Bennett, Premier ministre d’un nouveau genre, a été créé par Netanyahu lui-même
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Analyse

Bennett, Premier ministre d’un nouveau genre, a été créé par Netanyahu lui-même

En tentant de briser l'alliance Kakhol lavan de Gantz, le leader du Likud a donné vie à d'étranges nouvelles institutions. Et ses rivaux n'auraient pas pu s'unir sans ces dernières

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le nouveau Premier ministre élu Naftali Bennett fait un signe de la main avec Yair Lapid, à sa gauche, et Gideon Saar, à sa droite, à ses côtés, après l'approbation de leur nouveau gouvernement à la Knesset, le 13 juin 2021. (Crédit : Haim Zach / GPO)
Le nouveau Premier ministre élu Naftali Bennett fait un signe de la main avec Yair Lapid, à sa gauche, et Gideon Saar, à sa droite, à ses côtés, après l'approbation de leur nouveau gouvernement à la Knesset, le 13 juin 2021. (Crédit : Haim Zach / GPO)

Il a déjà été noté que Benjamin Netanyahu a été un artisan déterminant de sa propre chute.

L’argument, ici, est d’une très grande simplicité : Netanyahu a l’habitude de transformer ses alliés en ennemis.

Les effets de cette tendance se sont particulièrement faits ressentir dans le nouveau gouvernement où une alliance d’anciens alliés — Naftali Bennett, Avigdor Liberman, Gideon Saar, Ayelet Shaked, Zeev Elkin et d’autres – se sont unis au centre et à la gauche pour l’écarter du pouvoir.

Mais il y a également un autre élément plus direct qui a contribué à faire de Netanyahu le principal responsable de son éviction. Dans sa tentative de duper Benny Gantz, l’année dernière, il a créé les mêmes institutions qui ont permis – ironie de l’histoire – à la nouvelle coalition de se former.

Le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu dirige une réunion des partis de droite à la Knesset, le 14 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le fiasco de l’élection directe

En 1992, la Knesset avait adopté un petit ajustement, largement soutenu, intervenant dans le système électoral du pays. Il visait à s’attaquer aux faiblesses institutionnelles qui étaient clairement apparues lors de la crise dite du « sale tour », deux années plus tôt. Selon les nouvelles règles électorales, les Israéliens étaient appelés à mettre non plus un bulletin dans l’urne au nom du seul parti de leur choix, mais deux, au nom de la formation et du Premier ministre qu’ils favorisaient.

Cette idée d’un scrutin direct pour désigner un Premier ministre avait eu pour objectif de stabiliser les coalitions incontrôlables en renforçant le Premier ministre et en tentant de neutraliser autant que possible le pouvoir de négociation des petites factions ou de députés particuliers.

Mais les choses n’avaient pas fonctionné comme prévu. Les systèmes électoraux sont complexes. Il suffit de tirer la corde d’un côté, et il est impossible de savoir ce qui en résultera de l’autre, les conséquences d’un changement survenant en cascade à travers tout le système. Les spécialistes politiques qui avaient conçu l’élection directe avaient oublié un fait pourtant déterminant au sujet des électeurs israéliens : Celui que dans l’isoloir, ce serait un déchirement, pour un grand nombre, de choisir entre le désir de voter pour une faction modeste mais susceptible, selon eux, de les représenter au mieux et la conviction de la nécessité d’accorder un suffrage à un autre parti plus important, qu’il soit de gauche ou de droite, pour assurer la victoire de leur Premier ministre préféré.

L’option des élections directes avait soudainement impliqué qu’ils pourraient avoir les deux.

Le Premier ministre Yitzhak Rabin sourit en écoutant les critiques de Benjamin Netanyahu, chef du Likud d’opposition, pendant une session spéciale de la Knesset au sujet de l’accord de non-agression israélo-jordanien, le 3 août 1994. (Crédit : AP Photo/ Nati Harnik )

Au cours du scrutin de 1992, juste avant ce changement, le Parti travailliste et le Likud avaient remporté 76 sièges à eux deux. Lors des élections de 1996, la première à avoir été organisée conformément aux règles du nouveau système, ils en avaient gagné 66, et seulement 45 en 1999.

En 1996, 53 % des électeurs avaient choisi un parti proposant un candidat au poste de Premier ministre. Il n’avaient été que 36 % à le faire en 1999.

Cinq nouveaux partis avaient fait leur entrée à la Knesset en 1999, surfant sur cette vague de nouvelle liberté électorale. Parmi eux, la formation russophone d’Avigdor Liberman, Yisrael Beytenu ; l’Union nationaliste d’extrême-droite et Shinui, la faction centriste laïque de Tommy Lapid, le père du nouveau Premier ministre d’alternance et ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid.

Un changement qui avait initialement visé à renforcer le Premier ministre avait donc eu un effet boomerang catastrophique, en détournant les électeurs de leurs anciennes allégeances et en affaiblissant le statut du Premier ministre à la table des négociations de coalition. Il avait fait apparaître, en deux cycles électoraux seulement, un parlement chaotique et instable regroupant 15 partis, introduisant de nouveaux acteurs et donnant de nouvelles impulsions au sein du corps politique – un phénomène qui subsiste à ce jour.

