Un « Juste parmi les nations » accusé d’avoir envoyé une jeune fille à Auschwitz
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Un « Juste parmi les nations » accusé d’avoir envoyé une jeune fille à Auschwitz

Hans Calmeyer, avocat, aurait sauvé des milliers de Juifs alors qu'il travaillait pour les nazis - mais une nonagénaire clame qu'il l'a envoyée à la mort

Femma Fleisjman parle de sa déportation à  Auschwitz dans une interview accordée à la chaîne de télévision EO en 2018 (Autorisation EO/via JTA)
Femma Fleisjman parle de sa déportation à Auschwitz dans une interview accordée à la chaîne de télévision EO en 2018 (Autorisation EO/via JTA)

AMSTERDAM (JTA) — Dans son Allemagne natale et au-delà, Hans Calmeyer est salué comme ayant été un héros qui a sauvé plus de Juifs de la Shoah que ne l’a fait Oskar Schindler.

Avocat au service des forces nazies aux Pays-Bas, Calmeyer avait eu la charge d’une petite équipe qui évaluait les demandes soumises par des personnes qui tentaient de sauver leurs vies en faisant appel du statut juif qui leur avait été attribué. Selon Yad Vashem, le musée-mémorial israélien de la Shoah, Calmeyer a ainsi aidé à sauver de la déportation et de la mort environ 3 000 Juifs en acceptant un grand nombre de ces demandes – appuyées par des dossiers parfois très peu convaincants.

En 1992, Yad Vashem avait reconnu Calmeyer, décédé en 1972, comme Juste parmi les nations à titre posthume – une distinction octroyée par Israël aux non-Juifs ayant risqué leur vie pour sauver des Juifs.

Et pourtant, ces derniers mois, cet honneur consenti par Israël à l’égard du juriste a été remis en question – notamment par une survivante âgée de 92 ans et sa famille, qui clament que Calmeyer avait envoyé la nonagénaire, alors jeune fille, à Auschwitz et menacé de déporter son père non-Juif quand il était venu le supplier de lui laisser la vie sauve.

Cette histoire, la survivante Femma Fleijsman la raconte dans un nouveau livre et dans un nouveau documentaire diffusé lundi par le département de programmation juive de la chaîne EO, aux Pays-Bas.

Si sa mère était Juive, Fleijsman était la fille d’un laveur de vitres non-Juif, Albertus Reijgwart, ce qui signifiait qu’elle – comme de nombreux autres citoyens néerlandais aux origines mixtes – pouvait éviter la déportation (ce vide juridique n’existait pas dans la majorité des pays autres que la Hollande).

Et pourtant, les registres municipaux datant de l’avant-guerre l’avaient enregistrée comme étant la fille de l’ex-mari de sa mère, Salomon Swaalep, qui était Juif. Calmeyer avait rejeté l’appel déposé par Fleijsman et elle avait été envoyée au camp de Bergen-Belsen, en Allemagne.

Mass graves at Bergen-Belsen concentration camp (photo credit: United Kingdom Armed Forces; Imperial War Museum id# BU 4260, Wikimedia Commons)
Des charniers du camp de concentration de Bergen-Belsen. (Crédit : United Kingdom Armed Forces ; Imperial War Museum id# BU 4260, Wikimedia Commons)

Son père a envoyé des lettres passionnées à Calmeyer, mais ces dernières devaient entraîner un effet boomerang : Calmeyer a fait transférer Fleijsman à Auschwitz et menacé d’inscrire sous le statut de Juif Reijgwart, catholique de naissance, en citant des pseudosciences nazies s’appuyant sur les photos que Reijgwart avait fait parvenir à Calmeyer pour lui prouver sa ressemblance avec sa fille.

En 1943, Reijgwart a fourni à Calmeyer une preuve absolue de sa paternité, que Calmeyer a rejetée.

