Des patriotes juifs de la Guerre d’Indépendance américaine ont contribué au Iᵉʳ amendement
Dans son nouveau livre "A Promised Land", le professeur d'histoire Adam Jortner se penche sur le rôle des Juifs, qui ne représentaient alors que 0,1 % de la population, dans la lutte pour l'indépendance et la construction de l'Amérique
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Alors que la révolution américaine avait commencé plus d’un an auparavant, l’ombre d’une catastrophe planait sur les patriotes. Toute une flotte britannique se dirigeait vers la ville de New York. Le général George Washington s’apprêtait à réagir avec son armée et un appel à l’aide éminemment spirituel avait également été lancé : Le Congrès continental avait demandé aux lieux de culte des 13 colonies rebelles d’organiser une journée de prière et de jeûne en date du 17 mai 1776.
Des colonies qui étaient chrétiennes dans leur grande majorité – les Juifs ne représentaient alors qu’un colon sur 1 000 et 0,1 % de la population. Lorsque le Congrès avait lancé son appel à la prière et au jeûne, il avait invoqué Jésus-Christ. Pourtant, en plus des églises qui avaient célébré des offices ce jour-là, une synagogue avait rejoint le mouvement : la synagogue Shearith Israel, à New York. Son chantre, Gershom Seixas, qui appartenait à une grande famille séfarade, avait récité des prières juives en faveur de la cause.
Dans la décennie qui avait suivi, après que les colonies ont gagné leur indépendance, Seixas avait continué à prôner la réelle inclusion des Juifs parmi leurs concitoyens. Installé à Philadelphie, il s’était opposé à une pratique pourtant courante dans de nombreux états et notamment en Pennsylvanie : Les titulaires d’une charge publique devaient s’engager formellement à défendre le christianisme protestant. Si ses efforts n’avaient pas initialement porté leurs fruits, la Pennsylvanie avait fini par rompre avec cette pratique en 1790, comme d’autres états l’avaient également fait avant et après elle.
Alors que les États-Unis célèbrent, cette année, le 250e anniversaire de la révolution américaine – des célébrations qui ont commencé par la commémoration des batailles de Lexington et de Concord, le 19 avril – un nouveau livre rappelle aujourd’hui aux lecteurs que des Juifs comme Seixas avaient, eux aussi, joué un rôle dans ce récit. Un rôle qui ne s’était pas limité à défendre la cause des patriotes pendant la guerre, mais qui avait aussi été actif dans la promotion de la liberté de religion, inscrite ultérieurement dans le Premier amendement de la Déclaration des droits. C’est en tout cas le point de vue que revendique Adam Jortner, professeur d’histoire à l’université d’Auburn, dans A Promised Land : Jewish Patriots, the American Revolution, & the Birth of Religious Freedom, un ouvrage publié par Oxford University Press.
« Il n’y a pas de raison religieuse à la révolution », explique Jortner lors d’un entretien téléphonique accordé au Times of Israel. « Je veux dire par là que lorsque les colonies se rebellent, leurs doléances ne portent ni sur la religion, ni sur la liberté religieuse, mais elles portent sur le fait que le roi et le Parlement ne sont pas en droit d’adopter des lois sur lesquelles les colonies n’ont pas leur mot à dire – pas d’impôts sans représentation ».
« A mesure que la liberté religieuse se développe, il apparaît clairement qu’elle reste quelque chose de secondaire », ajoute Jortner, un fils des Appalaches qui a étudié l’Histoire juive, chrétienne et révolutionnaire des États-Unis. « Ce qui tient partiellement au fait que les Juifs – et les catholiques aussi – se sont ralliés à la cause des patriotes… Bien sûr, quand la guerre se termine et que la rédaction d’une Constitution est envisagée, il y a une véritable demande en matière de liberté religieuse ».
