Vaccin: Les Juifs israéliens affluent dans les cliniques vides des villes arabes
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Vaccin: Les Juifs israéliens affluent dans les cliniques vides des villes arabes

Selon les locaux, la venue de citoyens réclamant un rendez-vous pour se faire vacciner aide à dynamiser la campagne d'immunisation au sein d'une communauté initialement sceptique

Naama Gatt, habitante d'un kibboutz âgée de 75 ans, attend de se faire vacciner dans la ville arabe israélienne de  Baqa al-Gharbiyye, le 3 janvier 2020. (Crédit : Nathan Jeffay/Times of Israel)
Naama Gatt, habitante d'un kibboutz âgée de 75 ans, attend de se faire vacciner dans la ville arabe israélienne de Baqa al-Gharbiyye, le 3 janvier 2020. (Crédit : Nathan Jeffay/Times of Israel)

L’appel à la prière du muezzin résonne alors que Naama Gatt pénètre dans l’enceinte de la clinique de la ville de Baqa al-Gharbiye.

« Je suis là pour me faire vacciner », explique Gatt, 75 ans, en hébreu, ce qui tranche avec les différents panneaux signalétiques de l’établissement qui sont tous écrits en arabe.

En voiture, le trajet reliant l’habitation de Gatt, qui vit dans le kibboutz Barkai, à Baqa al-Gharbiye n’est pas long. Et pourtant, ce sont deux mondes différents : au niveau culturel, bien sûr, mais aussi en termes de délai d’attente imposé pour se faire vacciner contre le coronavirus. Et c’est pour cette raison précise qu’elle s’est décidée à venir.

Gatt est l’une parmi des milliers d’Israéliens qui se sont précipités dans les villes arabes pour avoir une chance d’être immunisés plus rapidement contre le coronavirus que cela n’aurait été le cas, le cas échéant – une sorte de nouvelle forme de tourisme médical qui est apparue suite à l’enregistrement d’un taux de vaccination plus bas que la moyenne dans la communauté arabe. Cette démarche a été aussi encouragée, plus généralement, par le respect plutôt laxiste des calendriers de priorité qui ont été établis dans le cadre de la campagne de vaccination au sein des villes et villages arabes.

Et les locaux n’ont pas seulement accueilli avec plaisir ces arrivants inattendus, mais ils estiment dorénavant qu’ils ont aidé à dynamiser la réponse plutôt poussive apportée par les membres de la communauté arabe à la vaccination.

« J’aime bien le fait qu’on se fasse vacciner ensemble ici, Juifs et Arabes, qu’on soit unis pour stopper ensemble la pandémie », explique Gatt au Times of Israël. « Cette pensée me rend heureuse. »

Les demandes de rendez-vous pour se faire vacciner ont encore augmenté avec la diffusion d’informations portant sur de potentielles pénuries de vaccin et des retards possibles, ainsi que sur l’interruption éventuelle de la campagne dès la semaine prochaine.

Dans la matinée de mardi, un groupe Facebook réunissant des Israéliens qui échangent des astuces sur les endroits où ils auront la meilleure chance de se faire vacciner contre la COVID-19 – une majorité des conversations porte sur les villes arabes – comptait environ 43 000 membres. D’innombrables groupes WhatsApp existent dans le même but.

Le responsable du coronavirus Nachman Ash visite un centre de vaccination à Baqa al-Gharbiye, le 26 décembre 2020. (Crédit : Mazawi Pirsumim / Ministère israélien de la Santé)

Quand la campagne d’immunisation a commencé, à la fin du mois dernier, les Juifs israéliens ont afflué en masse pour se faire vacciner mais la communauté arabe, pour sa part, a semblé se montrer beaucoup plus prudente.

Ce qui a créé un excès de dose dans ces secteurs et peu de rendez-vous pris – avec pour conséquence qu’une importante communauté d’internautes israéliens, majoritairement Juifs, a choisi l’entraide pour dénicher les centres de vaccination les moins courus.

Jalad Gadani, un résident de la ville arabe israélienne de Baqa al-Gharbiyye, dans sa clinique locale, le 3 janvier 2020. (Crédit : Nathan Jeffay/Times of Israel)

À Baqa al-Gharbiye, un groupe d’une dizaine de Juifs israéliens, jeunes et personnes âgées, se tiennent aux abords du centre de vaccination mis en place par le Clalit en cette journée de dimanche. Il y a des laïcs, des religieux, et notamment un homme ultra-orthodoxe.

Les habitants de cette ville endormie au nord-est de Netanya – ils sont environ 30 000 à résider dans la ville – sont à la fois étonnés et contents de constater cet afflux de visiteurs, dont la majorité évite habituellement la localité en continuant sans réfléchir leur chemin sur la Route 6.

