société américaine sont beaucoup plus familières des bases de la culture, de l’humour et de l’histoire juifs – notamment grâce à la liste toujours croissante d’émissions de télévision et de films avec des personnages juifs – la représentation des Juifs dans les médias allemands est largement limitée aux films sur la Shoah, liant profondément la perception publique des Juifs à cette tragédie ou à Israël. Dans ce contexte, « Freitagnacht Jews » est un programme radical et ambitieux. Il a récemment terminé sa première saison de huit épisodes, et bien qu’une deuxième saison n’ait pas encore été annoncée, les téléspectateurs peuvent regarder la première en ligne (en allemand).

L’émission n’est qu’une des nombreuses initiatives du gouvernement allemand liées à son parrainage d’une année de célébration en l’honneur des 1 700 ans de vie juive en Allemagne – un programme que certains Juifs locaux ont critiqué dans le contexte de la vague d’antisémitisme qui sévit dans le pays.

L’acteur Daniel Donskoy présente « Freitagnacht Jews » en Allemagne (Christian Pries/JTA)

La série est à la fois irrévérencieuse et sincère. Dans le premier épisode, Donskoy plaisante ouvertement avec ses invités, l’auteure Mirna Funk et l’actrice Susan Sideropoulos, sur le concept sous-jacent de la série – qu’ils appellent « porno juif » – et embrasse avec humour les stéréotypes juifs sur l’argent. Au cours d’une discussion sur les invitations que reçoivent des Juifs allemands célèbres pour participer à certains des événements de célébration des 1 700 ans, Funk a plaisanté en disant qu’elle était heureuse de comparaître pour l’argent.

« Mettons tous les clichés sur la table ! » dit Susan Sideropoulos.

Ce genre d’humour direct met généralement les Allemands mal à l’aise, mais c’est un élément essentiel de la judéité que Donskoy affirme vouloir célébrer. Cette sorte de comédie n’a jamais été un problème pour lui lorsqu’il vivait à Londres, où il a joué dans la pièce « Bad Jews » dans le West End, a-t-il souligné. L’homme de 31 ans, né à Moscou et qui a passé son adolescence en Israël, partage désormais sa vie entre Londres et l’Allemagne, où il apparaît dans des émissions de télévision anglaises et allemandes. Il fait partie des milliers de réfugiés soviétiques qui constituent une grande partie de la communauté juive contemporaine en Allemagne – et qui ont une culture complètement différente de celle des Juifs allemands natifs qui ont survécu à la Shoah.

« En Allemagne, pouvez-vous imaginer une pièce au Deutsches Theater de Berlin intitulée ‘Die Schlechten Juden’ [“Les mauvais Juifs”] ? » a-t-il demandé à la JTA. « Cela ne passerait pas, et c’est triste car cela signifie qu’on nous refuse une partie de notre humour. »

L’émission se termine par une section « Demande à un Juif », qui offre aux téléspectateurs non-juifs la possibilité de poser des questions. Les questions vont des discussions sur la présence policière devant les institutions juives à la question de savoir si le judaïsme est une religion, une nationalité ou les deux. (C’est en fait une histoire, a répondu Max Czollek, un auteur et poète berlinois invité dans un épisode.)

Le sang de prépuce, ça rend la soupe vraiment épicée

Un téléspectateur demande à Donskoy ce qu’il pense de la circoncision, notamment la sienne. Après un éclat de rire, Donskoy raconte qu’il a été circoncis sur la table du salon chez sa grand-mère, la même table où il dîne avec elle encore aujourd’hui. Czollek demande alors si c’est la grand-mère qui fait le bon bortsch qu’ils ont mangé au début de l’épisode, tout en plaisantant qu’il ne contient probablement pas de sang d’enfants chrétiens.

« C’est du sang de prépuce » répond Donskoy, « ça rend la soupe vraiment épicée. »

L’humour touche le public juif, mais il y a aussi des clins d’œil explicites aux non-juifs – des fenêtres contextuelles à l’écran expliquent que Hanoukka est la fête juive des lumières, et que « LéHaim » signifie « à la vie » lorsque les invités trinquent.

Donskoy convient que l’étrangeté de la représentation juive dans les médias allemands est due au fait que la judéité reste attachée à l’héritage traumatique de la Shoah. Dans le premier épisode, il mentionne une étude qui montre que les quatre premiers termes auxquels les Allemands pensent lorsqu’ils entendent le mot « juif » sont « Shoah », « antisémitisme », « Hitler » et « Israël / Palestine ».

C’est, selon Donskoy, la source d’une grande partie de l’antisémitisme allemand ; toute personne qui s’identifie comme juive est immédiatement attachée à des sujets « négatifs ».

