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Interview

Un écrivain raconte la descente d’un ami dans la folie et l’échec sociétal à le sauver

Dans "The Best Minds", Jonathan Rosen explore la perception changeante de la maladie mentale, qui a poussé un schizophrène à tuer sa fiancée dans un accès de rage psychotique

Jonathan Rosen (Crédit: Tali Rosen)
Jonathan Rosen (Crédit: Tali Rosen)

Michael Laudor, le meilleur ami d’enfance de Jonathan Rosen, a toujours été brillant. Il lisait à une vitesse stupéfiante et avait une mémoire photographique. Au collège et au lycée, il obtenait sans peine les meilleures notes, et il est sorti diplômé de l’université de Yale en seulement trois ans. Même après avoir montré des signes de paranoïa, avoir subi une crise psychotique et avoir été diagnostiqué schizophrène au début de la vingtaine, il a réussi à décrocher son diplôme de la faculté de droit de Yale.

Cette histoire de réussite contre vents et marées avait, à l’époque, été reprise par le New York Times et plusieurs agents littéraires ont proposé à Laudor des contrats pour le publier. Le réalisateur hollywoodien Ron Howard a pris une option sur les droits cinématographiques et Brad Pitt était envisagé pour jouer le rôle principal.

Mais en juin 1998, Laudor, âgé de 35 ans, a sauvagement tué sa fiancée enceinte, Caroline Costello, pendant un épisode psychotique qui a fait la une des journaux.

Cet acte épouvantable a été particulièrement difficile à accepter pour Rosen, à qui il a fallu de nombreuses années avant de se sentir prêt à se replonger dans l’histoire.

Dans son nouveau livre écrit avec doigté, The Best Minds : A Story of Friendship, Madness, and the Tragedy of Good Intentions [Les meilleurs esprits : une histoire d’amitié, de folie et la tragédie des bonnes intentions], Rosen combine mémoires et recherches journalistiques approfondies pour reconstituer l’histoire de Laudor, qui est passé du statut de golden boy à celui de détenu dans un centre psychiatrique judiciaire sécurisé, où il se trouve encore aujourd’hui.

Pour cela, il lui a fallu remonter à son enfance, lorsque lui et son ami rêvaient de devenir écrivains. Ils étaient tous deux très doués et intelligents, et très compétitifs entre eux. Jonathan Rosen (handicapé par des troubles de l’apprentissage et des problèmes d’anxiété) s’est par ailleurs toujours senti comme la tortue face au lièvre qu’était son ami.

Jonathan Rosen (à gauche) et son ami Michael Laudor lorsqu’ils étaient enfants à New Rochelle, NY. (Crédit : Autorisation de Jonathan Rosen)

« Nous considérions nos esprits comme nos ‘fusées intérieures’ qui nous emmèneraient partout où nous voudrions dans la vie », a confié Jonathan Rosen au Times of Israel.

« Mais Michael a perdu la tête et a commis un acte terrible », a ajouté Rosen.

Lors d’une conversation tenue récemment depuis son domicile à New York, Rosen, auteur de quatre autres livres et ancien rédacteur en chef de The Forward et Nextbook, a expliqué que pour lui, il n’y avait pas d’autre manière d’aborder l’histoire que d’amener les lecteurs à Mereland Road, à New Rochelle, dans l’État de New York.

The Best Minds : A Story of Friendship, Madness, and the Tragedy of Good Intentions par Jonathan Rosen (Crédit : Penguin Press)

C’est là que lui et Laudor, qui étaient voisins, ont grandi, Juifs tous les deux, avec des pères professeurs (celui de Rosen était un survivant de la Shoah). La mère de Rosen était écrivaine et la meilleure amie de la célèbre auteure Cynthia Ozick, qui vivait également en ville.

À partir du moment où Rosen s’est senti prêt et a su comment écrire l’histoire, il a réalisé que cela devrait être très différent de la manière dont l’histoire avait déjà été racontée, notamment par la presse à sensation. Une partie de son travail consisterait à contrecarrer ces récits sensationnels.

Au fur et à mesure qu’il s’attelait à la rédaction, la structure du récit de Rosen a pris forme, et ce, de son propre point de vue – et non de celui de son ami meurtrier atteint d’une maladie mentale.

« J’ai décidé de revenir à une époque antérieure à tous ces événements, mais de charger le livre de la conscience de son déroulement, afin qu’il évolue avec en toile de fond la sombre histoire à venir, tout en préservant la spontanéité de la vie qui passe », a expliqué Rosen.

« Je voulais que les lecteurs puissent expérimenter avec moi ce que c’était que de juste être présent », a-t-il ajouté.

Rosen a souligné que son éditeur l’avait beaucoup aidé en l’encourageant à écrire The Best Minds à la manière d’un roman, « non pas en inventant des choses, mais en s’imaginant, presque avec émotion, dans chaque situation ».

Jonathan Rosen (à gauche) et Michael Laudor lors d’un voyage de classe dans les Catskills, vers 1975. (Crédit : Autorisation/Jonathan Rosen)

L’auteur montre que ce qui est arrivé à son meilleur ami d’enfance est le résultat de l’évolution des approches philosophiques, culturelles, économiques, sociales et juridiques de la maladie mentale, qui se sont conjuguées contre lui.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les malades mentaux ont été désinstitutionnalisés et pris en charge par la communauté. Cela ne signifie pas que cette solution était nécessairement la meilleure pour tous les malades, ni que les infrastructures ou les ressources disponibles étaient suffisantes. Laudor a eu la chance de bénéficier d’un filet de sécurité familial et communautaire qui lui a évité de se retrouver à la rue comme tant d’autres.

