Ce médecin juif qui avait échappé aux nazis et créé les Jeux paralympiques
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Ce médecin juif qui avait échappé aux nazis et créé les Jeux paralympiques

Ludwig Guttmann, qui avait connu après la guerre une carrière fulgurante au Royaume-Uni, avait décidé d'utiliser le sport pour rééduquer ses patients paraplégiques

Ludwig Guttmann (photo credit: JTA via Stoke Mandeville)
Ludwig Guttmann (photo credit: JTA via Stoke Mandeville)

ALMA via JTA — Les Jeux paralympiques de Tokyo ont commencé mardi. Et comme cela a été le cas lors des Jeux olympiques qui ont eu lieu dans la capitale japonaise, de nombreux sportifs juifs de haut-niveau vont s’illustrer à cette occasion, comme par exemple Ezra Frech, star émergeante de l’athlétisme, et le nageur Matt Levy.

Mais contrairement aux Jeux olympiques, les Jeux paralympiques sont nés d’une histoire juive étonnante – grâce à leur fondateur, Ludwig Guttmann.

Guttmann était né le 3 juillet 1899 à Tost, en Allemagne (une ville qui s’appelle aujourd’hui Tozek et qui se trouve sur le territoire polonais) dans une famille juive allemande. En 1917, alors qu’il était bénévole dans un hôpital qui prenait en charge les ouvriers qui travaillaient dans les mines de charbon, Guttmann avait rencontré un patient blessé à la moelle épinière et paraplégique. A l’époque, la paraplégie était, dans les faits, l’équivalent d’une condamnation à mort : Une réalité à laquelle le jeune homme n’avait pas échappé. Toutefois, le souvenir de ce patient devait avoir un fort impact sur Guttmann.

Un an plus tard, Guttmann avait commencé ses études de médecine à l’université de Breslau avait de partir à l’université de Freiburg, en 1919, où il devait obtenir son diplôme en 1924. A Freiburg, Guttmann était devenu un membre actif d’une fraternité juive qui s’efforçait de lutter contre l’antisémitisme croissant qui se propageait dans les universités. Finalement, la fraternité était devenue aussi un centre de sport et de gymnastique – de sorte que « personne n’ait des raisons d’avoir honte d’être Juif ».

Dans les années 1930, Guttmann travaillait comme neurochirurgien à l’hôpital Wenzel Hancke de Breslau (une ville dorénavant polonaise qui s’appelle Wrocław), il était maître de conférence à l’université et il était un assistant d’Otfrid Foerster, pionnier de la neurochirurgie. Guttmann aurait pu devenir le plus grand neurochirurgien d’Allemagne – sans l’ascension des nazis dans le pays.

En 1933, l’Allemagne avait adopté les lois de Nuremberg qui, parmi d’autres directives antisémites, interdisait aux Juifs de pratiquer la médecine. Guttman avait alors été renvoyé de sa chaire à l’université, limogé de son poste à l’hôpital et déchu de son titre de médecin. Il avait été assigné à un poste à l’hôpital juif de Breslau.

Des athlètes d’Israël entrent dans le stade pendant la cérémonie d’ouverture des Jeux paralympiques à Tokyo, mardi 24 août 2021 (Crédit : AP Photo/Eugene Hoshiko)

Kristallnacht, la nuit de Cristal, devait avoir lieu peu après.

« Le 9 novembre, j’ai pris ma voiture et je suis allé à la synagogue », devait se souvenir Guttman ultérieurement. « Et là-bas, il y avait des centaines de personnes réunies autour du bâtiment qui brûlait, et des SS qui jouaient au football avec des livres de prière. J’ai regardé, immobile, ce qui se passait et j’ai réalisé que j’étais en train de pleurer. Mais ce jour-là est née ma détermination à aider tous les persécutés, quels qu’ils soient ».

Ce soir-là, 64 personnes étaient venues à l’hôpital pour se réfugier, fuyant les pogroms et la Gestapo. Guttman leur avait tous donné l’asile. Le matin suivant, il avait été appelé par les SS.

« Je suis allé à l’hôpital et il y avait trois officiers SS qui m’attendaient, assis sur un fauteuil », avait raconté Guttman. « Soixante-quatre personnes avaient été admises dans l’établissement. Comment pouvais-je expliquer cela ? J’ai abordé chaque cas, l’un après l’autre et, bien sûr, j’ai inventé toutes sortes de diagnostics, vous voyez. Sur 64 personnes, 60 ont été sauvées ».

Le docteur Ludwig Guttmann, à droite, fondateur des Jeux paralympiques. (Crédit : deshefor/Youtube)

Malgré son courage, Guttman et sa famille n’étaient plus en sécurité en Allemagne. En 1939, il était devenu de plus en plus difficile de prendre la fuite mais Guttman avait alors eu une opportunité rare : Les nazis lui avaient rendu son passeport, lui donnant l’ordre de se rendre au Portugal pour soigner un ami du dictateur portugais. Guttman était parti là-bas avec sa famille et son retour en Allemagne incluait une escale via l’Angleterre. Le Conseil d’aide aux universitaires réfugiés avait anticipé son arrivée et fait en sorte que Guttman et les siens puissent rester au Royaume-Uni. Le 14 mars 1939, la famille était ainsi arrivée à Oxford et, en 1945, Guttman était devenu citoyen britannique.

En Angleterre, le médecin avait pu continuer ses recherches entreprises sur la moelle épinière à l’hôpital Radcliffe et il avait été ensuite sollicité pour créer et prendre la direction d’un centre consacré aux blessures de la moelle épinière à l’hôpital Stoke Mandeville.

