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Nécrologie

Zvi Zamir, l’homme qui a donné l’alerte en 1973, s’éteint à 98 ans

En tant que chef du Mossad, Zamir a mené la campagne post-Munich contre le terrorisme palestinien en Europe et a averti, à minuit, que la Guerre de Kippour allait éclater

Mitch Ginsburg est le correspondant des questions militaires du Times of Israel

Zvi Zamir s'exprimant lors d'un service de commémoration marquant le 21ème anniversaire de l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, au cimetière du mont Herzl, à Jérusalem, le 4 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Zvi Zamir s'exprimant lors d'un service de commémoration marquant le 21ème anniversaire de l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, au cimetière du mont Herzl, à Jérusalem, le 4 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Zvi Zamir, le chef de l’agence de renseignement du Mossad pendant la Guerre de Kippour et l’auteur du message codé le plus spectaculaire de l’histoire de l’État d’Israël, est décédé mardi à l’âge de 98 ans.

Zamir a dirigé le Mossad de 1968 à 1974, six années tumultueuses au cours desquelles l’agence et son chef au caractère bien trempé se sont lancés dans une chasse mondiale aux terroristes palestiniens après les attentats des Jeux olympiques de Munich, ont mené des commandos au cœur de Beyrouth dans le cadre d’une opération audacieuse et ont tenté de sonner l’alarme tard dans la nuit à la veille du jour de Kippour en 1973, alors que les forces égyptiennes et syriennes s’apprêtaient à lancer une attaque « par surprise ».

Sa mort a été annoncée par le bureau du Premier ministre au nom de l’agence de renseignement. La cause du décès n’a pas été précisée.

Zamir, un homme sobre et convenable possédant ce que sa fille Michal Zamir, romancière, a appelé un jour « une logique brutalement cohérente« , n’était pas un candidat idéal pour le Mossad, qui recherche souvent des talents parmi les personnes astucieusement audacieuses et les personnes discrètement théâtrales.

Le drame qui a marqué sa vie s’est produit le 5 octobre 1973, lorsqu’une source égyptienne, probablement la meilleure que le Mossad ait jamais eue, a demandé une réunion urgente avec le chef lui-même.

Cette source n’était pas sans susciter la controverse. L’homme le plus influent de la communauté du renseignement israélien de l’époque, le Directorat des Renseignements militaires de l’armée israélienne, soutenait alors, et maintient depuis, que la source, Ashraf Marwan – gendre de Gamel Abdel Nasser et conseiller de son successeur, Anouar el-Sadate – était trop belle pour être vraie : un agent double.

Egyptian spy Ashraf Marwan (photo credit: Raafat/Wikimedia Commons)
L’espion égyptien Ashraf Marwan. (Crédit : Raafat/Wikimedia Commons)

Zamir a toutefois pris l’avion pour Londres. Il a rencontré Marwan à minuit dans un appart-hôtel chic. Convaincu de la véracité de son « tuyau » – selon lequel un million d’hommes armés en Égypte lanceraient le lendemain une attaque surprise en tandem avec l’armée syrienne – Zamir a rédigé un message codé sur un morceau de papier, puis a appelé son chef de bureau. Il était 3h du matin. « Plongez vos pieds dans l’eau froide », aurait-il dit à l’officier, l’implorant de se secouer pour se réveiller rapidement.

« La société va, finalement, signer le contrat aujourd’hui vers le soir », avait dicté Zamir à son chef de bureau.

« C’est le même contrat avec les mêmes stipulations que nous connaissons. Nous savons que demain est un jour férié. »

Ces quatre mots – demain est un jour férié -, c’était le commandant du Mossad qui rapportait que demain, ce serait la guerre. Jamais une information aussi précieuse n’avait été transmise depuis le terrain et pourtant, pour diverses raisons, elle n’a pas été totalement prise en compte – un échec qui a poursuivi Zamir jusqu’à la fin de ses jours.

« Le fait qu’il n’ait pas réussi à convaincre le gouvernement israélien d’essayer de contrer plus tôt l’attaque surprise de l’Égypte et de la Syrie le consumait », a déclaré mardi Danny Yatom, qui a dirigé l’agence de renseignement dans les années 1990, à la radio de l’armée.

Après avoir quitté le Mossad, Zamir s’est lancé dans les affaires privées, en tant que PDG de l’entreprise de construction routière Solel Boneh et président de Oil Refineries Ltd. ainsi qu’en tant que membre de la commission d’État qui avait enquêté sur l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995.

Dans son éloge funèbre, le président Isaac Herzog a qualifié Zamir de « l’un des pères et des fondateurs de l’establishment de la Défense » et l’a félicité pour sa gestion d’une « lutte d’envergure mondiale contre le terrorisme qui menace les Israéliens et les Juifs en Israël et au-delà ».

« Je l’admirais depuis mon enfance, en tant que personne ayant servi aux côtés de mon père [l’ancien président Chaïm Herzog], et en tant que notre voisin et ami », a-t-il écrit sur X.

