Au procès Charlie, le deuil sans fin des proches du policier Ahmed Merabet
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Au procès Charlie, le deuil sans fin des proches du policier Ahmed Merabet

Le 7 janvier 2015, Ahmed Merabet, gardien de la paix, avait été pris pour cible par les frères Kouachi alors qu'il tentait de les prendre en chasse

Hommage rendu à Ahmed Merabet, le 10 janvier 2015. (Crédit : AFP)
Hommage rendu à Ahmed Merabet, le 10 janvier 2015. (Crédit : AFP)

« J’aurais voulu ne jamais voir cette vidéo » : au procès des attentats de janvier 2015, les proches d’Ahmed Merabet ont témoigné lundi de leur colère et de leur peine, cinq ans après l’assassinat du policier, dont l’exécution filmée a fait le tour du monde.

Pas un jour, pas une nuit, sans qu’elle ne repense aux images terrifiantes de la scène. « Ca m’obsède », confie Nabiha Merabet, pantalon blanc et tunique noire, en se remémorant devant la cour d’assises spéciale de Paris les circonstances du décès de son frère.

« Cette tragédie a brisé notre famille : nous avons une plaie ouverte qui ne se refermera jamais », insiste-t-elle. « On essaie de faire le deuil, d’avancer. Mais tous les ans à la même période, c’est la même chose : on revoit cette vidéo et on entend sa voix. »

Le 7 janvier 2015, Ahmed Merabet, gardien de la paix de 40 ans, avait été pris pour cible par les frères Kouachi alors qu’il tentait de les prendre en chasse sur le boulevard Richard Lenoir, quelques minutes après l’attaque sanglante contre Charlie Hebdo.

Les frères Kouachi étaient descendus de leur voiture pour s’approcher du fonctionnaire, allongé au sol après avoir été touché par un premier tir. « C’est bon, chef », avait lancé le policier, les mains en l’air, paumes ouvertes. Il avait été froidement abattu d’une balle dans la tête.

« C’est inhumain »

« Mon frère était Français, musulman pratiquant. Il défendait les valeurs de la République et il a été assassiné lâchement en faisant son devoir », martèle Nabiha Merabet, « écœurée » par la lâcheté des frères Kouachi mais aussi par la diffusion de la vidéo de l’assassinat.

Cette vidéo, filmée par un riverain, avait été postée sur les réseaux sociaux, avant d’être retirée. Mais des chaînes d’information en continu et des sites internet l’avaient reprise, donnant à voir au grand public l’exécution dans toute sa brutalité.

« J’en veux énormément à la personne qui a diffusé cette vidéo, même si elle s’est excusée. Comment peut-on envoyer une vidéo d’horreur comme ça ? Et j’en veux aussi aux chaînes qui l’ont diffusée et la rediffusent chaque année, c’est inhumain », lâche la sœur ainée d’Ahmed Merabet.

Sur l’écran, au-dessus de la cour, une image géante du policier, en tenue blanche, a été projetée. « C’était le jour de sa sortie de promotion », raconte, en larmes, Nabiha Merabet : « Il était fier de devenir gardien de la paix. »

« Je suis debout face à vous »

Décrit comme « un frère, un fils, un oncle aimant », Ahmed Merabet était devenu depuis la mort de son père, quelques années auparavant, « le pilier de la maison ». Il venait de passer avec succès le concours d’officier de police judiciaire et s’apprêtait à changer de service.

« C’était un policier très engagé, très fier de son métier et de son uniforme », relate une autre de ses sœurs, Fouzia. À Livry-Gargan, commune de Seine-Saint-Denis où la famille Merabet est installée, « il s’occupait toujours des autres », ajoute-t-elle.

Comme d’autres, Fouzia Merabet a traversé une longue dépression après la mort de son frère. Au quotidien, elle peine parfois encore à reprendre pied : « Certains jours, j’arrive à vivre avec. D’autres, j’ai l’impression que ça s’est passé la veille et la douleur est insurmontable. »

Un sentiment partagé par la cadette de la fratrie. Après le drame, « j’étais éteinte, je suis devenue l’ombre de moi-même », confie la jeune femme, toujours « marquée » par cette tragédie. « Depuis que j’ai vu cette vidéo, je ne supporte plus d’entendre le mot ‘chef' », ajoute-t-elle.

Appelée à son tour à la barre, la compagne d’Ahmed Merabet explique ne pas avoir « de mots assez forts » pour retranscrire « ses émotions », même cinq ans après le drame. Avec la vidéo, « le monde entier se souvient » d’Ahmed « comme d’un homme à terre. Mais moi je m’y refuse », lâche-t-elle finalement.

Un court silence se fait dans l’assistance, puis elle poursuit à l’adresse des accusés, jugés pour leur soutien logistique aux auteurs des attentats. « Aujourd’hui, j’ai tout perdu, ma vie de femme, mes espoirs. Mais je suis debout. Je suis debout et vous n’aurez ni ma haine, ni mon pardon. »

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