Un colonel déclare que l’armée « rate sa mission » en Cisjordanie – rare critique
Rechercher

Un colonel déclare que l’armée « rate sa mission » en Cisjordanie – rare critique

Alon Madanes a écrit un courrier détaillant les échecs qui, selon lui, ont coûté des vies et "corrompu moralement" les militaires

Le colonel Alon Madanes en 2016. (Capture d'écran : YouTube)
Le colonel Alon Madanes en 2016. (Capture d'écran : YouTube)

Une lettre écrite par un haut-commandant militaire israélien, qui a exprimé une critique inhabituellement détaillée des responsables militaires et des procédures prévalentes du système, a fuité dans la presse samedi, soulevant des questions et des problèmes qui, selon son auteur, ont coûté des vies et compromis les valeurs morales de l’armée.

Cette lettre rare a été écrite au mois de juillet par le colonel Alon Madanes pour résumer ses deux années passées en tant qu’officier d’opérations au Commandement central de l’armée israélienne – chargé de la Cisjordanie – et elle a été publiée samedi par le site d’information Ynet.

Dans la lettre, adressée au chef du commandement central, Madanes a établi que sa mission avait été « le poste le plus frustrant et le plus ingrat que j’ai assumé durant toute mon expérience au service de l’armée ».

L’officier a écrit intentionnellement ce document – qui soulève diverses questions rarement débattues en public – avant le processus qui devait lui donner un autre poste de manière à ce qu’il ne soit pas perçu comme une forme de vengeance.

Madanes, 42 ans,  était candidat à la fonction de commandant de la brigade des parachutistes, un poste prestigieux qui est considéré comme un tremplin vers de hautes responsabilités militaires et dans la désignation notamment du chef d’Etat-major. Il a finalement été nommé attaché militaire à l’ambassade d’Israël aux Etats-Unis, une mission considérée également comme désirable même si elle ne contient pas les mêmes possibilités en termes d’avenir pour ceux qui l’occupent.

Illustration : Des soldats de Tsahal mènent des incursions en Cisjordanie le 27 septembre 2017. (Armée Israélienne)

Dans le paragraphe qui ouvre son courrier, Madanes écrit avoir rédigé le document en raison de sa « grande inquiétude et du constat que nous n’avons ni un autre pays, ni une autre armée », disant qu’il se focaliserait sur « le verre à moitié vide » dans l’espoir que les problèmes qu’il soulève seront pris en considération.

La première partie de la lettre, fait savoir Ynet, se concentre sur ce qui est, selon son auteur, la crainte des officiers d’exprimer leurs opinions en toute sincérité. Il explique que s’il lui avait été dit que sa « tendance à dire les choses telles qu’elles sont » avait été considérée comme une qualité jusqu’à ce qu’il devienne commandant de compagnie, sa franchise pouvait potentiellement nuire à son avenir dans l’armée en grimpant dans la hiérarchie.

Le courrier dénonce aussi plusieurs projets dans lesquels les décisions ont été prises « pour des raisons professionnelles fragiles », suivant parfois l’opinion d’un seul officier de bas rang.

Un exemple parmi d’autres, l’installation de nombreuses caméras sur la Route 433 reliant Jérusalem et le centre d’Israël – un axe fréquemment pris pour cible par des terroristes palestiniens qui jettent des pierres et des bombes artisanales sur les véhicules en circulation.

« Des millions ont été investis dans l’installation de ces caméras sur la Route 433 qui ne sont pas parvenues à changer la tendance aux actes de terrorisme de la part des loups solitaires le long de cette artère », écrit Madanes.

Le chef d’Etat-major, Gadi Eizenkot, pendant une réunion de la commission de contrôle de l’Etat de la Knesset, le 16 août 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Il critique également le plan sur plusieurs années mis en place par le chef d’Etat-major Gadi Eizenkot, appliqué depuis cinq ans maintenant, et qui « tente de trop changer en une seule fois les choses chez les militaires », appelant à une « enquête honnête » sur le programme.

Dans une autre section, intitulée « corruption », l’officier fustige la prévalence des accords dans lesquels des responsables sont payés pour assigner certains soldats à des postes ou à des formations précises.

Il note également qu’il faut des années pour rénover certains bureaux tandis que d’autres sont « complètement reconstruits en pas plus de deux semaines », ajoutant qu’un grand nombre d’entrepreneurs et officiers – mais pas assez – ont été arrêtés et condamnés, ces dernières années, en lien avec des actes de corruption présumée.

