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A Kiev et ailleurs, les Juifs d’Ukraine se préparent à une possible invasion russe

Les émissaires Habad affirment qu'ils resteront au sein de leurs communautés "comme les capitaines d'un navire" - malgré les appels lancés par Israël à quitter le pays

Des Ukrainiens lors d'un rassemblement dans le centre de Kiev, en Ukraine, le 12 février 2022. (Crédit : AP Photo/Efrem Lukatsky)
Des Ukrainiens lors d'un rassemblement dans le centre de Kiev, en Ukraine, le 12 février 2022. (Crédit : AP Photo/Efrem Lukatsky)

L’un des rabbins les plus importants de Kiev a fait savoir, dimanche, que la communauté juive locale était en train de rassembler des produits de première nécessité dans sa synagogue, inquiète d’une potentielle invasion du pays par la Russie, cette semaine.

Mais Yonatan Markovitch a ajouté que comme c’est le cas d’autres émissaires du mouvement Habad-loubavitch dans le pays, lui-même ne prévoyait pas de partir en Israël, malgré l’appel lancé samedi par le Premier ministre Naftali Bennett qui a demandé aux ressortissants israéliens d’évacuer le pays.

Markovitch a expliqué au site d’information Walla qu’il avait constaté une baisse du moral des membres de la communauté dans la journée de samedi – même s’ils n’étaient pourtant pas restés au fait des informations pour cause de pratique du Shabbat. Ils ont toutefois pris conscience, ce jour-là, que les tensions déjà fortes continuaient à s’aggraver, a-t-il dit.

« Nous n’avons pas ressenti de pressions jusqu’à samedi mais lors de ce Shabbat, nous avons soudainement commencé à avoir le sentiment que la situation était différente », a-t-il ajouté, les membres de la communauté juive remarquant que le taux du dollar annoncé sur les panneaux lumineux des bureaux de change avait bondi, même s’il n’y a pas de transaction sur les devises le samedi.

Markovitch a raconté que c’est après la fin de Shabbat, à la tombée de la nuit, que les membres de la communauté ont compris la gravité de la situation et qu’ils ont décidé de commencer à se préparer.

Des produits alimentaires et des matelas ont été apportés dans la synagogue.

« Nous avons préparé un endroit où pourront venir les Juifs et les Israéliens qui veulent être ensemble et de cette manière, s’ils veulent être évacués et qu’il y a des vols de secours, cela sera plus facile à arranger », a continué Markovitch.

Le rabbin Yonatan Markovitch, à gauche, brandit une médaille et un certificat décernés au Parlement ukrainien à Kiev, le 7 septembre 2020. (Avec l’aimable autorisation de Markovitch via JTA)

Il a fait remarquer que des centaines de personnes venaient pour les offices, en général, lors de la journée juive de repos mais que l’assistance avait été beaucoup moins nombreuse samedi. « Les Israéliens ne sont pas venus à la synagogue. C’est inhabituel. A Shabbat, il y a toujours un nombre très respectable d’Israéliens. Ce matin, aucun Israélien n’est venu », a-t-il précisé.

Markovitch a raconté avoir reçu des appels téléphoniques d’Israéliens et de Juifs non-israéliens lui demandant s’ils devaient quitter le pays. Le rabbin a dit être en contact avec l’Agence juive, qui s’occupe officiellement des relations avec les Juifs qui vivent hors des frontières d’Israël, et il a noté que si les Israéliens pouvaient organiser leur évacuation d’Ukraine, « cela sera plus compliqué pour les autres Juifs ».

Il a ajouté que les enseignants israéliens qui travaillent dans les écoles juives allaient retourner dès lundi en Israël, précisant qu’il était difficile de dire si les établissements scolaires, dans toute l’Ukraine, ouvriraient leurs portes cette semaine, comme d’habitude.

Des tanks et des blindés pendant un entraînement militaire conjoint entre la Biélorussie et la Russie au champ de tir de Brestsky, en Biélorussie, le 4 février 2022. (Crédit : Service de presse du ministère russe de la Défense via AP, File)

Markovich s’est inquiété d’un possible renforcement de l’antisémitisme dans le contexte de cette crise – remarquant que « en ce qui concerne les nationalistes, ce sont toujours les Juifs qui sont à blâmer, en fin de compte ».

Il a dit qu’il n’y avait eu, jusqu’à présent, aucun acte antisémite inhabituel mais que « nous nous inquiétons beaucoup d’éventuels actes antisémites commis en parallèle avec cette situation ».

Markovich qui, en 2020, avait été distingué par le Parlement ukrainien pour ses services en direction de la communauté, a expliqué qu’il était en contact constant avec des responsables sécuritaires et des renseignements et avec de hauts représentants de la police et du bureau du président.

« Tous s’efforcent de prôner la retenue pour lutter contre l’antisémitisme, de voir comment il est possible de coopérer et de nous soutenir contre toute résurgence de la haine anti-juive », a-t-il continué.

Une mission religieuse

Markovich, 53 ans, est un citoyen israélien qui est né en Ukraine mais qui a grandi à Kiryat Gat après l’installation de sa famille au sein de l’État juif.

