Le seul gros producteur américain d’etrogs tente de survivre face à une concurrence mondiale qui s’intensifie
Greg Kirkpatrick, installé en Californie, a consacré sa vie à la culture du fruit rituel consommé à Souccot ; aujourd'hui, il affirme toutefois être contraint de repenser son activité ou de vendre son ranch
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The Jewish News of Northern California via JTA — Dans un petit ranch de la Vallée centrale de Californie, au pied des contreforts de la Sierra Nevada, pousse un verger où l’on cultive un fruit ancien et sacré : l’etrog, ou cédrat.
Avec ses trois hectares à peine, le verger d’etrogs du Lindcove Ranch, à Exeter, fait figure de grain de sable dans le comté de Tulare, où sont cultivés près de 40 % des agrumes de Californie. Mais cette exploitation revêt une importance considérable à un autre titre : le Lindcove Ranch est le seul grand producteur commercial d’etrogs casher aux États-Unis.
« C’est ma vie. Je ressens vraiment une vocation à faire cela », a déclaré Greg Kirkpatrick, 65 ans, dont la famille possède et exploite le Lindcove Ranch depuis plus de 60 ans.
Ce fruit a l’apparence d’un citron à l’aspect étrange, doté d’une surface bosselée, d’une écorce épaisse et d’une forme oblongue. Il dégage un parfum sucré, frais et citronné. Ce n’est pas un fruit que l’on trouve dans les supermarchés. Mais pour les Juifs, l’etrog est essentiel pour observer les commandements de Souccot. Au cours de cette fête, qui comprend une bénédiction, on tient un etrog dans la main gauche et un bouquet de palmier, de myrte et de saule, appelé loulav, dans la main droite. Réunis, ils sont ensuite agités dans les quatre directions, ainsi que vers le haut et vers le bas.
La famille Kirkpatrick, qui n’est pas juive, s’est lancée dans la culture des etrogs il y a 46 ans, lorsqu’un distributeur orthodoxe de la côte Est les a contactés, à la recherche d’un producteur local. Il souhaitait éviter les coûts élevés liés à l’importation d’etrogs en provenance de l’une des trois principales régions productrices du monde : Israël, l’Italie et le Maroc.
Le père de Greg, John, déjà agriculteur prospère spécialisé dans les agrumes, a décidé de tenter sa chance avec cette culture de niche. Très vite, les cédrats ont représenté une part importante des revenus annuels du ranch. Son verger de cédrats fait partie d’une exploitation plus vaste dédiée aux agrumes de niche, notamment le yuzu, le citron caviar, le Combava et les oranges amères, sur près de douze hectares. Le cédrat reste toutefois la culture la plus rentable du ranch.
Le commerce du cédrat est un secteur difficile que Kirkpatrick compare à l’industrie du diamant : chaque fruit peut se vendre à des centaines, parfois à des milliers de dollars.
« Ce qui compte, ce n’est pas tant la quantité que nous produisons, mais la qualité du fruit », a-t-il expliqué.
Un etrog doit répondre à des exigences strictes pour être considéré comme casher et pouvoir être utilisé dans les rituels. Il doit être pratiquement exempt de défauts, avoir conservé sa tige naturelle – ou pitom -, et provenir d’une lignée documentée d’arbres n’ayant jamais été greffés ni croisés avec une autre variété.
Selon David Karp, spécialiste des fruits à pépins, expert en cédrats et chercheur en agrumiculture à l’université de Californie à Riverside, ces exigences rendent la culture des cédrats différente de celle des autres agrumes.
« Nombreux sont ceux qui ont tenté de cultiver des cédrats en Californie », a indiqué Karp, soulignant l’attrait financier que représente le prix d’un etrog. « Mais ce n’est pas parce qu’on réussit à bien cultiver un citron qu’on est capable de cultiver un etrog adapté aux rites juifs. Vous pouvez les cultiver, mais vous finirez par les vendre 5 dollars pièce, ou par les donner à manger aux vaches. »
Dans le domaine de l’horticulture, a ajouté Karp, rien n’est comparable à l’examen minutieux auquel sont soumis les etrogs quant à leur aspect extérieur, tout cela au nom d’un rite religieux.
« Il n’y a rien qui ressemble à cela, même de loin », a déclaré Karp. « Au Japon et peut-être dans d’autres pays d’Asie… la culture privilégie les fruits parfaits et extrêmement coûteux, qui sont offerts en cadeau. Mais rien n’est comparable au cédrat pour les usages rituels juifs. »
Une récolte typique peut compter entre 10 000 et 15 000 fruits. Cependant, selon Kirkpatrick, seule la moitié d’entre eux seront commercialisables. Ses cueilleurs sont formés pour prélever les cédrats avec soin, après les avoir inspectés directement sur l’arbre.
