US: Pourquoi des groupes juifs reconnaissent le génocide arménien, d’autres non
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US: Pourquoi des groupes juifs reconnaissent le génocide arménien, d’autres non

Les officiels juifs se sont toujours retenus de reconnaître le génocide pour protéger les relations entre Israël et la Turquie et les Juifs de Turquie, Ankara a changé cela

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Les membres de la communauté arménienne défilent avec des drapeaux et des torches le 23 avril 2015 dans la Vieille Ville de Jérusalem, à la veille du 100e anniversaire du génocide arménien sous l'Empire ottoman en 1915. (Crédit : AFP / GALI TIBBON)
Les membres de la communauté arménienne défilent avec des drapeaux et des torches le 23 avril 2015 dans la Vieille Ville de Jérusalem, à la veille du 100e anniversaire du génocide arménien sous l'Empire ottoman en 1915. (Crédit : AFP / GALI TIBBON)

WASHINGTON — Cet automne, le Congrès américain a fait quelque chose qui, dans le passé, semblait ne jamais pouvoir arriver.

Au mois d’octobre, dans un vote historique soutenu par une majorité bipartisane écrasante, la chambre des Représentants a approuvé une résolution qui a reconnu officiellement le génocide arménien. La mesure a été adoptée par 405 voix contre 11. Puis, jeudi, le Sénat a approuvé sa propre résolution sur la question.

Ces initiatives, si elles sont symboliques, ont entraîné une réaction féroce de la part du gouvernement turc qui a raillé la mesure prise par la Chambre en clamant qu’il s’agissait avant tout d’une « initiative politique sans signification » qui risquait de nuire aux liens américains avec Ankara. Ce message a retenu l’attention de l’administration Trump qui, selon le site d’information Axios, a orienté les sénateurs du parti républicain vers un blocage de la résolution du sénat à au moins trois reprises.

Et jeudi, en effet, après l’adoption finale de la résolution par le sénat, le gouvernement turc a déclaré que « l’histoire se souviendra de ces résolutions comme d’actes irresponsables et irrationnels de la part de certains membres du Congrès américain contre la Turquie », des membres qui « s’abaisseront dans l’histoire comme ayant endossé la responsabilité de dommages à long-terme commis entre les deux nations ».

Malgré les tentatives du président américain – qui s’est efforcé d’éviter d’entraîner la colère du président turc Recep Tayyip Erdogan, allié de Trump sur la scène internationale – la politique sur le sujet a clairement changé à Washington.

Mais au-delà des empoignades qui ont eu lieu au Capitole, il y a eu un autre développement qui a reflété la nouvelle volonté d’un autre groupe de reconnaître les atrocités infligées aux Arméniens : Le soutien croissant apporté par un certain nombre de groupes juifs influents à la reconnaissance d’un génocide.

Des manifestants brandissent des portraits d’intellectuels arméniens lors d’une manifestations organisée pour commémorer le 104ème anniversaire du génocide arménien de 1915 dans la Turquie ottomane à Istanbul, mercredi 24 avril 2019.
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)

Les Arméniens disent que le meurtre massif de leur peuple, de 1915 à 1917, s’est apparenté à un génocide – une affirmation reconnue par 32 autres pays.

Selon le musée de commémoration de la Shoah, aux Etats-Unis, « le génocide arménien se réfère à l’annihilation physique des chrétiens arméniens au sein de l’Empire ottoman, depuis le printemps 1915 jusqu’à l’automne 1916. Il y avait approximativement 1,5 million d’Arméniens qui vivaient dans l’empire ottoman multi-ethnique en 1915. Au moins 664 000 et peut-être même 1,2 million sont morts au cours du génocide, que ce soit dans des massacres, des meurtres individuels, ou le cas échéant, des suites de mauvais traitements systématiques et de la faim.

La Turquie rejette avec force l’accusation de génocide et dit qu’Arméniens et Turcs sont morts dans le cadre de la Première guerre mondiale. Le bilan total des victimes s’élève à des centaines de milliers de personnes.

Récemment, de nombreux groupes juifs éminents qui avaient gardé le silence ou qui étaient restés neutres dans le passé prennent avec ferveur le parti des Arméniens.

Peu après l’adoption de la résolution à la chambre, l’ADL (Anti-Defamation League) et le Centre d’action religieuse du judaïsme réformé, le bras politique du mouvement réformé, a émis des déclarations saluant le texte.

« Cette résolution historique du Congrès, même si elle survient très tardivement, est une initiative importante concernant la sensibilisation et l’éducation du public américain à ce génocide horrible commis par l’empire ottoman contre les Arméniens au cours de la première partie du 20è siècle », a dit Jonathan Greenblatt, chef de l’ADL.

« Et, en effet, les historiens notent que Hitler avait considéré le génocide arménien et l’indifférence du monde face à ce qu’il se passait comme une inspiration pour lancer sa propre campagne génocidaire à travers l’Europe », a écrit Greenblatt dans un communiqué.

L’AJC (American Jewish Committee), pour sa part, a fait part de son soutien à la résolution avant le vote. « A ce jour, la Turquie tente de nier ce crime documenté », a écrit sur Twitter le président de l’organisation, David Harris. « Ne laissons pas faire ».