Pas la « meilleure option » ?

Zamir est né à Lodz, en Pologne, en 1925. Il a déménagé à Tel Aviv avec sa famille à l’âge de neuf mois. Fils d’un père juif pratiquant qui conduisait une charrette tirée par des chevaux pour la compagnie d’électricité, il a grandi en jouant au football aux côtés d’Yitzhak Rabin et s’est fait rebaptiser par l’écrivain Yehuda Burla, lauréat du prestigieux Prix Israël, qui était son instituteur en primaire et qui avait du mal à prononcer le nom « Zarezivsky ».

En 1942, à l’âge de 16 ans, il rejoint le Palmach – l’armée clandestine du Yishuv qui combattait les Britanniques et les Arabes en Palestine sous mandat britannique. Parlant du fossé entre sa maison du vieux monde et sa réalité d’adolescent luttant pour la résurgence de la souveraineté juive en Palestine mandataire, il écrit, dans ses mémoires en hébreu de 2011 : « La maison ne m’a pas servi de source d’inspiration dans la voie que j’ai choisie. »

Pendant la Guerre d’Indépendance, il servit en tant que commandant d’un bataillon du Palmach, combattant le long du mince corridor routier reliant les plaines côtières à la ville assiégée de Jérusalem. Au cours des premiers mois de la guerre, depuis le vote du 29 novembre 1947 aux Nations unies jusqu’à la Déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948, lui et les autres membres de la Brigade Harel improvisèrent leurs propres plans de bataille et s’exposèrent quotidiennement au feu de l’ennemi. Près d’une centaine d’entre eux furent blessés et 73, hommes et femmes, furent tués.

Observation d’un exercice d’entraînement : Eli Zeira, Yitzhak Rabin, Yitzhak Pundak Binyamin Jibli, Moshe Dayan et Zvi Zamir. (Crédit : Archives de l’armée israélienne/ministère de la Défense)

Après la guerre, il resta sous les drapeaux et accéda au grade de général deux étoiles. Sa dernière affectation, après avoir été à la tête du Commandement du Sud, fut le poste confortable d’attaché militaire en Grande-Bretagne.

En 1968, Zamir, un officier largement apolitique et pondéré, un homme qui détestait les ragots et « maintenait la façade que tout ce qui était humain lui était étranger », selon sa fille Michal, a été invité à diriger le Mossad.

S’adressant au Premier ministre Levi Eshkol avant sa nomination, il déclara : « Je ne suis pas sûr que ce choix soit le meilleur qui soit. »

Le 1er septembre 1968, cinq semaines après le premier et unique détournement réussi d’un avion d’El Al, il est devenu le quatrième commandant de l’agence de renseignement extérieur d’Israël, l’entraînant dans le crescendo croissant du terrorisme palestinien en Europe.

Munich

Quatre ans après son entrée en fonction, des terroristes de l’organisation du Fatah, Septembre noir, pénètrent dans le village olympique à l’aube du 5 septembre 1972 et prennent en otage une partie de la délégation israélienne. La Première ministre Golda Meïr demande à Zamir de s’envoler pour Munich, « pour que nous sachions au moins ce qui s’y passe ».

Rabroué par les autorités allemandes et incapable de peser sur le scandaleux amateurisme de la tentative de sauvetage, il est contraint d’assister au fiasco sur l’aérodrome de Fürstenfeldbruck. Depuis le toit d’un bâtiment administratif situé à côté de la tour de contrôle, il a vu le stratagème allemand s’effondrer et les terroristes ouvrir le feu et lancer des grenades au phosphore sur les deux hélicoptères dans lesquels les athlètes étaient retenus captifs, pieds et poings liés.

« Je n’oublierai jamais cette image », avait confié Zamir dans un documentaire sur le Mossad datant de 2017.

Les 11 victimes israéliennes des Jeux olympiques de Munich. (Autorisation)

Zamir s’empressa de retourner au village olympique d’où il appela la Première ministre. Elle lui répondit que les athlètes avaient été secourus. Son opinion était née d’une dépêche de l’agence Reuters émise à 23h31, qui se lisait comme suit : « Tous les otages israéliens ont été libérés. »

« Golda », répondit Zamir, selon ses mémoires en hébreu Eyes Wide Open (« Les yeux grands ouverts »), « je suis désolé de vous dire que les athlètes n’ont pas été secourus. Je les ai vus. Aucun d’entre eux n’a survécu. »

Zamir a quitté Munich furieux contre la « nouvelle Allemagne » et farouchement déterminé à régler ses comptes avec les organisations terroristes actives en Europe. Il a été largement rapporté qu’à son retour à Tel Aviv, c’est Meïr qui lui a donné l’ordre de traquer les responsables de l’attentat et de déjouer préventivement toute attaque future. Dans « Mossad : A Cover Story », une série de documentaires diffusée récemment par la télévision israélienne, il a fermement rejeté cette idée. « Golda ne m’a donné aucun ordre de ce genre. »

« Et pourquoi ? », a-t-il demandé en fermant les yeux et en haussant les épaules. « Parce que je n’avais pas besoin d’un tel ordre. »

L’année suivante fut pour Zamir d’une intensité fébrile. En avril, des agents du Mossad, après des mois de travail de collecte de renseignements sur le terrain, ont conduit trois escouades distinctes de commandos israéliens depuis le bord de mer de Beyrouth vers trois bastions terroristes distincts dans la capitale en guerre, jouant un rôle central dans l’Opération « Printemps de la jeunesse » – une mission si audacieuse qu’elle semble presque inconcevable dans l’armée d’aujourd’hui.

