Trump se range du mauvais côté au rassemblement de Portland, selon les Juifs
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Trump se range du mauvais côté au rassemblement de Portland, selon les Juifs

Le président ne se concentre que sur les contre-manifestants d'extrême gauche, les anti-fascistes, mais ne condamne pas le mouvement des Proud Boys

Des contre-manifestants anti-fascistes traversent le pont Burnside à la recherche du groupe d'extrême droite Proud Boys, à Portland, le 17 août 2019. (Crédit : AP Photo/Gillian Flaccus)
Des contre-manifestants anti-fascistes traversent le pont Burnside à la recherche du groupe d'extrême droite Proud Boys, à Portland, le 17 août 2019. (Crédit : AP Photo/Gillian Flaccus)

JTA — Lorsque les rabbins de Portland ont rejoint une coalition interconfessionnelle et citoyenne pour dénoncer ceux qui répandent la violence et des idées haineuses, ils avaient surtout en tête les groupes d’extrême droite.

Une manifestation organisée samedi dernier dans la ville de l’Oregon a attiré des membres de groupuscules suprémacistes, de milices extrémistes anti-gouvernement et des néo-nazis déclarés.

Mais lorsque le président Donald Trump s’est exprimé ce jour-là au sujet des manifestations et contre-manifestations parfois violentes, il n’avait qu’un camp en tête : les opposants d’extrême gauche, ou anti-fascistes (antifa), qui s’étaient réunis pour affronter l’extrême-droite.

« Nous envisageons grandement de qualifier les ANTIFAS d »ORGANISATION TERRORISTE' », a-t-il ainsi tweeté samedi matin. « Portland est suivi de très près. J’espère que le maire sera en mesure de faire correctement son job ! » Il n’a pas mentionné les groupes d’extrême droite.

Pour certains Juifs de la ville notoirement démocrate, les commentaires du chef de l’État révèlent au mieux un manque d’intérêt pour leurs vraies préoccupations et au pire un vote de confiance pour l’extrême-droite.

Le tweet de Trump faisait référence à un projet de loi du Sénat qui classerait les antifas comme une organisation terroriste domestique. D’après l’organisateur du rassemblement Joe Biggs, ancien du site d’extrême droite conspirationniste, Infowars, l’objectif du rassemblement « Stop au terrorisme domestique » était de défier les antifas et de soutenir le projet présenté par les sénateurs républicains Bill Cassidy et Ted Cruz.

Les propos du président « font le jeu des extrémistes », déplore Joanna Mendelson, chercheuse au Centre sur l’extrémisme de l’Anti-Defamation League (ADL), interrogée par la Jewish Telegraphic Agency.

Des membres des Proud Boys et d’autres manifestants d’extrême droite défilent sur le pont Hawthorne lors d’un rassemblement “Stop au terrorisme domestique » à Portland, le 17 août 2019.. (Crédit : AP Photo/Noah Berger)

« Cela valide leurs efforts », poursuit-elle, en faisant référence à l’extrême droite. « Il s’agit d’un groupe qui défend toutes les formes de haine — la misogynie, l’islamophobie, la xénophobie. Ne pas les dénoncer revient à ignorer et cautionner un groupe problématique ».

Même si, selon elle, la violence venue des deux camps est un problème, l’idéologie des organisations d’extrême droite se distingue par le fait qu’elle est ancrée dans la haine.

« Quand vous avez des organisations dont la rhétorique et l’objectif sont de défendre la diabolisation [des femmes, des musulmans et des immigrants] dans notre pays, c’est inquiétant », juge-t-elle, notant que l’ADL avait découvert que les meurtres liés à l’extrémisme en 2018 étaient largement liés à l’extrême droite. Aucun meurtre n’a été attribué aux antifas, indique-t-elle.

Dans l’ensemble, la police de Portland est parvenue à tenir les deux camps éloignés — des gens d’extrême droite venus de l’extérieur et un grand nombre de personnes associées à une organisation antifasciste locale — lors des manifestations de samedi. Elle a rapporté treize arrestations et six blessés mineurs et saisi du gaz poivré, des boucliers, des bâtons et d’autres armes, selon l’Associated Press.

Les militants d’extrême droite étaient affiliés à différents mouvements, dont celui des Proud Boys [Mecs fiers], que l’ADL décrit comme « ouvertement islamophobe et misogyne », de l’American Guard [Garde américaine], des Three Percenters [Les Trois pourcents], des Oathkeepers [Les Gardiens du serment] et des Daily Stormers [Agitateurs quotidiens], que des organisations ont tous qualifiés de groupuscules haineux.