Des centaines de personnes veillent à la synagogue de Gelsenkirchen, en Allemagne, le vendredi 14 mai 2021. (AP Photo / Martin Meissner)

« L’antisémitisme, ce n’est pas seulement quelqu’un qui dit ‘je déteste les Juifs’. L’antisémitisme commence au moment où vous pensez différemment à une personne », a-t-il déclaré. « Ce n’est pas quelqu’un qui vous déteste, mais quelqu’un qui n’associe que des thèmes négatifs dès l’instant qu’elle apprend que vous êtes juif. »

Donskoy a parlé à la JTA entre le tournage de deux projets, dont l’un s’appelle « Faking H. » et concerne le scandale médiatique de 1983, lorsqu’un magazine d’information ouest-allemand avait acheté les journaux intimes présumés d’Adolf Hitler pour 3,7 millions de dollars. Les journaux se sont révélés plus tard être des faux.

Après une brève introduction sur ce qu’est la Jewish Telegraphic Agency, Donskoy rit et dit : « C’est ainsi que les Juifs contrôlent les médias. »

Dans le contexte de l’histoire allemande, les programmes juifs destinés aux non-juifs – soit exclusivement, soit en tandem avec les Juifs – sont toujours des événements remarqués. Le récent programme du Conseil central des Juifs en Allemagne, « Meet A Jew », où des Juifs allemands racontent leurs histoires à des non-Juifs, généralement dans des salles de classe, a suscité des réactions mitigées. Certains ont célébré la mission d’accroître l’exposition de l’Allemagne non-juive au peuple juif, d’autres ont estimé que l’initiative, elle-même l’héritière d’un précédent programme « Rent A Jew », paradait des Juifs pour le profit des Allemands.

Il rappelait une exposition antérieure plus controversée intitulée « Toute la vérité », organisée par le Musée juif de Berlin en 2013. L’exposition comprenait un panneau qui disait « Y a-t-il encore des Juifs en Allemagne ? » et proposait une personne juive deux heures par jour sauf le samedi pour répondre aux questions.

Samar Allaham, une femme musulmane, au centre, fixe une kippa juive sur sa tête à côté d’Iman Jamous, une autre femme musulmane, à droite, lors d’une manifestation contre l’antisémitisme en Allemagne à Erfurt, le 25 avril 2018. (AP Photo / Jens Meyer)

La réponse à « Freitagnacht Jews » du public juif et de la presse allemande a été majoritairement positive.

« D’abord, c’est formidable qu’il y ait une émission à la télévision allemande où les Juifs ne jouent pas le rôle de la victime », a déclaré Rebecca Rogowski, une militante de 24 ans et étudiante en études juives.

Sur ce point, Semra Kizilkaya, linguiste et militante de 28 ans engagée dans le dialogue judéo-musulman, est d’accord.

« J’aime la nouvelle perspective du discours qu’il propose sur le fait d’être juif en Allemagne aujourd’hui, et la pluralité de voix qu’il montre même sur les questions les plus élémentaires », a-t-elle déclaré. « En même temps, c’est l’un des rares formats de la télévision publique où un groupe minoritaire définit son propre programme, acclame sa propre voix, et pour une fois, les autres écoutent. »

Mais Rogowski a également estimé que l’émission confirmait certains clichés sur les Juifs – comme l’idée de « deux Juifs, trois opinions » – sans offrir des conversations claires et productives à leur sujet.

« Tout le monde interrompait constamment et il était difficile pour les téléspectateurs de suivre », dit-elle.

Elle n’était pas non plus satisfaite du tour que Donskoy a fait prendre à la conversation sur le « porno juif » comme voyeurisme culturel – il a noté que le terme est une véritable catégorie pornographique.

Pourtant, 72 % des 54 personnes qui ont répondu à un sondage qu’elle a publié sur Instagram ont déclaré avoir apprécié l’émission dans l’ensemble.

Bien que nous ayons un traumatisme collectif, nous ne le laissons pas nous définir

Kubra Dalkilic, une théologienne islamique de 25 ans et associée de recherche au Forum Dialog in Berlin, dit aimer l’émission et apprécier la fenêtre qu’elle ouvre sur la vie et la cuisine juives. Elle a ajouté avoir l’impression de pouvoir s’identifier aux invités lorsqu’ils discutent de leur dégoût partagé d’être réduits à leur judéité.

« En tant que femme musulmane, c’est quelque chose que je peux certainement comprendre », explique-t-elle.

Rogowski espère que « Freitagnacht Jews » continuera à se développer, pour montrer aux Allemands non-juifs que les Juifs savent s’amuser, et « que bien que nous ayons un traumatisme collectif, nous ne nous le laissons pas nous définir ». Elle veut voir l’émission promouvoir les valeurs pluralistes qui sont au cœur de sa judéité.

Sur ce point, Donskoy est d’accord.

« Lorsque vous avez une tribune, vous devez l’utiliser », explique Donskoy. « En tant que personne, je défends un mode de vie pluraliste. Le multiculturalisme est quelque chose que je propage vraiment et que je vis. »

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