Quatre mois plus tard, en août, les officiers de Zamir ont eu vent d’un plan visant à abattre deux avions de passagers d’El Al. L’attaque était imminente. Elle serait menée avec six missiles sol-air SA-7, qui avaient été envoyés, conformément à un accord avec Tripoli, du Caire à l’Italie dans des valises diplomatiques. Un haut fonctionnaire égyptien a supervisé la livraison des missiles à une équipe de terroristes palestiniens à Rome.

Ce fonctionnaire n’était autre qu’Ashraf Marwan. Ce gendre mécontent de Nasser, qui a accepté de travailler pour Israël en échange d’importantes sommes d’argent et du sentiment, apparemment, qu’il était apprécié, a contacté Zamir et l’a informé du plan. Les terroristes ont été localisés, les autorités italiennes prévenues, et les arrestations effectuées discrètement. Les missiles avaient été enroulés dans des tapis et étaient prêts à être utilisés.

Yom Kippour

En octobre, Marwan reprend contact avec Zamir. Cette fois, il s’agit d’une mise en garde contre la guerre. Le problème, c’est que ce n’est pas la première fois qu’il le fait. Le 15 mai 1973, il avait lancé un avertissement similaire. Zamir l’avait transmis directement à la Première ministre. Le chef du Directorat des Renseignements militaires, le général de division Eli Zeira, l’avait réprimandé, à la fois pour s’être trompé et pour avoir outrepassé ses attributions. Avant 1973, le service des renseignements de l’armée se tenait incontestablement au sommet de la pyramide. Elle seule était chargée de prévoir les risques de guerre. Mais Zeira est resté ferme jusqu’au bout : les Égyptiens ne sont pas encore prêts pour une guerre totale, avait-il affirmé au conseil des ministres.

Zamir savait qu’une fausse alerte de plus mettrait fin à sa carrière. Convoquer les réservistes à sortir des synagogues le jour de Kippour pour une guerre qui n’en n’aurait pas été une, avait-il déclaré dans « Mossad : A Cover Story », serait une faute « punissable par la mort ».

Toutefois, il a lancé l’alerte, déclenchant un appel partiel qui a peut-être sauvé le plateau du Golan. À son grand désarroi, cependant, cela n’a pas conduit Tsahal à se préparer à une guerre à grande échelle. La Première ministre n’a pas été immédiatement réveillée. Selon le livre d’Uri Bar-Joseph The Angel (« L’Ange »), le ministre de la Défense, Moshe Dayan, fit remarquer que l’on ne pouvait pas mettre en branle tout le système « sur la seule base de quelques messages de Zvika ».

Zamir n’a jamais pardonné à Zeira son excès de confiance et sa croisade pour prouver que Marwan, qui s’était trompé sur l’heure de l’attaque, était un agent double. Cette guerre avait conduit au dévoilement de l’agent et à son assassinat apparent, à Londres, en 2007.

La Première ministre Golda Meïr rencontrant des soldats de l’armée israélienne, sur le plateau du Golan pendant la Guerre de Kippour. (Crédit : Bureau de presse du gouvernement israélien/Moriah Films)

Zamir s’est éteint en pensant que Zeira et Dayan étaient les principaux responsables de la façon dont la guerre s’était déroulée. Meïr, en revanche, pensait-il, avait fait preuve d’un leadership exceptionnel, tant avant que pendant la guerre.

Parmi les Israéliens, qui l’ont longtemps tenue pour responsable de la guerre, cette position reste radicalement minoritaire. « Elle a été terriblement lésée », avait-il déclaré à la Dixième chaîne lors de la fête organisée à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire.

« Cette femme était une héroïne. »

Zamir, une personne à la fois piquante et attachée à ses principes, était parfois difficile. Lors d’une visite d’adieu au siège du Mossad, le 4 juillet 1974, Golda Meïr déclara aux officiers réunis : « Concernant Zvika, je ne sais pas si vous savez à quel point il est facile de travailler avec lui : il suffit d’être d’accord avec tout ce qu’il dit. »

Pourtant, c’est ce dynamisme, cette insistance sur sa propre vérité, même lorsqu’elle n’est pas la bienvenue, même lorsqu’elle est minoritaire, qui s’est avérée cruciale pour Israël dans l’une de ses heures les plus sombres et les plus douloureuses.

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