« C’est à cause de Calmeyer que deux hommes sont venus me chercher un jour », a dit Fleijsman devant les caméras de la chaîne EO, en présence du journaliste et historien Els van Diggele. « Et nous savons tous où s’achevait ce voyage. »

Fleijsman, qui a souffert de traumatismes psychologiques qui l’ont hantée pendant des décennies, n’a jamais évoqué cette épreuve jusqu’en 2018, ont expliqué ses trois fils. Elle s’est convertie au catholicisme et a fait baptiser ses fils par crainte de persécutions ultérieures. Elle et son époux, qui n’était pas Juif, n’ont jamais dit à leurs enfants que leur mère était Juive.

« Nous savions que notre mère avait traversé quelque chose de terrible pendant la guerre. C’est tout ce que nous savions quand nous étions enfants », a dit Henny, l’un des fils de Fleijsman, au cours de l’interview. « Nous avons entendu parler de Calmeyer pour la première fois il y a seulement quelques mois. »

Ces dernières années, Fleijsman a davantage raconté son passé à ses enfants, et ces derniers se considèrent dorénavant comme Juifs. L’un d’entre eux, Ron, a un tatouage représentant l’étoile de David sur le torse, ainsi que le chiffre tatoué sur le bras de sa mère par les nazis à Auschwitz.

La famille proteste dorénavant contre le projet de construction d’un musée en mémoire de Calmeyer à Osnabruck, sa ville natale, située en Allemagne. Les fils de Fleijsman y ont organisé une manifestation au mois de décembre, distribuant des prospectus disant : « Non aux honneurs pour Calmeyer. »

Hans Calmeyer, Juste parmi les Nations, devrait avoir un musée en son honneur mais une survivante de la Shoah clame avoir été envoyée à Auschwitz par son action. (Crédit : Domaine public)

Henny, le deuxième fils de Fleijsman, a bien conscience du fait que de nombreux Juifs sont encore vivants aujourd’hui grâce à Calmeyer, mais il affirme que cela ne doit pas faire oublier ce qui a pu se passer pour sa mère.

« Peu m’importe de savoir combien de personnes il a pu sauver s’il a envoyé notre mère dans un transport vers Auschwitz. En ce qui me concerne, cet homme est un assassin aussi malfaisant que tous les autres », clame Henny, accompagné de Van Diggele.

Van Diggele a publié un livre écrit en néerlandais consacré à Fleijsman, sur lequel elle a travaillé aux côtés de l’équipe du documentaire. Le livre et le film sont tous deux intitulés : « L’énigme de Femma : La proie d’un sauveteur », et ce sont eux qui ont lancé le débat public concernant Calmeyer.

« Le monde veut qu’on lui mente et préfère entendre parler d’un sauveur que de quelqu’un qui a envoyé des personnes à la mort », écrit Van Diggele dans le livre.

Mais Yad Vashem, les partisans de Calmeyer en Allemagne et les personnes sauvées par Calmeyer envisagent différemment les choses.

Laureen Nussbaum, qui a le même âge que Femma Fleijsman, a été sauvée ainsi que sa mère, à moitié Juive, grâce à la décision prise par Calmeyer d’octroyer à cette dernière le statut « aryen », avait-elle expliqué l’année dernière lors d’un entretien accordé à JTA qui portait sur un livre dans lequel elle saluait les actions de l’avocat.

« On a tellement parlé de Schindler, qui a sauvé 1 200 Juifs, et les gens ont vraiment de l’empathie pour lui et en ont fait un héros », a dit Nussbaum, parlant d’Oskar Schindler, le propriétaire de l’usine allemande immortalisé dans le film « La Liste de Schindler », qui a remporté plusieurs Oscars. « Et j’ai eu le sentiment que Hans Calmeyer, qui a sauvé plus de gens, est un nom encore trop ignoré. »

Calmeyer a approuvé les deux-tiers environ des plus des 5 000 appels envoyés à son bureau – notamment des dossiers très peu convaincants, selon Petra Van den Boomgaard, historienne dont la thèse de doctorat consacrée à Calmeyer a servi comme base pour un livre publié l’année dernière et intitulé Pas Juif pour les nazis.

