Evitant la Pologne, un lycée passe son voyage annuel de l’Holocauste – en Israël
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Evitant la Pologne, un lycée passe son voyage annuel de l’Holocauste – en Israël

L’Académie israélienne des Arts et des Sciences, élite située à Jérusalem, a une « alternative légitime » à la visite traditionnelle des terminales aux camps de la mort

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Roy Jacobson, Emmi Cohen et Halel Rege, étudiants de l'Académie israélienne des sciences et des arts, le 3 mai, plusieurs semaines après leur voyage de terminale de l'Holocauste, autour d'Israël (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
Roy Jacobson, Emmi Cohen et Halel Rege, étudiants de l'Académie israélienne des sciences et des arts, le 3 mai, plusieurs semaines après leur voyage de terminale de l'Holocauste, autour d'Israël (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Roy Jacobson, 18 ans, pensait qu’il en avait appris assez sur l’Holocauste.

Il pouvait aisément énumérer des détails pertinents au sujet de ses grands-parents, qui sont nés dans un village de Transylvanie et se sont réunis à nouveau après la guerre, en Suède, sa grand-mère ayant survécu au camp de concentration de Bergen-Belsen.

Après près de 12 ans dans le système scolaire israélien, il ne pensait pas qu’il pouvait ressentir ou apprendre quoique ce soit de nouveau sur la période tragique de l’histoire juive.

Mais l’approche inhabituelle de son lycée pour enseigner l’Holocauste aux élèves, et, de façon plus pertinente, la réaction de la société israélienne à la tragédie qui a changé l’avenir de l’Etat en devenir juif, a eu un effet certain sur Jacobson et le reste de sa classe de terminale.

Dans l’Académie des Arts et des Sciences israélienne, le pensionnat de Jérusalem où Jacobson étudie et qui réunit un groupe d’élite d’étudiants israéliens, les terminales ne voyagent pas en Pologne pour une semaine de visites des camps de concentration et des cimetières juifs comme la plupart de leurs amis âgés de 18 ans.

Au lieu de cela, ils se lancent dans une randonnée d’une semaine en Israël, avant la Journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah, visitant des musées et des institutions de l’Holocauste, écoutant des témoignages de survivants et parlant aux spécialistes de l’Holocauste, afin d’acquérir une meilleure compréhension de la manière dont l’Holocauste a affecté des générations d’Israéliens.

Cela fait un certain temps que le voyage en Pologne n’est plus à l’ordre du jour, a déclaré le principal Etay Benovich. Il était trop cher et trop effrayant et ne répondait pas aux besoins de chacun.

« Il était devenu trop automatique, trop routinier », a déclaré Benovich.

« Quand quelque chose est trop automatique, nous ne l’aimons pas. Et pour certains enfants, ce n’était tout simplement pas approprié. C’est un voyage très difficile et les enfants reviennent ici, dans leurs dortoirs, pour dormir ici et se réveiller au milieu de la nuit avec des cauchemars, et il y a trois autres colocataires. Nous avons donc dû voir les choses un peu différemment ».

Etay Benovich, le principal de l'Académie israélienne des sciences et des arts a aidé à changer la manière dont ses étudiants percevaient l'Holocauste, dans une photo de 2015 (Crédit : autorisation Etay Benovich)
Etay Benovich, le principal de l’Académie israélienne des sciences et des arts a aidé à changer la manière dont ses étudiants percevaient l’Holocauste, dans une photo de 2015 (Crédit : autorisation Etay Benovich)

L’éducation est souvent perçue différemment à l’AAS, où il y a environ 300 élèves de la seconde à la terminale, et la population étudiante est un mélange de laïques et de religieux, juifs, musulmans, druzes et chrétiens de toutes les régions d’Israël.

Fondée en 1990 par la Société d’excellence, par l’entremise d’une organisation à but non lucratif et financée largement par les nord-américains Bob et Mary Jane Asher, l’AAS a pour objectif d’être un lycée israélien unique, qui accueille des étudiants doués qui n’avaient pas trouvé leur place au sein d’écoles secondaires israéliennes « normales ». Le concept d’une école d’élite, a déclaré Benovich, a été considéré comme une idée presque snobe que le ministère de l’Éducation n’a pas soutenu au cours des premières années de l’école.

Maintenant, cependant, les résultats de l’école parlent d’eux-mêmes. Plus de 40 % des élèves fréquentent des programmes militaires préparatoires (mekhina), un autre pourcentage important sert dans les unités de renseignements, tandis que 31 % des étudiants et 15 % des étudiantes deviennent officiers, des chiffres qui représentant le double de la moyenne nationale, a déclaré Benovich. Presque tous les élèves fréquentent l’université et environ 25 % d’entre eux sont en cours de doctorat.

Il y a aussi un pourcentage important d’élèves et d’enseignants à l’école qui ne soutiennent pas les actions de l’armée, comme en témoigne une lettre très médiatisée écrite et signée en 2015 par près de 60 professeurs et diplômés de l’AAS, encourageant les élèves de l’école à refuser de faire leur service militaire obligatoire en raison de ‘l’occupation’ par Israël de la Cisjordanie.

C’est une école qui attire les étudiants qui cherchent à apprendre, dit Benovich, et dont le style d’apprentissage ne fonctionne pas dans les écoles israéliennes plus traditionnelles.