« Je ressens une érosion significative de notre conduite éthique en tant que système », ajoute Madanes. « Il y a un grand manque de respect de la discipline. Et il y a eu beaucoup d’incidents, au cours des deux dernières années, où il aurait été possible d’éviter des victimes et des morts si nous avions réglé des dossiers de manquement au bon moment et de manière stricte ».

Parmi les exemples cités par Madanes, la mort, en 2017, du lieutenant David Golovensitz, qui avait reçu une balle accidentelle durant un entraînement militaire à Hébron et le décès, cette année, du sergent Shahar Strug alors qu’il « jouait » avec son arme avec un ami sur la base de Nachshon, dans le centre de Cisjordanie. Ces deux affaires n’ont pas été traitées de manière suffisamment appropriée pour éviter que de tels drames ne se reproduisent à l’avenir et les décisions qui ont suivi n’ont pas été mises en oeuvre.

Pour Madanes, de nombreux soldats et commandants de terrain ne sont « pas professionnels » et manquent de « connaissances juridiques de base » et les experts n’ont pas l’expérience du combat ou du service en Cisjordanie.

Il donne l’exemple de la gestion « problématique » par l’armée du cas très médiatisé d’Elor Azaria, un soldat qui avait abattu par balle un terroriste Palestinien blessé en 2016 à Hébron et qui a été condamné et emprisonné pour homicide involontaire.

Elor Azaria, condamné pour homicide involontaire pour avoir abattu un attaquant palestinien neutralisé en mars 2016, devant le tribunal militaire de la Kirya à Tel Aviv, le 30 juillet 2017. (Crédit : Flash90)

Madanes fustige également ce qui, selon lui, est une tendance des militaires à réduire la main-d’oeuvre servant au sein du Commandement central, et en particulier les soldats qui opèrent en Cisjordanie, ne la renforçant qu’après des attentats terroristes pour aucune autre raison que celle de réprimer les critiques selon lesquelles les militaires n’en feraient pas assez.

Tandis que les défis que doit affronter le commandement central en Cisjordanie n’ont pas changé au cours des deux dernières années, ajoute Madanes, le nombre de soldats déployés a été réduit et il n’est pas suffisant pour atteindre les objectifs fixés.

« Je pense que trop d’Israéliens ont été tués et blessés ces deux dernières années », écrit-il, disant que des « douzaines de blessés et de familles en deuil » sont le signe que le commandement central a manqué à sa mission.

Autre critique exprimée dans la lettre, la « sur-dépendance » des commandants face aux renseignements, ce qui les empêche de tirer les leçons des incidents passés.

« L’année prochaine, il y aura des attentats terroristes au carrefour d’Ayosh, des tentatives d’attaque au couteau à la porte de Damas [dans la Vieille Ville de Jérusalem], il y aura des pierres lancées depuis trois points spécifiques de la Route 433, et en 2020, il y aura un autre attentat à Halamish« , écrit Madanes, se référant aux lieux qui, en Cisjordanie et à Jérusalem, ont été régulièrement pris pour cible par des terroristes palestiniens.

Une section de la Route 443. (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

« Il faut archiver ce document et le ressortir dans deux ans et on verra qui s’est trompé – moi ou les hyper-dépendants aux renseignements », dit-il.

Il critique également le temps long qu’il a fallu pour repérer et arrêter certains terroristes palestiniens malgré les investissements dans des projets technologiques établis en liaison avec ces recherches.

Dans sa réponse, l’armée salue les antécédents enregistrés par Madanes au cours des dernières années, le qualifiant « d’officier expérimenté et de commandant brillant » tout en clamant qu’il existe une « parole libre » entre les commandants de terrain et leurs supérieurs. Elle indique également que la décision de réduire la main-d’oeuvre est « justifiée et qu’elle a fait ses preuves ».

Concernant la Route 443, les militaires admettent qu’au début, les caméras n’étaient pas reliées à des systèmes opérationnels, tout en ajoutant qu’elles avaient été connectées plus tard et que les jets de pierre ont dorénavant baissé, passant de cinq à six par semaine à une moyenne d’une fois par mois.

L’armée ajoute que si des considérations partagées par Madanes sont pertinentes, ses propos n’engagent que son point de vue et ne sont pas largement partagés sur le terrain. Elle dément également traverser une crise morale.

« Le contenu présenté dans la lettre a été contrôlé par le commandement et les questions soulevées qui semblent justifier une enquête ou des prises d’initiatives ont, pour leur part, été prises en considération », ajoutent les militaires.

Les militaires ont annoncé plus tard que l’avenir de Madanes dans l’armée n’était pas mis en péril suite à ce courrier et à la fuite.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...