« Je suis content de voir les Juifs qui viennent ici », explique Jalad Gadani, 43 ans, qui vient de se faire vacciner et qui se tient dans le couloir de la clinique.

« Je veux que les choses reviennent à la normale et ça veut dire que tout le monde, Arabes et Juifs, nous devons nous faire vacciner. Alors voir que des gens qui n’habitent pas la ville viennent s’y faire vacciner, c’est une bonne chose. En soutenant tous la vaccination, on peut faire en sorte que le coronavirus ne devienne qu’un mauvais souvenir. »

L’enthousiasme de Gadani en faveur du vaccin est quelque chose que les personnels de santé s’efforcent de transmettre à la communauté arabe, plutôt méfiante, multipliant des initiatives de sensibilisation qui n’ont pas été nécessaires dans la plupart des secteurs juifs. Au moment même où l’auteur de ces lignes s’entretenait avec Gadani, un haut-parleur placé sur un pick-up circulait dans toute la ville, diffusant un message en arabe tentant de persuader la population de se faire vacciner.

« Il n’y a que le vaccin qui nous permettra de vaincre le virus, de protéger la vie et la santé de ceux que nous aimons et de revenir à une vie normale », dit le message enregistré, précisant également certains détails logistiques.

Les quatre caisses de santé israéliennes ont souhaité garantir d’importants approvisionnements dans les secteurs arabes, qui ont été particulièrement touchés par le coronavirus.

Mais les réactions initiales, au sein de la communauté, ont été hésitantes et, tandis que les Arabes israéliens sont de plus en plus convaincus de la nécessité de se faire vacciner, ils ne le font encore qu’en petit nombre.

Les chiffres par communauté concernant les taux de vaccination sont difficiles à estimer. Toutefois, la Douzième chaîne a fait savoir, à la fin de la semaine dernière, que seulement 15 % des citoyens arabes israéliens âgés de 50 ans et plus avaient reçu la première dose du vaccin Pfizer-BioNTech – contre 25,5 % des Juifs non-haredim et 27,8 % des ultra-orthodoxes appartenant à la même catégorie d’âge. Un autre reportage diffusé dimanche par la chaîne a affirmé que 40 % des rendez-vous pris auprès de la caisse de santé Meuhedet, au sein de la communauté arabe, n’avaient pas été honorés.

Lorsque des informations ont évoqué des vaccins et des créneaux de rendez-vous encore disponibles dans les centres des communautés arabes, les Juifs israéliens ont donc décidé de tenter leur chance. Certains responsables ont estimé que près de 70 % des vaccinations effectuées dans certaines cliniques des villes arabes avaient ainsi concerné des Juifs israéliens venus d’ailleurs.

« Au début, il y a eu une prise de contrôle par les Juifs des centres de vaccination dans les secteurs arabes », a commenté cette semaine devant les caméras de la Douzième chaîne Ayman Seif, qui coordonne la réponse de l’État à la pandémie de coronavirus dans les villes et villages arabes.

Il a ajouté que, s’il était « heureux de voir des Juifs israéliens arriver en masse dans les villes arabes, cette venue est, d’un autre côté, préjudiciable à la société arabe », notant les efforts livrés pour augmenter le nombre de vaccinations au sein de la communauté.

Mais plutôt que de freiner le nombre des vaccinations ou d’entraîner une colère, la vue de ces Israéliens venus dans leurs villes pour s’y faire vacciner a finalement aidé à créer, au sein des communautés arabes, une dynamique en faveur de l’immunisation qui était absente jusque-là, expliquent les habitants.

Motoya Mahajna, aux abords d’une clinique d’Umm al-Fahm, après avoir reçu son vaccin, le 3 janvier 2020. (Crédit : Nathan Jeffay/Times of Israel)

À Umm-al-Fahm, l’une des plus grandes villes arabes israéliennes, Motiya Mahajna, 41 ans, est heureux d’avoir été vacciné – et il déclare qu’il serait volontiers venu plus tôt, mais que cela avait été difficile de convaincre son épouse. « Elle est là, elle vient de se faire vacciner, elle aussi », dit-il.

« Mais elle n’a accepté de venir que maintenant, elle ne voulait pas se faire vacciner la semaine dernière. Elle était très nerveuse à cette idée », ajoute-t-il.

Comme d’autres résidents, il indique que le changement de l’état d’esprit qui régnait jusque-là est facile à expliquer. « Les membres de la communauté juive sont venus, ils se sont faits vacciner et on voit qu’ils vont bien », dit-il. « Et maintenant, on est plutôt contents de se faire immuniser. »

Les vaccins sont officiellement réservés aux personnes de plus de 60 ans comme Gatt, ainsi qu’à d’autres personnes avec des comorbidités et aux employés du secteur de la santé. Tous ceux qui appartiennent à ces catégories de la population peuvent se faire vacciner immédiatement, sans nécessité d’attendre un rendez-vous préalablement prévu dans les centres de vaccination locaux. Pour tous les autres, les administrateurs des centres ont agi en fonction de leurs approvisionnements qui ont rapidement baissé – au grand désarroi de certains responsables de la santé qui ont mis en garde contre une éventuelle pénurie.

