La fable inspirée de la culture yiddish qui remonte le moral en pleine pandémie
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La fable inspirée de la culture yiddish qui remonte le moral en pleine pandémie

Max Gross, féru de la période de la Seconde Guerre mondiale, se confie sur son roman "The Lost Shtetl"

Photographie de Roman Vishniac d'écoliers juifs à Mukacevo, en Europe de l'Est, dans les années 1930. (© Mara Vishniac Kohn, autorisation du Centre international de la photographie)
Photographie de Roman Vishniac d'écoliers juifs à Mukacevo, en Europe de l'Est, dans les années 1930. (© Mara Vishniac Kohn, autorisation du Centre international de la photographie)

La Shoah a toujours intrigué l’auteur Max Gross. Mais en lisant sans cesse sur le génocide notoirement efficace des Juifs par les nazis, une pensée le tracassait : il se demandait s’il était possible qu’ils aient raté un village juif quelque part en Europe de l’Est. Et si c’était le cas, que se serait-il passé ?

L’écrivain de 41 ans imagine alors une réponse possible à cette question dans son formidable premier roman, The Lost Shtetl, disponible en anglais.

Ayant grandi à New York, il prenait le métro en lisant des livres sur la Seconde Guerre mondiale, dont des biographies d’Adolf Hitler. « Quand j’ai eu un Kindle, les gens dans le métro ont finalement arrêté de penser que j’étais un nazi », a-t-il plaisanté auprès du Times of Israel dans une récente interview.

Toute cette lecture a porté ses fruits dans les touches réalistes contenues dans la fable de The Lost Shtetl. Nous avons ici un shtetl polonais fictif appelé Kreskol qui a été inexplicablement ignoré par les nazis. La vie continue paisiblement à Kreskol comme il y a un siècle. Cependant, lorsqu’un couple tout juste divorcé disparaît, des événements imprévus provoquent un réveil inquiétant pour les habitants de la ville.

« The Lost Shtetl » de Max Gross. (HarperCollins)

Coupés du reste du pays et du monde (sans que personne ne leur explique comment, quand et pourquoi), les habitants de Kreskol débarquent dans la Pologne d’aujourd’hui sans avoir connaissance de la Shoah, de la création de l’État d’Israël ou de la Guerre froide. Ils n’ont jamais vu une voiture, ni un téléphone et ni un ordinateur.

Un tel conte aurait pu se transformer en une stupide histoire des Sages de Chelm sans le merveilleux style de l’auteur et les questionnements philosophiques profonds qui sous-tendent la narration.

Dans l’interview accordée au Times of Israel, Gross cite les grands de la littérature yiddish comme source d’inspiration.

« J’étais obsédé par Isaac Bashevis Singer quand j’étais au lycée. J’ai également lu beaucoup d’œuvres de Cholem Aleikhem. Je voulais que le narrateur soit dans cette tradition », indique l’auteur.

« C’est une voix qui est à la fois celle du shtetl et du monde moderne qui regarde en arrière », a-t-il ajouté.

Gross, rédacteur en chef de la publication immobilière Commercial Observer, a fait ses débuts dans le journalisme au Forward. Là, il répondait patiemment aux appels réguliers de la veuve du célèbre écrivain yiddish Chaim Grade, qui lui disait que le travail de son mari ne faisait pas l’objet du respect qu’elle pensait mériter de la part du journal.

Illustration : Synagogue de Pińczów, Pologne. (George K. Loukomski via Wiki commons)

Gross regrette de ne pas pouvoir lire la littérature yiddish en version originale et de devoir se fier aux traductions anglaises.

« Je suis comme Pesha quand il s’agit de langues », dit-il, se comparant à la divorcée en fuite dans The Lost Shtetl qui, bien que jeune, est incapable d’apprendre une deuxième langue – même quand sa vie en dépend.

Ce père marié qui vit à New York est également l’auteur de From Schlub to Stud: How to Embrace Your Inner Mensch and Conquer the Big City, un guide combinant mémoires et rencontres qui a été inspiré par son étrange ressemblance avec l’acteur comique et producteur, Seth Rogen. Cependant, il s’est toujours efforcé de produire des fictions, notamment dans le cadre d’un programme de bourses artistiques à Arad, en Israël, en 2000-2001.