Il a été envoyé par le mouvement Habad-loubavitch à Kiev il y a 21 ans, qui déploie ses émissaires partout dans le monde pour aider à dynamiser les communautés juives et à offrir des services religieux. Il est marié, père et sept enfants et, pour le moment, il prévoit continuer de mener à bien sa mission.

Contrairement à la majorité des Israéliens d’Ukraine, qui travaillent dans le domaine des affaires ou dans le secteur technologique, Markovich note que les leaders de la communauté rencontrent des difficultés à l’idée de partir.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de faire cela », remarque-t-il. Les émissaires ont le sentiment qu’ils ont un devoir à remplir – un devoir qui leur avait été confié par le rabbin Menachem Mendel Schneerson, qui avait dirigé le mouvement Habad pendant longtemps et qui s’est éteint en 1994.

« Le Rabbi Menachem Mendel Schneerson nous avait dit de venir ici pour être aux côtés de tous les Juifs qui sont encore là – et nous allons rester. Sous de nombreux aspects, nous avons l’impression d’être un capitaine à la barre d’un navire », a-t-continue-t-il.

Sa détermination à rester est partagée par le grand rabbin de Kherson, Yitzhak Wolfe, un autre émissaire Habad, qui a déclaré devant les caméras de la chaîne publique Kan que la communauté faisait des réserves de produits de première nécessité depuis longtemps, en se préparant au pire.

Wolfe a estimé qu’il y avait plus de 150 familles d’émissaires Habad en Ukraine.

Mais Yaakov Jan, grand rabbin d’Ouman, un important site de pèlerinage juif qui accueille la tombe du rabbin hassidique Nachman de Breslev, a publié, samedi soir, un courrier dans lequel il affirme que les touristes « doivent très certainement quitter l’Ukraine » et que les membres de la communauté vivant dans la ville doivent partir en vacances « jusqu’à ce que la colère s’apaise ».

Mettant en garde à la fois contre la panique et la complaisance, Jan ajoute que « ce n’est pas une décision facile ».

Ceux qui se trouvent dans l’incapacité de partir devront attendre la fin de la semaine avant de réévaluer la situation, conseille Jan dans sa lettre.

Des hommes juifs dans la rue près de la tombe du rabbin Nachman de Breslov à Ouman, à la veille de la fête juive de Roch Hachana, le 6 septembre 2021. (Flash90)

La population juive ukrainienne est estimée entre 56 000 à 400 000 personnes. Selon le Congrès juif mondial, qui cite une évaluation de 2016, il y a entre 56 000 et 140 000 Juifs dans le pays. Pour sa part, l’Institute for Jewish Policy Research, dont le siège est situé au Royaume-Uni, a établi que 200 000 Juifs ukrainiens étaient éligibles à la citoyenneté israélienne selon la loi israélienne sur le Droit au retour. Le Congrès juif européen, de son côté, avance un nombre de Juifs ukrainiens s’élevant entre 360 000 à 400 000.

L’ambassadeur israélien en Ukraine, Michael Brodsky, a déclaré dimanche qu’il était important que les Israéliens actuellement sur le territoire soient attentifs aux mises en garde émises par les autorités de l’État juif.

« J’espère que tout le monde écoutera attentivement ce qui est conseillé et que tout un chacun saura organiser son départ du pays dans un temps très court », a-t-il déclaré à la chaîne Kan.

Brodsky a noté que les membres des familles des diplomates israéliens retourneraient en Israël dans la matinée de dimanche – ce qui représente environ 20 personnes.

Il a estimé qu’au moins 10 000 Israéliens étaient actuellement sur le départ, majoritairement à Kiev et dans d’autres grandes villes, ainsi qu’à Uman.

Brodsky a ajouté qu’au début du mois, alors que les tensions commençaient à s’élever, la mission israélienne avait demandé à tous ses ressortissants dans le pays de se faire enregistrer de manière à ce que les responsables sachent exactement leur nombre. 6 000 personnes l’ont fait jusqu’à présent.

Des soldats ukrainiens s’entraînent pendant un exercice militaire près de Kharkiv, en Ukraine, le 10 février 2022. (Crédit : AP Photo/Andrew Marienko)

L’administration Biden a averti l’État juif que la Russie pourrait envahir l’Ukraine dans les jours qui viennent, selon des informations transmises par les médias israéliens, samedi.

La Russie a amassé plus de 100 000 soldats sur les frontières de l’Ukraine, et les responsables américains ont estimé que l’accumulation de soldats et autres équipements militaires des Russes, à proximité du pouvoir ukrainien, pouvait signaler une invasion imminente du pays.

Les compagnies aériennes israéliennes ont commencé à ajouter des vols supplémentaires vers l’Ukraine pour prendre part aux efforts d’évacuation. El Al, Israir et Arkia offrent ainsi des vols de secours.

Le ministre de la Défense Benny Gantz a déclaré samedi qu’il avait demandé à l’armée israélienne de se préparer à la possibilité de devoir aider les Israéliens à quitter l’Ukraine.

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