Haredim et fourreurs s’inquiètent d’une loi contre la fourrure à New York
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Haredim et fourreurs s’inquiètent d’une loi contre la fourrure à New York

La nouvelle loi vise une industrie traditionnellement juive, et certains craignent que les ultra-orthodoxes puissent être ciblés s'ils portent des shtreimels en fourrure

La famille de Marc Kaufman est dans le commerce de la fourrure à New York depuis cinq générations. (Josefin Dolsten JTA)
La famille de Marc Kaufman est dans le commerce de la fourrure à New York depuis cinq générations. (Josefin Dolsten JTA)

NEW YORK (JTA) — C’est l’été, et Marc Kaufman a des milliers de manteaux dans la cave de son magasin de Manhattan. Moyennant finance, ce vendeur de fourrure de cinquième génération les nettoie et les garde pour ses clients afin d’éviter qu’ils ne s’abîment sous l’effet de la chaleur.

A l’étage, il y a des centaines de manteaux en vente – du lynx, du vison, du chinchilla, de la zibeline et du coyote, le préféré de Marc Kaufman. Il y en a pour tous les goûts, du long manteau blanc en renard avec des taches de couleur rose claire, noire et bleue jusqu’à la veste en chinchilla de type blouson d’aviateur aux reflets gris bleutés.

Les manteaux se vendent en moyenne 3 000 dollars, mais certains peuvent atteindre les 150 000 dollars. Marc Kaufman en a vendus à des célébrités comme Jennifer Lopez et 50 Cent, et son grand-père a vendu de la fourrure à Marilyn Monroe et Liberace.

Mais une nouvelle loi proposée à la municipalité de la ville pourrait bien menacer son activité, et celle des quelque 150 autres boutiques de New York qui tirent la majorité de leur revenus de la vente de fourrures.

Marc Kaufman vend de la fourrure à des célébrités dans sa boutique de Manhattan mais il a dit que la plupart de ses clients sont des gens normaux. (Josefin Dolsten via JTA)

En mars, le président du Conseil municipal, Corey Johnson, a présenté une loi qui interdirait la vente de tous nouveaux vêtements.

« Comme j’aime les animaux, je pense qu’il est cruel de tuer un animal dans l’unique optique que des gens achètent et portent un manteau de fourrure. Il n’y a aucun besoin à tout cela », a-t-il ainsi écrit dans un communiqué avant de présenter le projet de loi.

En mai, le conseil a entendu les témoignages de partisans et d’opposants de l’interdiction. Après l’audience, Johnson a légèrement changé de ton, déclarant qu’il voudrait qu’une interdiction potentielle soit étalée dans le temps afin d’éviter d’avoir un impact trop direct sur l’industrie.

Le Sénat et l’Assemblée de New York envisagent aussi d’adopter des lois pour interdire la vente de fourrure dans l’Etat.

Les boutiques qui gagnent la majorité de leurs revenus grâce aux ventes de fourrure emploient environ 1 110 personnes, selon le groupe Fur NYC, qui s’oppose à l’interdiction. Et cela n’inclut pas une chaîne d’approvisionnement qui comprend des activités de marketing, de banque et d’assurance, a déclaré le groupe.

« Une interdiction de la fourrure serait catastrophique pour la ville de New York – cela éliminerait une communauté historique d’artisans, avec des milliers d’emplois pour des New-yorkais qui n’ont jamais rien fait d’autre et des millions de revenus de taxes qui sont cruciaux pour les programmes d’aide du gouvernement pour les New-yorkais », selon Fur NYC.

Comme dans beaucoup de boutiques du quartier de la fourrure de New York, des pancartes ornent le magasin de Marc Kaufman pour protester contre la proposition de loi.

« S’ils ne veulent pas porter de fourrure, ils [n’ont pas à] en porter », a-t-il dit au JTA la semaine dernière. « S’ils ne veulent pas manger de viande, qu’ils ne mangent pas de viande. Mais ne m’imposez pas vos opinions. »

Il y a plus de 150 magasins de fourrure dans New York City, selon un groupe de commerce qui s’oppose à l’interdiction proposée. (Josefin Dolsten via JTA)

Autrefois, les Juifs dominaient l’industrie de la fourrure et des vêtements de New York. Le boom de l’industrie du vêtement prêt-à-porter après la Guerre de Sécession a coïncidé avec de grandes vagues d’immigration juive venues d’Europe de l’Est, a expliqué Daniel Soyer, un professeur d’histoire juive américaine à l’université de Fordham qui mène des recherches sur l’industrie du vêtement. De fait, la propre famille de Marc Kaufman est entrée dans l’industrie en 1870 après avoir émigré de Russie, d’Allemagne et de Hongrie.

Puisque la production de vêtements de prêt-à-porter était une nouvelle industrie, les Juifs étaient confrontés à moins de difficultés que dans des domaines déjà bien établis, a expliqué Soyer. Certains Juifs ont ramené des compétences utiles de leur pays d’origine.

Le nombre de Juifs travaillant dans l’industrie textile est resté très élevé dans les années 1920 (en 1910, trois quarts des vendeurs de fourrure de la ville étaient juifs). Le chiffre a commencé à décliner dans les années 1960 avec l’arrivée de la production de masse dans le secteur, selon Soyer.

