Un rabbin ultra-orthodoxe explique pourquoi sa communauté s’oppose à l’accord du mur Occidental
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Un rabbin ultra-orthodoxe explique pourquoi sa communauté s’oppose à l’accord du mur Occidental

Nachum Eisenstein accuse les réformés et les Juifs conservateurs d'inventer une « nouvelle religion », et affirme que le projet de loi de sur les conversions est nécessaire pour protéger la tradition

Le rabbin Nachum Eistenstein (Autorisation, via JTA)
Le rabbin Nachum Eistenstein (Autorisation, via JTA)

JTA – Les juifs ultra-orthodoxes sont d’accord avec leurs coreligionnaires non orthodoxes sur au moins une chose : l’actuel débat sur qui contrôle le mur Occidental et la conversion en Israël nous parle de l’avenir du peuple juif qui est en jeu.

À part ça, les points communs se font rares.

Selon Nachum Eisenstein, le rabbin en chef du quartier ultra-orthodoxe de Ma’alot Dafna situé à l’est de Jérusalem, le judaïsme réformé et conservateur menacent de saper la survie du peuple juif.

« La raison pour laquelle le judaïsme est la seule religion qui a survécu pendant des milliers d’années et à tous les massacres et toutes les tentatives pour la détruire est qu’il s’agit de la seule religion qui a toujours été la même, comme elle nous a été donnée sur le mont Sinaï », a déclaré Eisenstein lors d’une interview. « Qui vous a donné, conservateurs et réformés, l’autorité de créer une nouvelle religion ? »

La suspension la semaine dernière d’un accord du gouvernement qui aurait élargi un espace de prière non orthodoxe a suscité une crise dans les relations entre Israël la Diaspora, que certains décrivent comme sans précédent. Les principaux groupes juifs américains, dirigés par les mouvements réformés et conservateurs, se sont précipités en Israël pour dénoncer la volte-face du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, « converti » aux intérêts ultra orthodoxes, et négligeant ainsi une majorité juive qui ne se réclame pas, elle, de l’orthodoxie.

Un Premier ministre qui persiste et signe, avec le soutien à un projet de loi approuvé par le gouvernement et adopté le même jour. Celui-ci accordait au rabbinat dominé par les orthodoxes un monopole sur toutes les conversions effectuées dans le pays. Depuis, le projet qui a provoqué là encore une levée de boucliers a été gelé.

Des rabbins conservateurs réformés américains et des membres des Femmes du Mur brandissent des rouleaux de Torah durant une manifestation contre l'absence de construction d'un nouvel espace de prière, au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 2 novembre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Des rabbins conservateurs réformés américains et des membres des Femmes du Mur brandissent des rouleaux de Torah durant une manifestation contre l’absence de construction d’un nouvel espace de prière, au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 2 novembre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Comme nombre de membres de sa communauté ultra-orthodoxe, Eisenstein a accueilli l’annulation de l’accord du mur Occidental comme une victoire sur l’ingérence juive non orthodoxe. Et il a déclaré que le report ultérieur de la loi sur les conversions était un revers dans la même bataille.

Le ministre de l’Intérieur, Aryeh Deri, s’est exprimé la semaine dernière face aux législateurs de son parti Shas. Justifiant la résistance de son camp au judaïsme non orthodoxe comme un réflexe de survie, celle de la Tradition en l’occurrence : « Nous n’avons rien contre les Juifs, où qu’ils soient ! Ils sont tous nos frères », a-t-il déclaré. « Notre combat est contre cette approche, cette idéologie qui essaie d’importer un nouveau judaïsme ici, qui essaie de détruire tout ce que nous avons construit dans le pays au cours de son existence. »

Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, lors de la réunion hebdomadaire du parti à la Knesset, le 3 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, lors de la réunion hebdomadaire du parti à la Knesset, le 3 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les dirigeants ultra-orthodoxes mettent souvent en garde contre l’influence pernicieuse du judaïsme non orthodoxe en Israël et dénigrent les « Reformim », comme ils appellent ses partisans en hébreu. Bien que seulement 5 % des Israéliens s’identifient au judaïsme réformé ou au judaïsme conservateur, selon Pew, environ la moitié des Américains juifs s’identifient à l’une ou l’autre de ces tendances.