L’idée de The Lost Shtetl lui est venue il y a dix ans, et au début il pensait que ce serait une bonne petite histoire. Mais lorsque Kreskol est devenu un univers bien réel dans l’esprit de Gross, il a fini par comprendre qu’il avait un roman entre les mains.

Illustration : « In the Shtetl » de Zoya Cherkassky. (Autorisation de l’artiste)

« J’ai réalisé une première ébauche du livre en 2014, et lorsque Trump a été élu en 2016, j’étais très déprimé et j’ai cessé d’être accro aux informations. Je me suis concentré et j’ai utilisé mon temps pour finir le roman », confie l’écrivain.

The Lost Shtetl commence par la disparition de Pesha et de son ex-mari. Les rabbins de Kreskol envoient un jeune assistant boulanger nommé Yankel dans la ville la plus proche pour les retrouver. Yankel est le candidat idéal pour cette tâche dangereuse, car sa mère célibataire est morte et il n’a pas d’autre parent proche à qui il manquerait s’il devenait la proie des animaux de la forêt environnante.

Après un certain temps, Yankel retourne à Kreskol sans le couple disparu. Il revient en fait accompagné de fonctionnaires du gouvernement et des médias. Kreskol est alors désormais connu du monde extérieur, et la vie n’y sera plus jamais la même. Les choses vont également changer radicalement pour Yankel, lorsqu’il décide de s’enfuir à Varsovie pour commencer une nouvelle vie dans la Pologne actuelle. Dans la capitale, il rencontre la fugitive Pesha.

Le récit alterne essentiellement entre l’existence de Yankel et Pesha dans la Pologne actuelle, et la vie à Kreskol après sa découverte par les autorités et la population polonaises. Yankel et Pesha apprennent – entre autres choses – que tout le monde n’aime pas les Juifs autant que chez eux. Et comme cela arrive souvent dans les communautés juives confrontées à des changements, Kreskol se divise en factions acerbes.

Illustration : Grande Synagogue Stara Sól. (Domaine public via Wikicommons)

Bien qu’il y ait de l’humour dans The Lost Shtetl, il devient plus sombre une fois que la connaissance de la Shoah s’infiltre dans la conscience des habitants de Kreskol.

The Lost Shtetl traite du choc des civilisations et du prix que les gens sont prêts à payer – ou non – pour vivre dans le monde moderne. Il soulève également d’importantes questions sur la singularité de la Shoah, et la place des Juifs en Pologne aujourd’hui.

Gross, cependant, s’est empressé de souligner qu’il ne porte pas de jugement sur la communauté juive dans la Pologne actuelle, où il s’est rendu il y a environ six ans alors qu’il faisait des recherches pour son livre.

« Je pense que les questions qui sont soulevées s’adressent aux Juifs de la diaspora en général. Je pense que la situation est encore plus difficile en Pologne », a-t-il déclaré.

Max Gross. (Jane Gross)

« La Pologne a beaucoup changé politiquement pendant que j’écrivais le livre », commente-t-il, en faisant référence à la montée significative du populisme de droite dans le pays.

Lorsque Gross a commencé à écrire il y a huit ans, il ne pouvait pas prévoir à quel point ses principaux thèmes trouveraient un écho auprès des lecteurs vivant une pandémie qui les contraint à l’isolement.

La critique littéraire et auteur Daphne Merkin a récemment écrit que la « dose de fable du roman pourrait être le meilleur remède à un moment contemporain psychologiquement intolérable ».

En effet, l’astucieux The Lost Shtetl est plein de réalisme magique et d’humour décapant qui transportent les lecteurs loin de cette malheureuse année 2020. Mais en même temps, il est rempli de questions philosophiques sérieuses qui nous laissent songeurs longtemps après la lecture de la dernière page.

Gross laisse les lecteurs décider eux-mêmes s’ils veulent ou non porter des lunettes de couleur rose. Mais il sait très bien où il en est.

« L’une des plaies de la modernité est la nostalgie, qui est presque toujours fallacieuse », selon lui.

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