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Un survivant de la Shoah de 95 ans, parti seul de Babi Yar, est enfin en Pologne

Après un voyage épuisant de trois jours - il faut habituellement 3 heures pour ce déplacement - Evgeny Pavlovskiy est peut-être devenu le réfugié le plus âgé à s'être enfui seul

Evgeny Pavlovskiy, 95 ans, et son fils, Mykhailo Pavlovskiy, se sont retrouvés à Varsovie après le départ d'Ukraine du nonagénaire.. (Autorisation/ via JTA)
Evgeny Pavlovskiy, 95 ans, et son fils, Mykhailo Pavlovskiy, se sont retrouvés à Varsovie après le départ d'Ukraine du nonagénaire.. (Autorisation/ via JTA)

JTA — Avant ce mois de février, la dernière fois qu’Evgeny Pavlovskiy avait quitté la région de Kiev, c’était pendant la Seconde guerre mondiale, quand sa famille s’était cachée des nazis dans les montagnes de l’Oural, en Russie.

A l’âge de 95 ans, affaibli par la maladie, Pavlovskiy appréciait sa passée vie dans la solitude dans un logement situé à seulement deux maisons de l’entrée de Babi Yar – là où les nazis avaient tué plus de 33 000 Juifs en l’espace de 48 heures en 1941, entassant les corps dans des charniers. Et quand son fils avait décidé, au début de l’année 2022, de s’installer en Israël, lui avait choisi de rester dans le pays qui l’avait vu naître.

Et quand les rumeurs d’une guerre avaient commencé à se multiplier, il était resté impassible et incrédule – comme de si nombreux autres Ukrainiens qui n’auraient jamais cru que le président russe Vladimir Poutine envahirait leur territoire.

« Mon père ne voulait pas quitter l’Ukraine malgré mes demandes pressantes », explique Mykhailo Pavlovskiy, qui se présente également sous le surnom de Moshe. « Et quand j’ai finalement réussi à le convaincre, il n’y avait plus personne autour de lui qui était susceptible de l’aider ».

Evgeny Pavlovskiy a finalement tenté à trois reprises de fuir seul les bombardements et les tirs d’artillerie des Russes. Son voyage jusqu’à la Pologne – qui aurait pris huit heures en temps normal – a duré trois jours.

L’épopée de Pavlovskiy incarne la résilience affichée dans cette guerre par les Juifs et par les Ukrainiens – deux groupes auxquels il s’identifie pleinement. Le nonagénaire est très probablement le réfugié le plus âgé à avoir fui la guerre en Ukraine seul plutôt qu’aux côtés de membres de sa famille ou d’amis plus jeunes.

« Je veux raconter mon histoire pour aider les gens et pour les inspirer », dit Pavlovskiy tranquillement.

« Et j’ai un autre message : je veux que les Russes cessent de tuer des Ukrainiens », supplie-t-il. « Ils ont commencé la Troisième guerre mondiale sans le réaliser et aujourd’hui, ils détruisent les foyer et les vies de toute une population pacifique. Ils doivent cesser ! »

Après le début de l’offensive russe, au mois de février, Mykhailo est parvenu à persuader son père que des soldats russes pourraient entrer dans sa maison et l’assassiner.

Alors Pavlovskiy a fait un voyage de onze heures en train – un déplacement qui dure approximativement six heures et demie en temps normal – pour relier Kiev à Lviv.

Les wagons d’évacuation qui partent de la gare de Kiev et qui peuvent habituellement accueillir six personnes transportaient en réalité plus du double de passagers – une foule réunie sur les quais qui attend des heures, voire parfois des jours, pour pouvoir monter dans les trains. Les voyageurs n’emportent avec eux que les vêtements qu’ils ont sur eux et les quelques effets personnels empaquetés dans un sac à dos ou dans une petite valise.

« Le plus difficile, le plus héroïque – et je l’en remercie chaque jour – c’est que mon père soit monté dans ce train », s’exclame Mykhailo. « Avant le voyage, mon père a fait en sorte de ne rien boire et de ne rien manger parce qu’il n’y a pas de toilettes dans les voitures. Il est resté assis sans bouger pendant onze heures ».

Photo d’illustration : Des réfugiés ukrainiens arrivent sur le sol polonais après avoir traversé la frontière à Medyka, en Pologne, le 15 mars 2022. (Crédit : Carrie Keller-Lynn/The Times of Israel)

Puis la situation a encore empiré. Alors qu’il tentait de quitter Kiev pour la Pologne, Pavlovskiy a dû rester dans une file d’attente pendant sept heures avec l’espoir de trouver un moyen de transport sûr.

