Ces survivants qui n’ont « pas survécu » : plongée dans un hôpital psychiatrique
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Interview

Ces survivants qui n’ont « pas survécu » : plongée dans un hôpital psychiatrique

Gili Yaari, photojournaliste et fils de survivants, a observé la vie à Sha'ar Menashe, un hôpital psychiatrique où ceux dont la vie a été ravagée peuvent trouver refuge

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

  • A gauche: Israel Shiner, 82 ans, né en Ukraine, dans sa chambre, en 2020. Shiner a immigré en Israël en 1989 avec son père. A droite : le cimetière de Sha'ar Menashe, derrière l'hôpital, en 2020. (Crédit : Gili Yaari)
    A gauche: Israel Shiner, 82 ans, né en Ukraine, dans sa chambre, en 2020. Shiner a immigré en Israël en 1989 avec son père. A droite : le cimetière de Sha'ar Menashe, derrière l'hôpital, en 2020. (Crédit : Gili Yaari)
  • A gauche : Israel Shiner, 82 ans, né en Ukraine, dans la salle à manger de l'auberge, en 2020. A droite : Arieh Bleier, 80 ans, né en Hongrie, dans la salle à manger de l'auberge, en 2010. Bleier a survécu au camp de concentration de Mauthausen en Autriche. Ses parents et son frère ont été assassinés à Auschwitz. (Crédit : Gili Yaari)
    A gauche : Israel Shiner, 82 ans, né en Ukraine, dans la salle à manger de l'auberge, en 2020. A droite : Arieh Bleier, 80 ans, né en Hongrie, dans la salle à manger de l'auberge, en 2010. Bleier a survécu au camp de concentration de Mauthausen en Autriche. Ses parents et son frère ont été assassinés à Auschwitz. (Crédit : Gili Yaari)
  • A gauche : Israel Hershko, 94 ans, d'origine roumaine, dans sa chambre, en 2020. A droite : Yakov Assa, survivant de la Shoah né en Bulgarie, alors âgé de 75 ans, dans la cour de l'auberge, en 2010. Il n'avait pas de famille et est décédé il y a quelques années (Crédit 
: Gili Yaari)
    A gauche : Israel Hershko, 94 ans, d'origine roumaine, dans sa chambre, en 2020. A droite : Yakov Assa, survivant de la Shoah né en Bulgarie, alors âgé de 75 ans, dans la cour de l'auberge, en 2010. Il n'avait pas de famille et est décédé il y a quelques années (Crédit : Gili Yaari)
  • A gauche : Efraim Kruzel, 80 ans, assis à sa place fixe, en 2020. A droite : Meir Moskovich, alors âgé de 82 ans, né en Roumanie, dans le hall de l'auberge, en 2020. Il n'avait pas de famille et est décédé il y a quelques années (Crédit : Gili Yaari)
    A gauche : Efraim Kruzel, 80 ans, assis à sa place fixe, en 2020. A droite : Meir Moskovich, alors âgé de 82 ans, né en Roumanie, dans le hall de l'auberge, en 2020. Il n'avait pas de famille et est décédé il y a quelques années (Crédit : Gili Yaari)

La Shoah a toujours joué un rôle central dans les images capturées par l’objectif du photographe Gili Yaari.

En tant que fils de survivants, cela relève de l’inné.

« Quand on grandit dans ce genre de famille, on le vit véritablement, et on finit par comprendre que ces antécédents ne sont pas vraiment normaux », explique-t-il.

C’est ce bouleversement émotionnel, le sentiment que le monde est un endroit dangereux auquel il faut survivre, qui a conduit Gili Yaari à se confronter à son histoire pour mieux la comprendre.