Il y a l’exemple de Gershom Seixas et de Moses, son frère. Tous les deux étaient chantres dans une synagogue. Lorsque les Britanniques avaient conquis New York, Gershom s’était enfui avec une Torah qui se trouvait dans son lieu de culte et il avait rejoint une congrégation alors en exil dans le Connecticut. (Après l’indépendance, lorsqu’il s’était mis au service d’une congrégation à Newport, à Rhode Island, en 1790, Moses Seixas avait écrit une lettre à Washington, devenu le tout premier président des États-Unis. Il demandait à ce dernier, dans ce courrier, si la toute jeune nation allait élargir les libertés religieuses aux Juifs. Washington lui avait alors apporté une réponse restée célèbre, promettant de n’accorder « aucune autorisation au fanatisme, aucune assistance aux persécutions », reprenant par ces termes les mots qui avaient été ceux de Seixas.
Cependant, ajoute Jortner, « Washington va plus loin. Il dit : ‘Tout ce que nous demandons, c’est que chacun se comporte en bon citoyen, que chacun puisse se reposer sous sa vigne et son figuier’, » faisant référence à la Bible hébraïque.
Une expérience révolutionnaire commune
Dans la nouvelle nation, la vie des Juifs avait parfois pris des tournures inattendues. Certains, comme Mordecai Sheftall, un habitant de Savannah – qui s’était battu pour l’indépendance, qui avait été capturé par les Britanniques et qui avait été incarcéré – avaient gagné une notoriété civique qui aurait été inimaginable sous la gouvernance des Britanniques.
Une nouvelle génération de responsables religieux et laïcs avait développé un nouveau modèle pour les synagogues – un modèle qui était plus démocratique que ce n’était le cas auparavant. Selon l’auteur, cette évolution avait découlé de leur expérience commune de la révolution : En raison de leurs sympathies pour les patriotes, ces Juifs avaient fui les zones contrôlées par les Britanniques dans d’autres colonies pour trouver refuge à Philadelphie et dans sa synagogue, Mikveh Israel.
Après l’indépendance, certains, parmi leurs compatriotes, avaient des opinions antisémites. Ils estimaient que les États-Unis devaient être une nation chrétienne, conformément à la politique de leurs anciens gouvernants britanniques. Pourtant, les Juifs avaient trouvé des alliés chez les Pères fondateurs, notamment chez Washington et du côté du principal auteur de la Déclaration des droits, James Madison. (L’ouvrage note que les confessions chrétiennes non protestantes, telles que les catholiques, avaient également milité en faveur d’une plus grande inclusivité).
Pourquoi les protections du Premier amendement avaient-elles été étendues à la liberté de religion ? Tentant de trouver une réponse à cette question, l’auteur se demande si les motivations de Madison n’avaient pas été liées au fait qu’il connaissait personnellement au moins deux Juifs – l’éminent financier révolutionnaire Haym Solomon et Jacob Mordecai, un éducateur qui habitait Richmond, en Virginie.
Jortner évoque également les Juifs qui avaient renoncé à la foi de leurs ancêtres – ils étaient libres de le faire dans un pays où les individus étaient en droit choisir leur confession, tout comme certains chrétiens se sont aujourd’hui convertis au judaïsme (Plusieurs des enfants de Mordecai s’étaient convertis au christianisme, tandis que la fille d’un pasteur, Jane Picken, s’était convertie au judaïsme lorsqu’elle avait épousé un chantre de la congrégation Mikveh Israel, l’homme qui avait succédé à Gershom Seixas).
Jortner inclut également des récits qui compliquent l’Histoire de la liberté dans son ensemble. Parmi les protagonistes juifs du livre, certains étaient des esclavagistes – comme Sheftall – et d’autres avaient des origines raciales mixtes, leurs parents étant venus d’Afrique ou étant des Amérindiens, deux groupes qui devaient alors faire face aux fanatismes et aux persécutions dans un pays pourtant ostensiblement libre.
Être juif par choix
Quand la révolution avait commencé, certains Juifs avaient rejoint avec enthousiasme la cause des patriotes, tandis que d’autres n’avaient pas été réellement sûrs d’eux, à l’image de l’ensemble des colons. Moses Seixas, de son côté, avait hésité. Installé à Newport, il avait proclamé sa loyauté à l’égard du roi George III après la bataille sanglante de Bunker Hill, le 17 juin 1775. Il avait finalement changé de camp.