« Il est important de pouvoir juger, directement sur l’arbre, si un fruit est suffisamment bon pour être envoyé à l’atelier de conditionnement ou non, car cela nous évite de passer des heures à trier, laver et traiter des fruits qui ne pourront pas être commercialisés », a expliqué Kirkpatrick.
Une fois cueilli, chaque fruit est déposé à une place bien précise dans un plateau en mousse. Les cédrats ne doivent pas se toucher les uns les autres pendant le ramassage ou le conditionnement, car même de petites meurtrissures ou éraflures peuvent faire baisser leur valeur.
Il existe plusieurs catégories d’etrogs, des moins chers, qui sont vendus en gros par correspondance, aux fruits exceptionnellement beaux et sans défaut, recherchés par une clientèle d’élite.
Pendant plusieurs décennies, Kirkpatrick a principalement vendu ses etrogs via un réseau de distribution spécialisé à des clients juifs orthodoxes de la côte Est, lesquels recherchent des cédrats non seulement casher, mais aussi d’une taille, d’une forme et d’une couleur parfaites.
« Mon associé vend à un groupe très restreint de Juifs orthodoxes à Lakewood, dans le New Jersey, sur rendez-vous uniquement », a précisé Kirkpatrick. « Et si vous n’avez pas de fruits dignes de ce rendez-vous, ils ne viendront tout simplement pas chez vous pour les acheter. »

En 2023, le ranch a reçu quelque 56 cm de pluie, et n’a donc pu obtenir qu’une maigre récolte. La même année, John est décédé, laissant la famille Kirkpatrick, en deuil, se débrouiller seule pour poursuivre l’activité. Puis, en 2025, le ranch a produit ce qui, selon Kirkpatrick, était une récolte réussie ; malheureusement, son partenaire commercial n’est pas parvenu à vendre suffisamment de fruits pour couvrir les 250 000 dollars que leur production avait coûtés. Ces années ont été les deux pires de l’histoire du ranch en matière d’etrogs.
Les distributeurs réclament tout simplement davantage d’etrogs de première qualité que ce que l’exploitation des Kirkpatrick est en mesure de fournir.
Le rabbin Menachem Sirota, distributeur d’etrogs de longue date basé à Lakewood, dans le New Jersey, avait déjà acheté des cédrats du Lindcove Ranch par le passé. Il a cependant choisi de s’approvisionner auprès de producteurs plus importants, capables de fournir de plus grandes quantités de fruits de la meilleure qualité.
« Personnellement, en tant que grossiste, j’ai besoin de très grandes quantités de beaux fruits », a expliqué Sirota. « Pendant un certain temps, je les achetais en Californie. Mais depuis quelques années, je n’étais plus aussi satisfait de la qualité. »
En raison des pertes financières considérables engendrées par ce revirement, l’une des maisons de la famille, située sur les terres du ranch, a fait l’objet d’une saisie hypothécaire en début d’année, a indiqué Kirkpatrick. Par ailleurs, la main-d’œuvre représente l’une des principales dépenses du ranch, et Kirkpatrick a donc dû réduire ses effectifs, passant de huit salariés à temps plein à cinq employés à temps partiel.
La famille envisage même de vendre l’exploitation.
Mais pour l’instant, Kirkpatrick tente de sauver son entreprise. Il a décidé de devenir lui-même son propre grossiste.
« Nous nous réinventons », a-t-il déclaré.
Le ranch se concentre désormais sur la vente de commandes de gros directement aux communautés juives. Ainsi, juste avant le début de Souccot, le 25 septembre, Kirkpatrick a livré un chargement à la congrégation Beth Emek de Pleasanton et à Chochmat HaLev à Berkeley, en Californie.
Kirkpatrick cherche également à séduire une nouvelle clientèle, en misant sur les différences réelles entre ses etrogs et ceux cultivés à l’étranger. Ses etrogs sont cultivés sans pesticides ni autres traitements chimiques ; après Souccot, ils peuvent donc être consommés tels quels, ou encore transformés en confiture, en écorces confites ou en liqueur.
Selon Karp, c’est ce qui les distingue des etrogs cultivés à l’étranger.
« Comme un etrog n’a guère de valeur s’il n’est pas d’une perfection esthétique irréprochable, les producteurs étrangers aspergent abondamment leurs arbres et leurs fruits de produits chimiques », a-t-il souligné, ajoutant qu’il déconseillait la consommation d’etrogs cultivés en dehors des États-Unis. « Disons simplement que ce ne serait pas mon premier choix pour faire une marmelade. »
Quels que soient les espoirs de Kirkpatrick, le sort du Lindcove Ranch, et celui des etrogs cultivés en Californie, va dépendre de plusieurs facteurs, notamment la météo et le déroulement de la prochaine saison de culture.
« Je suis agriculteur, je suis toujours optimiste », a-t-il affirmé. « Il faut l’être quand on travaille dans ce secteur. »
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