Sous la pression des partis politiques ultra-orthodoxes de la coalition au pouvoir, le gouvernement a retiré la semaine dernière son soutien à l’accord du mur Occidental. Les dirigeants juifs non orthodoxes ont réagi avec indignation.

« Nous aimons l’Etat d’Israël et continuerons à le faire. Mais nous ne nous tairons pas si l’État d’Israël nous délimite et dit franchement aux Juifs d’Amérique du Nord et aux Juifs du monde : ‘Vous n’avez pas d’importance’ a déclaré le rabbin Rick Jacobs à la Knesset le 26 juin. Jacobs, qui est le chef du mouvement réformé nord-américain était au premier rang des protestataires.

Le président de l'Union pour le judaïsme réformé, le rabbin Rick Jacobs, au centre, pendant un service de prière au mur Occidental, à Jérusalem, le 4 juillet 2016 (Crédit : autorisation de l'UJR)
Le président de l’Union pour le judaïsme réformé, le rabbin Rick Jacobs, au centre, pendant un service de prière au mur Occidental, à Jérusalem, le 4 juillet 2016 (Crédit : autorisation de l’UJR)

L’Agence juive, qui a négocié l’accord du mur Occidental au nom du gouvernement israélien, a pris une position publique sans précédent contre son annulation, et les principaux groupes juifs ont mis en garde contre une érosion du soutien à l’État juif. Un éminent philanthrope juif américain a ainsi suggéré de suspendre ses dons en Israël.

Mais Eisenstein, qui a immigré en Israël depuis Chicago il y a plusieurs décennies, doute de la sincérité des protestations, affirmant qu’elles concernent la politique et non la religion. Il a déclaré que les dirigeants réformés et conservateurs ne représentent pas leurs électeurs, qui généralement « ne prient pas », et qui préfèrent tout de même se rallier à la prière orthodoxe lorsqu’ils visitent Israël. (Il n’y a pas de données pour étayer cela. La place principale du mur Occidental est sous contrôle orthodoxe, ce que tous les visiteurs découvrent de fait quand ils voient la barrière séparant les hommes et les femmes).

« Juste quelques leaders, qui gagnent de gros salaires, veulent instrumentaliser le Kotel pour se faire reconnaître. C’est une plaisanterie de dire que leurs affiliés veulent un endroit pour prier », a-t-il déclaré. « Qui sont ces gens ? Des personnes qui paient leurs droits d’adhésion au temple conservateur ou réformé, et ils viennent une fois par an pour les grandes fêtes, ou peut-être pour faire une bat mitzvah pour l’un de leurs enfants. » Avant de reprendre : « Ils vont en boîte de nuit pour se rencontrer et les hommes y trouvent des femmes (qui) s’habillent de façon inappropriée. Quand ils viennent au Kotel, les gens veulent venir visiter un lieu saint. »

En ce qui concerne la perte d’un soutien juif américain pour Israël, Eisenstein a déclaré: « Toute personne qui menace de retirer son soutien à Israël n’aime pas vraiment l’État ».

Contrairement aux dirigeants non orthodoxes, a déclaré Eisenstein, les principaux rabbins d’Israël et les politiciens ultra-orthodoxes ont agi conformément au sentiment profond de leur communauté en rejetant l’accord du mur Occidental. Il a notamment affirmé que le Rabbin du Mur, Shmuel Rabinowitz, avait commis une erreur en soutenant initialement l’accord, tout comme les politiciens ultra-orthodoxes qui ont peut-être accepté.

Des rabbins réformés hommes et femmes prient ensemble à l'arche de Robinson, le site du mur Occidental qui devrait accueillir les futurs offices égalitaires, à Jérusalem, le 25 février 2016. (Crédit : Y.R/Reform Movement)
Des rabbins réformés hommes et femmes prient ensemble à l’arche de Robinson, le site du mur Occidental qui devrait accueillir les futurs offices égalitaires, à Jérusalem, le 25 février 2016. (Crédit : Y.R/Reform Movement)

« Nous n’avons pas accepté de compromis. Quiconque accepte de faire des compromis, vous devez absolument lui parler. Qui lui a donné le pouvoir de le faire ? », reprend Eisenstein. « Chaque Juif orthodoxe considère que nous avons la garde du Kotel, qui est le seul vestige que nous avons du Temple sacré, et chaque Juif orthodoxe doit se considérer responsable et s’assurer que la sainteté du mur est observée ».