« Voor de nazi’s geen Jood » écrit par Petra van den Boomgaard. (Autorisation)

Oskar Back, un violoniste bien connu, avait déclaré dans son appel que trois de ses grands-parents avaient été « baptisés immédiatement après la naissance », selon les recherches de l’auteure. Calmeyer qui, selon de multiples historiens, avait attiré une attention croissante de la part de ses supérieurs nazis soupçonneux, n’avait pas seulement indiqué que l’histoire de Back était crédible, mais il l’avait défendu lorsque Back avait tenté de récupérer les biens qu’il avait confiés à une banque utilisée par les nazis pour voler ce qui appartenait aux Juifs, avait écrit Van den Boomgaard.

Pour Van Diggele, ces interventions n’ont pas mis Calmeyer en danger – ce qui est exigé pour obtenir la reconnaissance de Yad Vashem – pas plus qu’elles ne viennent minimiser, aujourd’hui, ce qu’il a pu faire par ailleurs.

« Calmeyer a travaillé au cœur du système dont il a fait partie du début jusqu’à la fin », estime-t-il.

L’unité qui était dirigée par Calmeyer, en 1943, a inscrit environ 500 personnes sous le statut de « Juives », estimant qu’elles avaient été considérées comme « aryennes » de manière erronée, clame Van Diggele. Ces gens n’avaient jamais approché le bureau de Calmeyer, dit-il à JTA.

Lorsque Calmeyer a réexaminé le cas de Fleijsman, le dossier a aussi été étudié par Ludo ten Cate, anthropologue néerlandais membre du parti nazi hollandais, NSB, et par un autre membre du mouvement. Van den Boomgaard confie à JTA que ces circonstances particulières ont pu empêcher Calmeyer de montrer de l’indulgence dans ce dossier précis.

Elle ajoute que Van Diggele « est en colère et utilise l’histoire de Femma, pendant la guerre, pour exprimer cette colère au détriment d’un narratif basé sur les faits ».

Alors que le débat au sujet de Calmeyer a pris de l’importance – Yad Vashem a fait savoir à la chaîne EO que le musée réexaminera les nouvelles informations portées à sa connaissance – un journaliste de l’important quotidien néerlandais NRC Handelsblad a tenté, dans un article consacré le mois dernier à Calmeyer, de concilier les différents récits sur ses actions.

« De temps en temps, Calmeyer a dû sacrifier un Juif » pour pouvoir sauver les autres, a écrit Joep Dohmen.

Alfred Edelstein, directeur de la chaîne de télévision juive néerlandaise qui a réalisé le documentaire sur Fleijsman, estime que cette interprétation est raisonnable. Il ajoute néanmoins que si les choses se sont passées ainsi, il faudra examiner de plus près les individus envoyés au sacrifice par le juriste.

Un grand nombre des personnes sauvées par Calmeyer étaient des Allemands qui avaient fui aux Pays-Bas dans les années 1930 – cela avait été notamment le cas des parents de Nussbaum, la survivante qui a écrit un ouvrage en hommage à Calmeyer. Certaines étaient célèbres, comme Back. En général, dit Edelstein, tous étaient plutôt « aisés, éduqués, cultivés ».

« Mais les voix que nous n’avons pas entendues – au moins jusqu’à ce que Femma se manifeste – ce sont celles des Juifs ordinaires qui constituaient la vaste majorité de la population juive d’Amsterdam : les vendeurs, les petits boulangers, les charpentiers, les filles de petits laveurs de vitres », note Edelstein. « Presque aucun d’entre eux n’a survécu pour pouvoir apporter un témoignage. Peut-être n’étaient-ils pas suffisamment ‘importants’ pour être sauvés. »

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