« Il a vraiment craqué psychologiquement », raconte Mykhailo. « Il a eu le sentiment que tout le monde l’avait abandonné ; il a pleuré. »

Le fils Pavlovskiy est resté en contact constant avec son père alors que ce dernier s’efforçait de quitter l’Ukraine. « Entendre le son de ma voix au téléphone était un réel soutien pour lui », note Mykhailo. « Il n’a rencontré personne qu’il connaissait pendant toute la durée de son voyage. »

Mykhailo voulait partir secourir son père lui-même – mais il ne lui était pas facile de quitter facilement l’État juif où il vient tout juste d’immigrer.

« Je suis actuellement moi-même en pleine procédure d’Alyah. Je ne suis là que depuis un mois environ, et je n’ai pas de passeport qui puisse me permettre de voyager », précise Mykhailo. « Au moment où j’ai obtenu la permission de quitter Israël, la guerre avant déjà commencé depuis quinze jours. Et dès que j’ai eu le passeport entre les mains, j’ai acheté un billet pour la Pologne pour aller retrouver mon père. »

Evgeny Pavlovskiy adorait sa vie en Ukraine malgré les traumatismes vécus par sa famille dans le pays. (Autorisation/ via JTA)

Pour leur part, des étrangers ont éprouvé de la compassion à l’égard de ce réfugié âgé et désorienté, et ils lui ont trouvé un hôtel où dormir. Il a encore essayé de quitter Lviv pour se rendre en bus en Pologne, mais des problèmes de logistique et l’inquiétude croissante face à d’éventuelles attaques russes ont déjoué ce projet.

Toutefois, Mykhailo est parvenu à entrer en contact avec des amis qui ont aidé son père à prendre un bus affrété par une organisation caritative catholique, Caritas, en direction de la Pologne. En franchissant enfin la frontière, il est devenu l’un des presque trois millions d’Ukrainiens à avoir fui le pays depuis le 24 février.

Il a fallu six heures à Pavlovskiy pour arriver à Tomaszow Lubelski, une ville située à la frontière avec la Pologne. Il y est resté 24 heures puis il est parti pour Lublin et enfin pour Varsovie, où il a retrouvé son fils.

Tous deux font dorénavant partie des milliers de réfugiés juifs ukrainiens qui se trouvent actuellement dans la ville où ils sont soutenus par de multiples organisations caritatives juives, notamment par la Fondation From the Depths, un groupe dont les activités se concentrent sur la commémoration de la Shoah qui a fait savoir qu’il avait dépensé 25 000 dollars pour de la nourriture, des vêtements et autres produits essentiels pour les réfugiés en Pologne. Séjournant dans une chambre d’hôtel payée par l’Agence juive, le père et le fils prévoient de partir ensemble en Israël dans les prochains jours.

Cette installation en Israël a été une initiative prise par de nombreux Juifs ukrainiens au cours de ces dernières décennies – mais Pavlovskiy explique ne jamais avoir envisagé l’Alyah malgré les difficultés vécues en Ukraine, d’abord pendant la Shoah et ensuite pensant l’ère soviétique quand les Juifs, discriminés par l’État, n’avaient que des perspectives d’éducation et d’emploi limitées.

Si les parents de Pavlovskiy avaient survécu à la Shoah en fuyant dans l’Oural – « ils ne savaient pas ce qu’était un Juif, là-bas », commente le nonagénaire – ses proches et les amis laissés derrière avaient été assassinés.

« Ma tante avait été trahie par son mari qui l’avait emmené en voiture personnellement – elle était handicapée et elle ne pouvait pas marcher – aux autorités nazis et qui l’avait livrée à ces dernières », déclare-t-il. « Ils l’ont tuée. »

Ces traumatismes appartenaient au passé pour Pavlovskiy avant le début de la guerre, avant que la Russie ne bombarde le pays et notamment le secteur adjacent au mémorial de Babi Yar en date du 1er mars – une attaque qui est devenue un symbole de l’agression russe.

« Mon père recevait une pension décente et de l’aide du Hesed », explique Mykhailo, évoquant une organisation caritative juive. « Une femme venait quatre fois par semaine chez lui pour faire la cuisine et pour faire le ménage. Il adorait sa vie en Ukraine et elle lui manque déjà beaucoup ».

De son côté, Mikhailo, qui est psychothérapeute, est heureux en Israël avec son épouse et ses enfants. Il dit espérer qu’il pourra aider les réfugiés à traverser le traumatisme qu’ils ont vécu, mais il indique souhaiter également défendre son pays natal. « Je veux revenir pour me battre », s’exclame-t-il. « Mais ma famille ne me laissera pas faire ».

Alona Cei a contribué à cet article.

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