L’extrême droite défile régulièrement à Portland depuis quelques années, en partie pour provoquer l’active communauté antifasciste de la ville.

Des officiers de police interpellent une manifestante s’opposant à des manifestants d’extrême droite lors d’un rassemblement « Stop au terrorisme domestique », le 17 août 2019. (Crédit : AP Photo/Noah Berger)

Certaines responsables de la communauté juive de Portland estimée à
35 000 personnes considèrent la violence des deux camps comme problématique, mais voient une différence fondamentale dans l’idéologie qui anime chacun d’eux.

« Les gens sont très en colère contre la violence perpétrée par certains sous la houlette des antifascistes, et cette violence n’a absolument pas sa place dans notre communauté, mais je ne pense pas que les Juifs mettent les deux [camps] sur le même plan », d’après Michael Cahana, rabbin à la Congregation Beth Israel réformée, qui rassemble environ 860 familles.

Des hommes armés épousant l’idéologie suprémaciste sont responsables de deux fusillades mortelles dans des synagogues ces 10 derniers mois. Onze fidèles ont ainsi été assassinés à Pittsburgh et une femme à Poway, en Californie. Et le week-end dernier, un homme se qualifiant lui-même de nationaliste blanc a été interpelé pour avoir planifié une nouvelle attaque sur un centre communautaire juif de l’Ohio.

« La réponse à la question ‘Pensez-vous que le nationalisme blanc est responsable de davantage de fusillades ces derniers temps ?’ est simple : oui », a tweeté l’ADL dimanche. La ligue a rappelé les chiffres qu’elle avait enregistrés l’année dernière, à savoir que 78 % des meurtres liés à l’extrémisme étaient commis par les suprémacistes blancs.

Le rabbin Cahana faisait partie de la coalition interconfessionnelle et citoyenne mise sur pied par le maire Ted Wheeler en vue de l’événement de samedi. Il a indiqué qu’il y avait « beaucoup d’anxiété » au sein de la communauté avant la manifestation en termes de sécurité, dans une ville qui a déjà connu des heurts entre extrême-droite et antifa. On leur a demandé d’être « hyper vigilants » et de suivre les règles de sécurité classiques.

« Nous avons beaucoup discuté de sécurité au sein de la communauté et nous savions que des gens aux idées suprémacistes allaient venir et que les synagogues pouvaient être des cibles faciles », explique-t-il.

Nombreux sont ceux qui à Kesser Israel, une synagogue orthodoxe comptant environ 120 familles et individus membres, sont préoccupés par les deux camps, estime son rabbin Kenneth Brodkin, qui n’a pas été en mesure d’évaluer les impressions de ses fidèles concernant les commentaires de Donald Trump.

Il indique que la synagogue s’était entretenue avec la police et fait appel à sa propre sécurité pour protéger la communauté.

Marc Blattner, président et directeur exécutif de la Fédération juif du Grand Portland, confie qu’il avait part de ses inquiétudes quant à la sécurité, mais ne redoutaient pas que les Juifs étaient plus en danger que le reste des habitants de la ville.

« Je pense [qu’il y a] juste un sentiment général de colère autour du fait que cela ait lieu ici, pourquoi avons-nous besoin de ce type de manifestations à Portland et que cela fait venir des groupuscules remplis de haine », estime Marc Blattner.

Alors que les organisations antifascistes s’apprêtaient à se rassembler dans le parc du centre-ville, la femme rabbin Debra Kolodny a réagi tout à fait différemment aux propos de Trump et aux groupes antifascistes : elle a mis son tallit et, face à 60-75 personnes, s’est mise à entonner des chants liturgiques en hébreu pour l’office de Shabbat du samedi matin.

Joseph Oakman et ses compagnons des Proud Boys plantent un drapeau américain dans le parc Tom McCall Waterfront Park lors d’un rassemblement « Stop au terrorisme domestique » à Portland, le 17 août 2019. (Crédit : AP Photo/Noah Berger)

Cet office de Shabbat, qui comprenait également une prière bouddhiste et un discours d’un représentant de l’organisation NAACP [Association nationale pour le progrès des personnes de couleur], a fini par rassembler quelque 300-400 personnes.

« En tant que Juif, je dois protester », estime Debra Kolodny. « Je dois protester contre cela. Il y a ceux qui pensent qu’ignorer les nationalistes blancs les fera partir, mais je ne crois pas qu’on en ait la preuve ».

L’office organisé en retrait des manifestations était « exceptionnel », se félicite celle qui faisait également partie de la coalition du maire.

« Les gens priaient avec une certaine jubilation », se réjouit-elle.

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