Effet boomerang

Benjamin Netanyahu aurait dû être le mieux placé pour comprendre cet avertissement de l’histoire. Il avait remporté son premier mandat de Premier ministre pendant le scrutin de 1996 et avait connu une défaite spectaculaire en 1999. Son gouvernement avait été sapé à chaque occasion par les nouveaux modèles de vote qui avaient émergé de l’adoption des nouvelles règles électorales, de façon inattendue. Et ces règles lui avaient probablement coûté la course de 1999 – où les partis de droite avaient remporté une majorité étroite dont Netanyahu n’avait pas pu profiter parce qu’il avait perdu l’élection directe au poste de Premier ministre face à Ehud Barak.

Benjamin Netanyahu prépare un discours destiné au Conseil européen pour la sécurité et la coopération économique en route vers Lisbonne. Avigdor Liberman est à droite sur la photo. Janvier 1996. (Crédit : Yaakov Saar/GPO photo archive)

Et pourtant, deux décennies plus tard – par suffisance et aussi par désir de briser l’alliance de centre-gauche dirigée par Gantz – c’est un Netanyahu bien plus expérimenté qui s’est heurté à sa propre version du fiasco de l’élection directe.

Au cours de leurs négociations portant sur leur gouvernement d’unité, au printemps 2020, Netanyahu avait convaincu Gantz que la nouvelle coalition pourrait inscrire dans la loi une série de changements constitutionnels qui prouveraient à Gantz la sincérité de ses intentions, et qui assureraient au chef de Kakhol lavan qu’il occuperait bien, lui aussi, le fauteuil de Premier ministre dans le cadre d’un accord de rotation.

La nouvelle législation avait rendu la rotation en elle-même contraignante de chaque côté aux yeux de la loi. Elle avait créé le dit « gouvernement de parité » à deux branches qui accordait à chaque partie un droit de veto face aux décisions prises par l’autre et elle avait créé le nouveau bureau du « Premier ministre d’alternance », qui avait le contrôle sur les membres du cabinet appartenant à son camp – un cabinet qui était donc divisé par deux.

Les quelques failles figurant dans l’accord avaient paru sans conséquence aux yeux de Gantz. La manière peut-être la plus certaine, pour Netanyahu, de ne pas honorer l’accord de rotation serait de refuser d’adopter un budget d’État pour l’année 2020 – mais une telle initiative sans précédent était inimaginable et inacceptable, avait pensé Gantz.

Il avait eu tort, bien entendu. Le budget devait ne jamais être approuvé pour l’année 2020, ce qui avait entraîné la dissolution de la 23e Knesset et l’organisation d’élections anticipées au mois de mars 2021.

Benny Gantz (à gauche), le dirigeant de Kakhol lavan, et Benjamin Netanyahu, le Premier ministre, signent leur accord de gouvernement d’union, le 20 avril 2020. (Crédit : GPO)

Netanyahu avait gagné. L’alliance Kakhol lavan du mois de mars 2020 avait été brisée. Le centre-gauche était en déroute. La scission de la Liste arabe unie et une nouvelle campagne du Likud en direction des électeurs arabes devaient faire baisser le taux de participation électorale des Arabes israéliens. Une victoire spectaculaire du Likud, même s’il avait fallu quatre élections anticipées successives pour y parvenir, avait semblé inévitable aux yeux de nombreux membres du parti du Likud.

Puis était arrivé le Jour J – et avec lui, les mêmes résultats sous-jacents que lors des trois scrutins précédents. En effet, la participation électorale des Arabes israéliens avait baissé – mais cela avait été le cas également de la participation des électeurs du Likud. L’avantage que les voix des anciens électeurs de Yamina devenus des soutiens du nouveau Parti sioniste religieux de Bezalel Smotrich, d’extrême-droite, devait apporter au camp pro-Netanyahu avait été contrebalancé par le départ de certains électeurs traditionnels du Likud, qui avaient choisi de rallier Tikva Hadasha, la nouvelle faction de Gideon Saar.

Et finalement, peu de choses avaient changé dans le total des votes – à l’exception d’une donnée déterminante : les règles du jeu.

Le camp anti-Netanyahu a bénéficié des moyens constitutionnels de construire une coalition – des moyens qui avaient été jusqu’à présent absents et impossibles, par-delà les oppositions idéologiques.

Le nouveau Premier ministre israélien Naftali Bennett discute avec Mansour Abbas, chef du parti islamiste Raam, lors d’une session spéciale pour voter sur le nouveau gouvernement à la Knesset à Jérusalem, le 13 juin 2021. (Crédit : EMMANUEL DUNAND/AFP)

La « parité » sera-t-elle la nouvelle normalité ?

Le centre-gauche israélien ne dispose pas d’une majorité parlementaire. Il ne fait pas non plus pleinement confiance aux idéologues de droite de Yamina et de Tikva Hadasha. Un sentiment qui, bien sûr, est réciproque.