Certains patriotes juifs avaient changé de nom lorsqu’ils s’étaient engagés – c’est ce qu’avait fait Elias Pollock lorsqu’il était devenu « Joseph Smith ». Était-ce par crainte de l’antisémitisme ? Jortner avance cette hypothèse. D’autres s’étaient ouvertement présentés comme Juifs, notamment au sein de la « Jew Company », une milice formée à Charleston. Parmi ses membres figurait David Cardozo, vétéran de multiples batailles dans le Sud et ancêtre du futur juge de la Cour suprême Benjamin Cardozo.
Mordecai Sheftall et son fils au nom unique, Sheftall Sheftall, avaient servi la cause des patriotes en Georgie, le père occupant des postes administratifs aux niveaux civique et militaire. Tous les deux avaient été capturés par les Britanniques après la chute de Savannah en 1779. Après avoir été incarcérés à de multiples reprises, ils devaient finalement se retrouver à Philadelphie.
Alors que les tuniques rouges avaient occupé Philadelphie au début de la guerre, elles avaient quitté la ville en 1780, date à laquelle d’autres synagogues du nord et du sud étaient tombées aux mains des Britanniques. Des Juifs de toutes les colonies – dont Mordecai Sheftall – avaient trouvé refuge au sein de la congrégation Mikveh Israel qu’ils avaient restructurée en 1782. Une restructuration qui devait avoir des conséquences capitales.
La nouvelle constitution de la congrégation était « beaucoup plus démocratique », affirme Jortner, « avec beaucoup plus de pouvoir qui était accordé aux membres de la synagogue – et où l’adhésion était un choix », contrairement à l’Europe, où synagogues et communautés juives étaient des synonymes et où la naissance déterminait l’appartenance au lieu de culte.
« Les Juifs ont en quelque sorte créé un modèle national de synagogue à cause de la guerre », explique Jortner. « Dans l’ensemble, ils ont accepté les idéaux de la révolution ». Il ajoute que « les dirigeants de la congrégation Mikveh Israel allaient prendre la tête de toutes les grandes congrégations juives au cours des dix années suivantes ».
Au cours de cette période, la toute jeune nation avait connu plusieurs versions en matière de de gouvernance – d’abord les articles de la Confédération, puis la Constitution qui s’était avérée être plus durable. La Constitution n’était toutefois pas suffisante pour Madison, qui avait exercé des pressions en faveur d’une Déclaration des droits qui pourrait ancrer un plus grand nombre de libertés individuelles dans le droit fédéral – et notamment la liberté de culte.
Lorsque l’état de New York avait hésité à ratifier la Déclaration des droits en 1788, son célèbre père fondateur, Alexander Hamilton, avait pensé qu’un défilé pourrait s’avérer être persuasif. Initialement prévu le 22 juillet, le défilé avait été reporté au lendemain. Pour quelle raison ? La date initiale avait coïncidé avec le jour de Tisha bAv, ce qui aurait empêché les Juifs pratiquants de venir. Parmi les responsables qui avaient pris part à cette marche, des membres de diverses confessions chrétiennes – anglicane et catholique, calviniste et luthérienne, presbytérienne… et Gershom Seixas.
« La question de la liberté religieuse telle qu’elle a été posée par les premiers Juifs américains – les frères Seixas, Sheftall et d’autres – et par les Pères fondateurs n’était pas tant la question de savoir quelles religions seraient reconnues, quelles religions seraient acceptables », déclare Jortner. « C’était l’idée que la croyance en Dieu et en l’au-delà était importante mais qu’elle n’était pas une question de citoyenneté ».
« Vous pouvez savoir si quelqu’un est un bon citoyen – mais ce ne sera pas en fonction de l’église qu’il fréquente ou en fonction de ce qu’il va dire sur la vie après la mort. Vous pourrez voir le bon citoyen dans ses agissements. Vous ne pourrez pas juger un citoyen sur ses pensées, mais uniquement sur ses actes », dit-il.
Comme l’explique Jortner, les pères fondateurs et les Juifs « essayaient de construire une communauté politique, avec une participation basée sur le consentement. D’un point de vue religieux, il fallait ouvrir la porte en grand ».
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