Dans certaines localités juives et dans de nombreux secteurs arabes, des doses ont été généreusement distribuées à des personnes âgées de moins de 60 ans. Environ 100 000 Israéliens âgés de 20 à 40 ans figureraient ainsi parmi les 1,37 million de citoyens qui ont reçu la première dose du vaccin contre la COVID-19.

Pour de nombreux enseignants en particulier, un déplacement dans un centre de vaccination arabe permet d’oublier la bataille en cours concernant la vaccination des personnels de l’éducation. Les syndicats sont furieux que les professeurs n’aient pas encore intégré la catégorie des populations prioritaires pour la vaccination alors que les écoles restent ouvertes. Des menaces de grève ont été brandies.

« Je suis directrice du jardin d’enfants du Kibbutz Kfar Glickson et je suis venue non seulement pour me faire vacciner, mais aussi pour donner l’exemple à mon équipe », explique Ariella Schreiber, devant la clinique de Baqa al-Gharbiye. « Dans une institution contre la nôtre, nous avons besoin du vaccin pour pouvoir travailler avec stabilité. J’ai donc cherché où des vaccins étaient encore disponibles et je suis venue ici, et j’espère vraiment que mes collègues, au sein de l’établissement, le feront aussi », ajoute-t-elle.

Les applications de messagerie et les réseaux sociaux ont tenu un rôle important dans cet afflux de Juifs israéliens dans les centres de vaccination des secteurs arabes.

« On a appris via des groupes WhatsApp qu’on pouvait venir dans ce centre de vaccination », dit Roni Arbel, un habitant du Kibboutz Maanit, la quarantaine bien avancée, qui attend devant le centre de pouvoir recevoir la première dose du vaccin en compagnie de sa conjointe.

Pour Arbel, l’incursion culturelle dans Baqa al-Gharbiye est un « plus » intéressant à un moment où les règles de confinement imposent aux Israéliens de ne pas se déplacer à plus d’un kilomètre du foyer – sauf pour des besoins essentiels, notamment en termes de santé. « C’est une bonne chose de pouvoir se faire vacciner et j’aime bien l’ambiance qu’il y a ici », dit-il.

Ariella Schreiber dans un centre de vaccination de la ville arabe israélienne de Baqa al-Gharbiyye, le 3 janvier 2020. (Crédit : Nathan Jeffay/Times of Israel)

Mais cette belle harmonie ne règne pas partout. Tous les citoyens israéliens choisissent quelle caisse de santé rejoindre – elles sont quatre. Le fait que les procédures d’éligibilité à la vaccination concernant une éventuelle vaccination sans rendez-vous varient d’une caisse à l’autre – et même d’une clinique à l’autre, changeant souvent d’un jour sur l’autre – entraîne une frustration chez certains qui auraient souhaité se faire vacciner plus tôt.

Dans une grande salle d’Umm-a-Fahm, il y a deux centres de vaccination, l’un dirigé par la Clalit et l’autre par Maccabi.

Du côté de la Clalit, des adultes de tous les âges se font vacciner, tandis que la responsable du centre Maccabi écarte strictement tous les candidats à la vaccination de moins de 60 ans.

Et c’est toujours le même scénario : les unes après les autres, les personnes – parfois venues de loin – se présentent devant la responsable en leur demandant de se faire vacciner et tentent en vain de plaider leur cause lorsqu’elle refuse de leur donner satisfaction.

Lors de la fermeture du centre – les infirmières profitent habituellement de ce moment pour distribuer les doses qui ont pu être laissées de côté – huit personnes se rassemblent autour d’elle, s’efforçant d’attirer son attention après avoir pensé, à tort, qu’il lui restait des doses. Elles s’éloignent enfin lorsque le malentendu est dissipé.

« C’est réellement frustrant de voir des gens de mon âge qui sont membres de la Clalit se faire vacciner alors que je ne peux pas le faire », note un membre du Maccabi d’une cinquantaine d’années qui a parcouru 60 kilomètres et attendu presque trois heures pour avoir la chance de pouvoir peut-être bénéficier d’une dose mise de côté à la fin de la journée.

« Mais si c’est ennuyeux, c’est aussi rassurant de relever d’une caisse de santé qui respecte les règles concernant l’allocation des services. Et de toute façon, ce n’est pas un voyage totalement perdu. Ma famille m’a dit que le meilleur houmous était vendu dans cette ville, et ils sont très contents que je puisse aller en acheter sur le chemin du retour. »

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