Mais grâce à Netanyahu, la confiance n’est plus nécessaire pour former une coalition.

Dans un sens, Lapid et Bennett n’ont pas forgé un gouvernement – mais deux. Dans le « gouvernement de parité », la moitié du cabinet est totalement contrôlée par Lapid, et l’autre par Bennett. Aucun des deux ne peut prendre une décision significative – qu’il s’agisse d’entrer en guerre ou de restructurer une agence gouvernementale – sans l’aval de l’autre.

Le Premier ministre Bennett assume aujourd’hui sa fonction d’une manière qui n’a jamais été connue par le Premier ministre qu’avait été Netanyahu. Netanyahu centralisait les décisions, sabrant les ministères qu’il ne pouvait pas contrôler et renforçant massivement les agences placées sous son autorité – en particulier le Mossad. Les choses seront complètement différentes pour Bennett. Il devra négocier l’environnement géopolitique d’Israël en étroite coopération avec le ministre de la Défense Gantz et avec le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, en n’oubliant jamais que ce dernier aura un droit de veto face à toutes les décisions majeures qu’il aura à prendre en termes de politique nationale et étrangère. Et quand Lapid lui succèdera au poste de Premier ministre, Bennett sait qu’il aura le même droit de veto.

De gauche à droite : Benny Gantz, Yair Lapid, Naftali Bennett, Gideon Saar et Merav Michaeli après l’approbation de leur nouvelle coalition à la Knesset, le 13 juin 2021. (Crédit : Haim Zach / GPO)

Et c’est déterminant. Cela signifie que Lapid pourra empêcher Bennett d’aller au bout de son désir d’annexer certaines parties de la Cisjordanie et que Bennett aura cette même capacité de s’opposer au souhait de Lapid d’entrer dans des négociations en vue d’une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien.

Ces dernières semaines, Netanyahu, furieux, a répété et répété que Bennett avait « volé les élections » – ce qui signifiait, en clair, qu’il y avait quelque chose de non-éthique et de non-démocratique à voir une faction forte de six sièges seulement au Parlement prendre le fauteuil de Premier ministre d’Israël.

Mais Netanyahu paraît ne pas avoir réfléchi sérieusement à ce qui a donné à Bennett cette capacité. Et pourtant, elle a bien quelque chose à voir avec cette nouvelle forme affaiblie de « Premier ministre d’alternance » dont Netanyahu lui-même avait été l’inventeur, une fonction suffisamment affaiblie pour être acceptable aux yeux de la coalition diverse d’opposants qui ont finalement uni leurs forces pour le détrôner.

Quand il avait construit ce mécanisme de « parité », Netanyahu avait cru qu’il avait tissé une illusion suffisamment convaincante pour prendre au piège un Gantz crédule. Et c’est lui qui a finalement établi un nouvel équilibre des pouvoirs qui aura permis à un parti fort de six députés de prendre la barre.

Il est impossible de comprendre encore pleinement la nature et les règles inhérentes de ce nouveau cadre paritaire. Sur cette question, le précédent gouvernement ne peut en rien être source d’enseignement parce que le travail de sape active entrepris en son sein avait commencé dès sa formation.

Le Premier ministre Naftali Bennett, à droite, et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid à la Knesset, le 13 juin 2021. (Crédit : Emmanuel Dunand/AFP)

Les chances du nouveau gouvernement sont un mystère pour les citoyens autant que pour les spécialistes. Un sondage effectué dimanche dernier et diffusé sur la Douzième chaîne a fait savoir que 43 % des personnes interrogées estimaient que le gouvernement ne ferait pas long-feu. 30 % ont répondu qu’il durerait « longtemps, mais pas le mandat tout entier » et 11 % ont dit croire qu’il pourra achever son mandat.

Mais il y a tout de même une part d’optimisme. Alors qu’il leur était demandé s’ils pensaient que Bennett, contrairement à Netanyahu, honorerait l’accord de rotation, 49 % des sondés ont répondu « oui » et 7 % ont dit « non ». 15 % ont déclaré qu’ils ne savaient pas et 29 % ont dit penser que le gouvernement s’effondrerait avant que Bennett n’ait l’opportunité de quitter son poste.

En fin de compte, les nouvelles règles font naviguer cet étrange gouvernement sur des eaux inexplorées. S’il gouverne correctement et qu’il survit plus longtemps que prévu, les gouvernements de parité pourraient devenir une nouvelle norme. Si, comme cela a été le cas de son prédécesseur, il s’effondre rapidement et qu’il se perd dans les dysfonctionnements, qu’il se noie dans les récriminations, la Knesset pourrait bien également revenir sur les changements qui ont été effectués l’année dernière, comme elle l’avait fait avec la malencontreuse Loi sur les élections directes en 2001. Netanyahu, qui avait quitté la Knesset après sa défaite de 1999, n’avait pas assisté à cette correction. Si, comme il en a fait la promesse, il prévoit de rester dans le jeu en espérant un retour au premier plan, il pourrait bien réfléchir à modifier lui-même les choses cette fois-ci.

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