Les Juifs non orthodoxes ont visité l’espace de prière mixte à l’extrémité sud du mur Occidental, connu sous le nom de l’arche de Robinson, et utilisé depuis 2000.

En 2013, Naftali Bennett, en sa qualité de ministre des Affaires de la Diaspora, avait construit une plus grande plate-forme sur place dans le cadre de ce qu’il avait appelé une solution « intérimaire ». Bennett a déclaré la semaine dernière que la plate-forme serait encore élargie et deviendrait permanente.

Interrogé sur cette supposée profanation en cours, Eisenstein a déclaré que l’opposition ultra-orthodoxe à l’accord du mur Occidental était fondamentalement liée à la non reconnaissance du judaïsme non orthodoxe par l’Etat. Un comité juif interconfessionnel était aussi prévu par l’accord afin de surveiller la section non orthodoxe, ce que les critiques ultra-orthodoxes ont dénoncé comme une ingérence sans précédent dans les affaires religieuses israéliennes.

Le projet de loi de conversion était aussi censé éviter ce genre de reconnaissance. Le gouvernement aurait reconnu uniquement des conversions en Israël supervisées par le Rabbinat, validant ainsi des procédures d’immigration dans le pays. Bien que le projet de loi n’influe que sur un petit nombre d’étrangers qui se convertissent au judaïsme en Israël chaque année, et non pas sur des conversions non orthodoxes effectuées à l’étranger, il accordait néanmoins un certain degré de reconnaissance à la Knesset au monopole du Rabbinat.

Du point de vue orthodoxe, le judaïsme ne dépend pas de l’observance. Mais les convertis non-orthodoxes ne sont pas considérés comme Juifs, et se marier avec un non-Juif est interdit par la loi juive. Alors que les Juifs ultra-orthodoxes sont plus que capables de suivre les lois juives, a déclaré Eisenstein, la plupart des Israéliens seraient dangereusement jetés dans la confusion si l’État commençait à reconnaître les conversions réformées et conservatrices.

« Les Juifs vivant en Israël ne veulent pas de mariage mixte. Les Haredim n’ont pas peur, parce que nous ne nous marierons pas avec de telles personnes », a-t-il martelé, en utilisant le terme hébreu qui désignent les Juifs ultra orthodoxes. « Mais les Juifs laïques ne seront pas assez intelligents pour les différencier des vrais Juifs, et ils se marieront. C’est terrible. »

Katya et sa fille au tribunal de conversion indépendant Giyur KaHalakha, dirigé par Rav Nahum Rabinovitch (au centre), lundi 10 août 2015. (Courtoisie)
Katya et sa fille au tribunal de conversion indépendant Giyur KaHalakha, dirigé par Rav Nahum Rabinovitch (au centre), lundi 10 août 2015. (Courtoisie)

Les mouvements non orthodoxes, pour leur part, disent que la crise en Israël n’est pas dû aux mariages mixtes, mais à l’indifférence. En contrôlant le mariage, le divorce et la conversion, et en promouvant des lois qui limitent le commerce, le transport et les divertissements le shabbat, plaident-t-ils, le Rabbinat a aliéné la moitié de la population des Israéliens qui se disent « laïques ». Les dirigeants réformés et conservateurs croient qu’ils offrent une alternative et les Israéliens sont une opportunité pour explorer le judaïsme, selon leurs propres termes.

Eisenstein, qui préside un groupe international rabbinique ultra-orthodoxe poussant à adopter des normes de conversion plus strictes, a déclaré que l’autorité de conversion du Rabbinat n’était déjà pas à la hauteur de l’enjeu.

Bien qu’ayant travaillé il y a des années pour l’institution, il n’oublie pas que celle-ci « a été reprise par des rabbins orthodoxes plus indulgents du mouvement sioniste religieux ». Avant de conclure, de toute sa hauteur :
« Ce que vous appelez Haredi, je ne l’appelle pas Haredi. J’ai un niveau supérieur ».

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