Non seulement ce centre était révolutionnaire – il était la toute première unité spécialisée dans ce type de blessures – mais là-bas, Guttman avait mis au point des traitements et des techniques de rééducation innovantes pour les patients tétraplégiques ou paraplégiques. A l’époque, le taux de mortalité des personnes paralysées était excessivement élevé en raison des escarres qui ne manquaient pas de toucher ces patients alités et immobilisés en permanence.

Yui Kamiji, au centre, Shunsuke Uchida, à droite et Karin Morisaki se préparent à allumer la flamme des Jeux paralympiques pendant la cérémonie d’ouverture organisée au stade national de Tokyo, le 24 août 2021. (Crédit : AP Photo/Shuji Kajiyama)

La réponse apportée par Guttmann avait été simple : Toutes les deux heures, les infirmiers changeaient la position des patients dans leur lit, les tournant sur le côté, pour empêcher les escarres. Par le biais de ce traitement – que Guttman effectuait souvent lui-même – les paraplégiques parvenaient à survivre.

La deuxième étape avait été la mise en place de programmes de rééducation pour permettre aux patients paraplégiques de retrouver une certaine confiance en soi. Et Guttman, là aussi, avait eu une idée.

« J’ai pensé que c’était un grave oubli de ne pas inclure le sport dans la rééducation des personnes handicapées », avait-il déclaré. « Et c’est peut-être l’une des meilleures idées qui me soit venue à l’esprit en tant que médecin ».

Le 29 juillet 1948, les tout premiers Jeux de Stoke Mandeville avaient commencé le même jour que l’ouverture des Jeux olympiques d’été de Londres. Ces Jeux avaient permis à des soldats vétérans handicapés, tous en chaise roulante, de s’affronter dans une épreuve de tir à l’arc. Ces Jeux devaient ensuite avoir lieu tous les ans et, en 1952, un groupe d’anciens militaires paraplégiques néerlandais avait fait le voyage en Angleterre pour prendre part aux tout premiers Jeux internationaux de Stoke Mandeville.

La Britannique Kathleen Comley originaire de Charlwood, dans le Surrey, lors de l’épreuve de tir à l’arc des Jeux paralympiques à Rome, en Italie, le 19 septembre 1960. (Crédit :AP Photo)

Et en 1960, pour la première fois, les Jeux internationaux de Stoke Mandeville avaient été organisés à Rome, en Italie, aux côtés des Jeux olympiques. Ces Jeux sont dorénavant entrés dans l’Histoire comme ayant été les premiers Jeux paralympiques (le terme « paralympique » se réfère au fait qu’ils se tiennent en parallèle aux J.O et ils ont été reconnus de manière rétroactive par le Comité olympique international en 1984.) A Rome, 400 athlètes représentant 23 pays – atteints par différentes formes de handicap – avaient pris part aux Jeux.

Après 1960, les Jeux paralympiques ont eu lieu tous les quatre ans. Les premiers Jeux d’hiver ont été organisés en 1976.

Le développement incroyable des Jeux paralympiques en un délai relativement court a toutefois posé des défis. En 1968, Mexico, la ville qui accueillait les Jeux traditionnels, avait fait savoir qu’elle ne pourrait pas recevoir les Jeux paralympiques. Cela avait été un Guttman déterminé qui avait accepté l’invitation lancée par le gouvernement israélien de les organiser à Ramat Gan, près de Tel Aviv et, le 4 novembre de cette année-là, près de 10 000 personnes avaient assisté à la cérémonie d’ouverture qui avait eu lieu au stade l’université Hébraïque à Jérusalem.

Les Jeux paralympiques avaient dû une fois encore être délocalisés en 1980 quand l’Union soviétique avait refusé de les accueillir en marge des Olympiades de Moscou. Interrogé sur ce refus, un responsable soviétique avait déclaré aux journalistes – des propos qui avaient été très remarqués – qu’il n’y avait pas de personne en situation de handicap dans toute l’Union soviétique. Les Jeux paralympiques s’étaient alors déroulés, cette année-là, à Arnhem, aux Pays-Bas. Depuis les Jeux d’été de Séoul en 1988 et les Jeux olympiques d’hiver d’Albertville, en France, les épreuves olympiques et paralympiques se tiennent dans les mêmes villes et dans les même stades.

Eve Loeffler, fille du fondateur des Jeux paralympiques Ludwig Guttman, rencontre Jessica Vliegenthart, deuxième à droite, Elaine Allard, à droite, Tamara Steeves, deuxième à gauche, membres de l’équipe de basket en fauteuil roulant du Canada, au village des athlètes du parc paralympique, le 23 août 2021. (Crédit : AP Photo/Alastair Grant)

En plus de son travail à l’hôpital Stoke Mandeville et de son investissement professionnel dans les Jeux paralympiques, Guttman aura fondé l’International Medical Society of Paraplegia (devenue aujourd’hui l’International Spinal Cord Society) dont il aura été le président jusqu’en 1970. Il a aussi été à l’origine de l’association britannique consacrée au handisport (devenue la English Federation of Disability Sport). Il a été membre de l’Association des réfugiés juifs pendant longtemps.

Guttman a été nommé Commandant de l’ordre de l’Empire britannique et anobli par la reine Elizabeth II en raison de ses accomplissements dans le secteur de la neurologie et de ses réalisations en faveur de la communauté des personnes en situation de handicap en 1966.

Guttmann s’est éteint le 18 mars 1980 mais son héritage perdure. Il est certain que son travail aura surpassé l’eugénisme nazi qui avait tenté de l’éradiquer aux côtés des communautés juive et handicapée.

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