« C’est un endroit avec beaucoup d’étudiants qui n’ont pas trouvé leur place dans d’autres écoles, et nous leur offrons un groupe d’égal à égal, des enfants qui sont intéressés par les mêmes choses, et nous permettons aux étudiants de se sentir à l’aise avec qui ils sont », a-t-il dit. « Ici, ils peuvent faire partie de la foule, à l’aise avec qui ils sont, et c’est très puissant. »

L'école, fondée en 1990, se trouve à Givat Massua à Jérusalem (Crédit : autorisation IASA)
L’école, fondée en 1990, se trouve à Givat Massua à Jérusalem (Crédit : autorisation IASA)

L’approche de l’école quant à l’apprentissage, démontrée par la possibilité de se spécialiser dans l’un des quatre domaines – sciences naturelles, musique, arts visuels ou sciences humaines – est aussi un changement éducatif, a déclaré Benovich, soulignant que les élèves ont besoin d’être motivés pour apprendre, se consacrant à la spécialité qu’ils choisissent.

Leur programme éducatif sur l’Holocauste découle d’un point de vue similaire.

Il y a plusieurs années, l’école a eu l’idée d’explorer les conséquences de l’Holocauste en Israël, y compris par les témoignages de survivants et par l’acquisition d’une meilleure compréhension de l’effet de l’Holocauste sur des générations d’Israéliens.

« Nous avons obtenu des réactions », a déclaré Benovich. « Les gens nous ont demandé ‘Comment pouvez-vous ne pas donner aux enfants de cette occasion incroyable d’aller en Pologne ?’ Chaque année, certains étudiants essaient de me convaincre de changer le voyage. »

En fait, un vote a été organisé par le comité des parents de l’école il y a deux ans pour tenter de convaincre l’école de reconsidérer le voyage en Pologne. Seulement deux parents sur 20 ont voté pour essayer de changer l’avis de Benovich.

« Cela m’a beaucoup ému », dit-il. « Parce que cela voulait dire que les parents comprennent cela, que nous créons une alternative légitime. »

Le voyage d’une semaine est prévu pour la classe de terminale avec la contribution et l’assistance des élevés. Il existe des sites et des organisations qui se répètent chaque année, comme le musée des combattants du Ghetto au Kibbutz Lohamei Hagetaot, mais il y a aussi eu des changements en fonction de la classe et de ses intérêts. L’élément le plus important de chaque voyage est d’entendre des témoignages de survivants, une partie du voyage que les élevés jugent indispensables à leur propre expérience.

« Les témoignages sont quelque chose qui ne peut être enseigné ou lu », a déclaré Halel Regev, 18. « Il faut les entendre, et nous sommes la dernière génération à pouvoir entendre les survivants ; la prochaine génération ne les entendra pas du tout. »

Cette année, les élèves de terminale ont rencontré Mickey Goldman, 90 ans, un survivant d’Auschwitz et enquêteur de la police au procès d’Eichmann en 1961, qui a fini par être celui qui dispersa les cendres d’Eichmann sur la Méditerranée.

« C’était fou de le voir dans le film puis de le rencontrer en personne », a déclaré Emmi Cohen, 17 ans. « C’était fascinant à écouter. »

Ce qui les a surpris est combien ils ont appris, même après près de 12 ans d’enseignement sur l’Holocauste.

« Chaque témoignage m’a détruit, et ça m’a surpris », a déclaré Cohen.

Le survivant d'Auschwitz et enquêteur au procès d'Eichmann, Mickey Goldman, parlant aux étudiants de l'IASA en mars 2016 (Crédit : autorisation IASA)
Le survivant d’Auschwitz et enquêteur au procès d’Eichmann, Mickey Goldman, s’adressant aux étudiants de l’IASA en mars 2016 (Crédit : autorisation IASA)

Pour Jacobson, les témoignages ont changé la façon dont il voyait les survivants et leurs fins heureuses supposées.

« Lorsque vous entendez leur témoignage et leur histoire et comment tout cela devenait de pire en pire, vous pensez qu’il y aurait une fin heureuse, mais il n’y en a pas », dit-il. « Ça devenait juste de pire en pire. »

Leurs amis d’enfance avaient des réactions différentes au fait qu’ils ne se rendront pas en Pologne. Le groupe d’amis d’enfance de Regev a essayé de la convaincre de se joindre à leur voyage, mais elle ne voulait pas voir la Pologne comme ils le feraient.

« Je pense que les voyages en Pologne sont là pour vous terrifiez », a déclaré Regev. « Il y a quelque chose de bien dans cela, mais il y a là-bas un message pour lequel je ne suis pas encore prête pour le moment. Je préfère le faire pendant l’armée ou l’université ».

Les amis de Cohen ont pensé que son école n’enseigne rien à propos de l’Holocauste, dit-elle.

« Je leur ai dit que ce n’est pas que nous n’apprenons rien, c’est juste enseigné d’une manière différente », dit-elle.

Aujourd’hui, des années après que l’école ait pris la décision capitale de modifier son programme d’éducation sur l’Holocauste, d’autres écoles israéliennes envisagent des programmes similaires, a déclaré Benovich.

« Ils me demandent « comment as-tu fais ça ? » dit Benovich. « Je leur dis que c’est leur décision sur le genre de voyage à faire, et avec quel type d’ordre du jour. Pour nous, l’important est d’entendre le plus de survivants possible, même si c’est difficile, parce que c’est l’essentiel. »

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