A gauche : la télévision allumée dans le hall de l’auberge, en 2020. Pour les locataires indépendants, la télévision est une fenêtre sur le monde extérieur à l’hôpital, sur la vie qui s’est déroulée sans eux.
A droite : Arieh Bleier, alors âgé de 80 ans, né en Hongrie et Julia Vodna, 80 ans, née en Yougoslavie, ont développé une amitié étroite, en 2010. Ils sont tous deux décédés il y a quelques années (Crédit : Gili Yaari)

Le photographe a commencé à se consacrer à la vie des survivants de la Shoah avec son appareil photo en 2010, lorsqu’il a passé six mois à observer les patients de Sha’ar Menashe, un hôpital psychiatrique du nord d’Israël qui dispose d’un département pour les survivants de la Shoah.

« J’ai réalisé que des gens sont hospitalisés en raison de ce qui leur est arrivé, mais la frontière est mince entre ceux qui ont une vie normale et ceux qui n’en ont pas une », indique-t-il.

A gauche : Israel Hershko, 94 ans, d’origine roumaine, fond en larmes chaque fois qu’il raconte l’histoire de la mort de son frère pendant la guerre. Hershko est venu au foyer avec sa femme, décédée il y a deux ans.
A droite : Michael Antoshevitz, 70 ans, né en Biélorussie, dans la cour de l’auberge, en 2010. Il est décédé il y a quelques années. (Crédit : Gili Yaari)

Dix ans plus tard, il est retourné à Sha’ar Menashe, pour recueillir les témoignages de ceux qui étaient encore en vie et pour consacrer plus de temps à l’histoire qui s’y déroule.

« C’est une histoire en deux temps, à dix ans d’intervalle », décrit Gili Yaari. « C’est au même endroit, avec des gens qui ont survécu – mais ils n’ont pas vraiment survécu ».

Certains patients ont passé leur vie dans des hôpitaux psychiatriques, d’autres ont vécu normalement et ont réussi à s’intégrer dans la société, mais « ils ont tout simplement craqué entre-temps », détaille le photographe.

A gauche : Efraim Kruzel, 80 ans, assis à sa place fixe, en 2020. A droite : Efraim Kruzel, 70 ans à l’époque, à l’auberge, en 2010. (Crédit : Gili Yaari)

Lors de ce deuxième passage à Sha’ar Menashe, Gili Yaari a rencontré de nouveaux visages qui avaient intégré la société, mais qui, une fois le troisième âge atteint, ont eu besoin d’aide.

C’est le soutien qui règne à l’hôpital, indique-t-il. L’établissement propose une aide psychiatrique et des travailleurs sociaux ainsi que de nombreux bénévoles créent des programmes.

« La première fois que j’ai photographié des gens là-bas, ça a duré six mois et c’était une façon de traiter les problèmes qui se présentaient à moi », dit-il. « Quand j’ai terminé, j’ai mis cela derrière moi pendant un certain temps. Maintenant, j’ai l’impression que le temps a passé et que je peux à nouveau m’en occuper ».

A gauche : le poisson traditionnel juif « Gefilte » et le vin sont servis la veille du Shabbat. Le Shabbat et les fêtes juives sont toujours marqués à l’auberge.
A droite : Golda Schwartz, 90 ans, née en Roumanie, dans la salle à manger, en 2020. (Crédit : Gili Yaari)

Cette dernière collection comprend 14 photos, car le séjour du photo-journaliste à l’hôpital a été écourté en raison du coronavirus, lorsque l’établissement a fermé ses portes à toutes les personnes extérieures.

« C’est un endroit difficile parce que quand on voit ces gens, on comprend que c’est toute leur vie », explique Gili Yaari. « Ou alors, toute leur vie était comme ça. »

Il a axé les 14 photos de cette dernière collection autour d’Israel Hershko, qui est arrivé à l’hôpital avec sa femme et y est resté après son décès.

Le photojournaliste Gili Yaari, (Autorisation : Gili Yaari)

D’autres personnes l’ont touché, notamment un homme à qui il parlait souvent en hongrois, une langue que Gili Yaari a apprise de son père, un survivant.

Il continuera à y travailler, tant qu’il y aura des survivants et une mémoire à transmettre.

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