Selon un certain nombre de leaders juifs américains et de responsables approchés par le Times of Israel, ce positionnement montre un changement majeur.

Depuis des années, ont-ils dit, la plupart des responsables juifs américains s’étaient opposés aux efforts visant à reconnaître le génocide arménien – ou, tout du moins, cherchaient à se tenir à l’écart de la question.

Abraham Foxman, ancien dirigeant de l’Anti-Defamation League (ADL). (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Abe Foxman, ancien chef de l’ADL, a expliqué que cette neutralité avait plusieurs justifications. La plus importante étant toutefois la volonté de ne pas nuire aux relations entre Israël et la Turquie ou de mettre en danger les Juifs turcs.

« Les Juifs ont eu le sentiment que s’ils soutenaient l’effort de reconnaissance du génocide, cela ne sauverait pas une seule vie arménienne », a dit Foxman au Times of Israel. « Mais si cela pouvait mettre en danger les vies juives – les Juifs iraniens se sont enfuis vers la Turquie et la Turquie les a acceptés ».

« La communauté juive turque était respectée et protégée, et l’alliance militaire turque était critique pour la sécurité d’Israël », a continué Foxman.

Shai Franklin, haut-responsable à l’Institut sur la religion et la politique, a indiqué que le gouvernement israélien avait souvent poussé les groupes juifs américains à se tenir à l’écart des initiatives de reconnaissance.

« Depuis de nombreuses années, des organisations juives variées ont été encouragées par le gouvernement israélien à faire avancer les relations israélo-turques – un moyen de conserver ces relations à flot », a-t-il continué. « Ainsi, les groupes juifs ont majoritairement fait pression contre cette résolution. Ce qui a créé des tensions avec les communautés arméniennes américaines et juives, parce qu’elles ont des narratifs historiques parallèles ».

Les passagers sur le pont du Mavi Marmara, le 31 mai 2010. (Crédit : unité des porte-paroles de l’armée israélienne/Flash90)

Mais depuis le mois de mai 2010 et la mort de dix activistes turcs après l’assaut donné par les commandos israélien au Mavi Marmara, un navire turc, alors qu’il se dirigeait vers la bande de Gaza, gouvernée par le groupe terroriste palestinien du Hamas, défiant le blocus israélien, les relations entre Israël et la Turquie ont connu un tournant (le gouvernement israélien clame que le blocus est nécessaire pour empêcher l’organisation terroriste d’importer des armes).

En même temps, Erdogan a placé le pays dans une direction de plus en plus autoritaire et l’a aligné avec l’Iran, l’ennemi reconnu d’Israël.

« Les choses ont changé et se sont effondrées », a dit Foxman. « La Turquie n’est plus une alliée d’Israël et des Juifs et la géopolitique a changé. La Turquie est un problème pour les intérêts occidentaux, pour l’OTAN, pour Israël ».

Ces changements aident à expliquer la raison pour laquelle les groupes juifs adoptent dorénavant un positionnement auquel ils résistaient depuis longtemps.

« Dans l’histoire, la communauté juive américaine a été sensible à la relation israélo-turque », a déclaré Ira Forman, ancien envoyé spécial à la lutte contre l’antisémitisme sous l’administration Obama.

« Ces dernières années, cette relation s’est grandement détériorée. Il y a clairement moins de répugnance à évoquer la réalité du génocide arménien », a dit Forman.

Et les autres groupes juifs majeurs ?

Tous les groupes juifs américains majeurs ne partagent pas le même point de vue.

Les organisations suivantes ont refusé de commenter les résolutions de la Chambre et du sénat : La CoP (Conference of Presidents of Major Jewish Organizations), les JFNA (Jewish Federations of North America), le WJC (Jewish Congress) et l’Orthodox Union.

Dans cette image de 1915 en Turquie, des Arméniens sont forcés à parcourir de longues distances et auraient été massacrés. (AP Photo)

Au-delà d’une volonté de ne pas contrarier la Turquie, il est possible que ces groupes ne désirent pas s’insérer dans un débat politique interne.

« Il y a beaucoup de politique là-dedans », commente Foxman. « Trump est un ami de la Turquie. Toutes ces choses jouent, à des degrés divers, en faveur de groupes divers ».

Pour sa part, Franklin, de l’Institut sur la religion et la politique, a estimé que certains groupes juifs pouvaient ne pas se sentir dans l’obligation d’intervenir sur la question, d’autres l’ayant déjà fait.

« Il y a une division du travail au sein de la communauté juive américaine », explique Franklin au Times of Israel. « Si l’ADL soutient cette résolution, un grand nombre de groupes peut considérer que l’organisation a engagé sur la question la communauté au sens large ».

Certaines organisations juives moins importantes ont clairement établi qu’elles souhaitaient dorénavant se positionner en faveur de la reconnaissance du génocide arménien.

Le rabbin Jacob Blumenthal, grand-rabbin de l’Assemblée rabbinique du mouvement conservateur, a déclaré qu’au vu « de notre propre histoire et de notre expérience du génocide, notamment de la Shoah, nous avons le sentiment que nous devons représenter une vérité morale, même si cela entre en conflit avec un désir de relations améliorées avec la Turquie contemporaine ou avec les relations entre Israël et la Turquie ».

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