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Alors que la guerre s’intensifie, les synagogues d’Ukraine servent de refuge

Le rabbin d’Odessa, en fuite avec 300 orphelins, tente de lutter contre l’anxiété et de ménager les enfants en assurant une routine et un semblant de normalité

Des Juifs prient dans le sous-sol d'une synagogue à Kiev, en Ukraine, le 28 février 2022. (Crédit : Rabbin Jonathan Markovitch via JTA)
Des Juifs prient dans le sous-sol d'une synagogue à Kiev, en Ukraine, le 28 février 2022. (Crédit : Rabbin Jonathan Markovitch via JTA)

Dans sa fuite depuis Odessa avec 300 orphelins juifs, le rabbin Shlomo Baksht redoutait que des bombes russes frappent les trois bus de son convoi.

À deux reprises au cours du trajet de 27 heures ralliant la ville du sud de l’Ukraine à la partie occidentale des Carpates, les chauffeurs embauchés par le groupe de Baksht – Tikva – ont dû s’arrêter et les enfants évacuer rapidement le bus à cause des sirènes d’alerte.

« Maintenant, c’est calme et sûr », a déclaré Baksht, dont les 15 animateurs et 300 enfants ont voyagé pendant Shabbat pour atteindre les Carpates samedi soir.

Dans l’établissement où les orphelins séjournent, Baksht et son équipe s’attaquent à une autre menace pour le bien-être des enfants : le sentiment d’instabilité.

« Notre principal outil contre l’anxiété est la routine », a déclaré Baksht à la Jewish Telegraphic Agency par téléphone, mardi. « Je parle de gymnastique matinale, de brossage des dents, du petit-déjeuner, du temps d’étude, de la promenade dans la cour – chaque jour à la même heure. C’est ce qui tient la peur à distance. »

Il devient pourtant de plus en plus difficile d’apaiser le sentiment de peur et de conserver un quelconque sens de la normalité, à mesure que les troupes russes intensifient leur assaut contre l’Ukraine depuis le début de l’invasion le 25 février dernier. Les assauts ont pris pour cibles de nombreuses villes à travers un pays de la taille du Texas et qui abrite 44 millions d’habitants.

Drapeau ukrainien accroché à un arbre à proximité d’un immeuble d’habitations détruit, près du checkpoint de Brovary, près de Kiev, en Ukraine, le 1er mars 2022. (Photo AP/Efrem Lukatsky)

Au cours de la dernière semaine, des centaines de milliers d’Ukrainiens, parmi lesquels plusieurs milliers de Juifs, sont devenus des réfugiés ou des déplacés au sein de leur propre pays.

Souvent âgés et dépourvus d’attaches à l’étranger, y compris en Israël où des centaines de milliers d’Ukrainiens se sont installés au cours des trente dernières années, les Juifs demeurés dans les villes sont de plus en plus dépendants de l’aide humanitaire.

« Je suis complètement seule ici à Zaporizhzhia », a déclaré Svetlana Feinburd, une veuve de 61 ans atteinte de sclérose en plaques. Elle s’est jointe à une célébration virtuelle du Shabbat vendredi après-midi, la première version en temps de guerre d’un événement hebdomadaire mis en place par l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC), pendant la pandémie de COVID-19 pour rompre l’isolement des Juifs auxquels il apporte son aide en Ukraine.

« Les sirènes retentissaient, les explosions éclataient, les fenêtres se fissuraient et nous chantions le Le’ha Dodi », a déclaré Feinburd, évoquant le chant liturgique en hébreu marquant le début du Shabbat.

C’était le deuxième jour de la guerre, et les conditions se sont détériorées depuis. Désormais, les Ukrainiens cherchent refuge sous terre ou dans des structures susceptibles de résister aux attaques, y compris certaines des synagogues les plus célèbres du pays.

La synagogue de Zaporizhzhia, un bâtiment récemment rénové qui, exceptionnellement pour un bâtiment de sa taille situé dans une ville pauvre, dispose d’un sous-sol spacieux et propre, a été transformé en abri anti-bombardement pour les membres de la communauté juive et toute autre personne, a indiqué la communauté sur sa page Facebook.

La synagogue de Kremechuk en Ukraine (Crédits: Foundation for Jewish Heritage/The Center for Jewish Art)

La synagogue chorale de Kharkiv, une structure historique qui abrite aujourd’hui une communauté orthodoxe Habad, accueille indifféremment Juifs et non-Juifs, avec suffisamment de nourriture et de vivres pour faire face à un séjour potentiellement long. Les combats ont fait rage dans la ville, où les forces ukrainiennes sont parvenues à repousser les troupes russes dans un premier temps.

À Lviv, une ville de l’ouest de l’Ukraine, une synagogue au moins, l’ancienne synagogue Chadashim, parfois utilisée comme lieu de rassemblement pour des événements communautaires juifs, est prête abriter des réfugiés de l’Est, a rapporté Haaretz.

Depuis un pays frontalier où il a déclaré avoir fui sur les conseils des forces de sécurité ukrainiennes, le rabbin Jonathan Markovich a témoigné au Times Of Israel que le centre juif de Kiev, une synagogue Habad, servait également d’abri.

Toujours à Kiev, où des roquettes sont tombées mardi près du mémorial de la Shoah Babi Yar, le rabbin Alexander Dukhovny s’est filmé en train de s’abriter dans le sous-sol d’un grand bâtiment.

Des pompiers ukrainiens tentant d’éteindre un incendie dans un bâtiment du cimetière juif situé sur le site du mémorial de la Shoah de Babyn Yar à Kiev, le 1er mars 2022. (Crédit : Service d’urgence de l’État ukrainien)

« C’est une période difficile, je suis très émotif », a déclaré Dukhovny, le grand rabbin réformé d’Ukraine, contenant ses larmes. « Mais je sais que vous êtes avec nous et nous savons que le bien l’emporte toujours sur le mal. Nous vous envoyons tout notre amour depuis les sous-sol de Kiev », a-t-il déclaré.

Moshe Azman, un autre grand rabbin d’Ukraine, a adressé mardi un message de colère aux Russes, juifs et non-Juifs, les avertissant qu’à moins qu’ils ne s’opposent à l’invasion, ils se rendraient complices de crimes de guerre.

« J’ai longtemps gardé le silence, mais ce n’est plus possible », a déclaré Azman, serrant contre lui un rouleau de Torah, dans la synagogue d’Anatevka, complexe résidentiel qu’il avait mis en place en 2014 pour accueillir les réfugiés de la précédente invasion par la Russie.

Originaire de Saint-Pétersbourg en Russie, il s’est écrié : « Jamais, dans mes pires cauchemars, je n’aurais imaginé devoir protéger mon peuple des roquettes venues de Russie, là où se trouvent mes amis. »

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