Certaines personnes atteintes de schizophrénie interrogées par Rosen ont mené une vie normale. Mais, pour Laudor, les soins communautaires ne se sont pas avérés suffisants. Même s’il a réussi à faire ses études de droit grâce à des aménagements mis en place par des professeurs et des administrateurs animés des meilleures intentions morales, il n’a jamais pu exercer la profession d’avocat ou de professeur par la suite. Les pressions liées à la rédaction d’un mémoire (qu’il n’a jamais réussi à écrire) étaient trop fortes pour lui. Il a cessé de prendre ses médicaments, sans que personne ne puisse rien y faire – pas même la femme qu’il aimait et qui lui était dévouée.

Laudor a reçu le soutien d’un groupe de psychiatres et de psychologues qui, comme le dit Rosen, « étaient les produits et les créateurs du monde [des soins de santé mentale] à l’époque ».

Jonathan Rosen (en haut, deuxième à partir de la gauche) et son ami Michael Laudor (en haut, deuxième à partir de la droite) en colonie de vacances, 1977. (Crédit : Autorisation de Jonathan Rosen)

Avec le recul, leur approche n’a pas fonctionné pour lui. En effet, il était inutile de voir sa schizophrénie comme une métaphore culturelle des problèmes et des déséquilibres de pouvoir de la société capitaliste, comme l’a soutenu le philosophe Michel Foucault. Sa maladie mentale n’était pas non plus un mythe ou un état spirituel élevé, comme d’aucuns l’ont suggéré.

Il n’a pas pu bénéficier de l’image de la personne qu’il était avant de tomber malade, ce jeune homme qui pouvait faire tout ce qu’il voulait. Son esprit n’était plus le même et il ne pouvait donc plus être le même qu’avant. Seule une professionnelle dans le cercle de ceux qui le soignaient était disposée à l’admettre ouvertement, mais sa voix a été noyée par les autres.

« Au départ, je n’avais aucune connaissance sur les maladies mentales, ni en tant que réalité médicale, ni en tant que métaphore convaincante tissée dans la toile de fond de notre enfance, de ce que les années 60 et 70 avaient engendré […] L’idée qu’un état d’esprit culturel s’était traduit par des politiques, et que les politiques devenaient des lois, et que la loi influençait encore plus la culture, ce qui conduisait à d’autres lois. Il s’agissait de vastes systèmes auxquels je n’avais jamais pensé », a déclaré Rosen.

« C’était déjà assez difficile de devoir penser aux neurosciences, et je n’avais aucune idée de l’interaction entre la culture, le droit, la politique et la psychiatrie, ou la façon dont ils se mariaient tous à un certain point », a-t-il ajouté.

Première page du New York Post avec la photo de Michael Laudor après le meurtre de sa fiancée enceinte Caroline Costello en 1998 lors d’un épisode de psychose. (Crédit : Autorisation/Jonathan Rosen)

Jonathan Rosen a noté que l’histoire se rapprochait parfois d’un polar dans la mesure où il a essayé de déterminer avec précision qui ou quoi était responsable de ce qui était arrivé à Laudor et à sa fiancée Carrie. Il y avait tant d’éléments en cause qu’il a fallu les démêler, les comprendre et les évaluer.

« À un moment donné, les reproches ont cessé, et la colère a cessé d’être une force motrice. J’avais toutes ces émotions en moi, mais suffisamment de temps s’était écoulé », a-t-il indiqué.

Le lecteur est néanmoins amené à méditer sur la catastrophe qui résulte de la trahison par le système non seulement de Laudor, mais aussi de Carrie.

« Les gens pensaient respecter son autonomie, mais ils l’ont trahie, ils l’ont abandonné à sa maladie et ont sacrifié Carrie », a déclaré Rosen.

Rosen raconte qu’il a visité Laudor dans un établissement psychiatrique fermé (il a été jugé mentalement inapte à subir son procès). L’auteur n’a toutefois jamais interrogé son ami d’enfance, qui n’a toujours pas intériorisé le fait qu’il a assassiné sa bien-aimée.

« Parce que cela aurait été un faux assentiment ou une fausse permission. Je lui ai dit que j’écrivais sur nos vies, mais il n’a pas reconnu qu’il avait tué Carrie, ni même qu’elle était morte.

« Je n’ai jamais pensé qu’il me devait des explications ou quoi que ce soit de ce genre. C’est pourquoi, lorsque je lui ai rendu visite, c’était juste pour être là », a-t-il ajouté.

Jonathan Rosen, auteur de « The Best Minds », dans la rue où il a grandi à New Rochelle, NY. (Crédit : Autorisation/Jonathan Rosen)

En terminant la lecture de The Best Minds, on a le sentiment qu’il s’agit plutôt d’une tentative de Jonathan Rosen d’accepter le fait qu’il a évité la balle qui a frappé Laudor et que ses luttes intérieures et sa compétitivité lui ont empêché de réaliser ce qui arrivait à son ami.

« Au lieu de m’accepter suffisamment pour remarquer ce qui se passait réellement autour de moi, je me suis permis de me considérer comme l’éternelle tortue et de le transformer, lui, en lièvre coûte que coûte », a déclaré Rosen.

« Le lièvre avait sauté d’une falaise mais je continuais à tenter de le rattraper ».

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