Les défenseurs des droits des animaux affirment que la pratique et les méthodes utilisées afin de tuer des animaux pour leur fourrure sont cruelles. Dès 1992, le groupe de défense des animaux PETA a lancé sa mémorable campagne soutenue par des célébrités, « Mieux vaut être nu que de porter de la fourrure ».

Lors de l’audience sur la loi proposée le mois dernier, Johnson a montré des images choquantes d’animaux élevés et tués pour leur pelage. Un certain nombre de célébrités, dont le gourou de la mode, Tim Gunn, se sont exprimées aux côtés de PETA en faveur de l’interdiction.

En plus des vendeurs de fourrure, d’autres s’opposent également à l’interdiction proposée. Des membres de la communauté noire, pour qui la fourrure continue à représenter quelque chose de symbolique, et certains défenseurs de l’environnement, qui avancent l’argument qu’elle va entraîner l’augmentation de faux manteaux en fourrure non-biodégradable.

Les Juifs ultra-orthodoxes s’opposent aussi à l’interdiction. Ils portent souvent des chapeaux en forme de gâteau en zibeline, connus sous le nom de shtreimels pour le shabbat et les fêtes. Fabriqués à partir de queues de zibelines et de renards, les couvre-chefs peuvent coûter jusqu’à 5 000 dollars.

Photo d’un homme essayant un shtreimel dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Shearim de Jérusalem. (Crédit photo : Nati Shohat/Flash90)

Le conseiller municipal de Brooklyn, Chaim Deutsch, a cité la pratique hassidique comme une raison pour laquelle il s’oppose à l’interdiction. La loi contient une exemption religieuse qui permettrait d’autoriser la vente de fourrure pour ceux qui l’utilisent dans le cadre de leur foi.

« Si nous interdisons la fourrure, et qu’après, des gens en portent toujours dans la rue, en prenant en compte le fait que les crimes racistes sont en augmentation à New York, les gens seront ciblés dans les rues, on leur dira, ‘Pourquoi vous portez cela s’il y a une interdiction de la fourrure ?’ », a déclaré Chaim Deutsch, un Juif orthodoxe, au New York Times.

Alexandre Rapaport, un ultra-orthodoxe qui dirige un réseau de cuisines populaires casher basé à Brooklyn, a fait écho aux craintes de Deutsch.

« Il y a des milliers et des milliers de citoyens qui portent [le shtreimel] par culture et par tradition, et c’est presque symbolique de leur style de vie », a-t-il dit au JTA.

Des hommes ultra-orthodoxes portent des shtreimels et de bekishes. (Dror Garti/Flash90)

Rapaport a remis en question l’efficacité du projet de loi, puisqu’il n’interdira la fourrure qu’à New York, et il se demande si cela ne va pas revenir à mettre « une cible sur chaque shtreimel« .

Certains voient l’exemption religieuse comme problématique et intenable. Bezalel Stern, un avocat chez Kelley, Drye & Warren, LLP, représentant la Fédération de fourrure internationale, a dit que l’exemption viole la Clause d’établissement du Premier Amendement parce qu’elle favoriserait la religion, et le gouvernement devrait évaluer la validité des croyances religieuses d’une personne.

Il craint que si la loi est adoptée, l’exemption religieuse ne tienne pas devant un tribunal.

« Je pense que le président du Conseil municipal sait que l’exemption religieuse est anticonstitutionnelle, et il l’a introduite dans la loi parce qu’il veut détourner l’attention des gens afin de faire passer le texte », a déclaré Bezalel Stern.

Mais l’interdiction est aussi soutenue par des Juifs.

Le rabbin Shmuly Yanklowitz, le fondateur de Shamayim – défense juive des animaux, a critiqué l’opposition des ultra-orthodoxes dans un e-mail envoyé au JTA, déclarant que porter des shtreimels est une coutume et non une obligation de la loi juive.

« Ce n’est pas nécessaire pour marquer la sainteté », a déclaré Shmuly Yanklowitz, qui est orthodoxe. « En revanche, il est nécessaire de suivre l’idée de ‘tzar ba’alei chaim’ : ne pas causer de douleur inutile aux animaux ».

Jewish Veg, un groupe qui défend le véganisme dans la communauté juive, s’est aussi prononcé en faveur de l’interdiction. Dans un communiqué, le groupe a dénoncé les pratiques de l’industrie de la fourrure, qui constituent des « violations choquantes de l’éthique juive ».

Des activistes défenseurs des droits de animaux sont éclairés par les lumières de la police alors qu’ils manifestent devant le défilé mode de Marc Jacobs pendant la Fashion Week à New York, le mercredi 14 février 2018. (AP Photo/Andres Kudacki)

« Le judaïsme impose que nous traitions les animaux avec compassion et sensibilité, et les pratiques de l’industrie de la fourrure violent directement ce commandement », a déclaré l’organisation.

Dans le même temps, Marc Kaufman a dit préférer se consacrer à faire tourner son activité plutôt que de se préoccuper d’une loi dont il pense qu’elle a peu de chances de passer.

« Dieu s’occupera de tout. La fourrure vient de Dieu, c’est dans la Bible. »

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