L’antisémitisme déchaîné des partisans de Trump glace les électeurs juifs
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L’antisémitisme déchaîné des partisans de Trump glace les électeurs juifs

Pour beaucoup d’Américains qui pensaient que le sectarisme et les préjugés contre les juifs appartenaient à un passé lointain, l’élection de 2016 a été un réveil amer

Des manifestants devant la Trump Tower sur la Cinquième Avenue de New York, l29 septembre 2016. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/JTA)
Des manifestants devant la Trump Tower sur la Cinquième Avenue de New York, l29 septembre 2016. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images/JTA)

WASHINGTON (JTA) – Piété ? Non. Passeports ? Prêts. Paranoïa ? En route.

Les juifs américains n’ont jamais été de ceux qui manquent une élection, qu’il s’agisse de voter, de lever des fonds ou de donner son avis pendant un dîner. Mais même pour une communauté habituée à frayer avec la politique, la campagne 2016 a été différente.

Les enjeux sont si importants, les différences si fortes, les discours si excédés que Trump vs. Clinton semble emporter autre chose.

Il y a aussi une composante spécifiquement juive dans cette élection, que certains électeurs ressentent, et qui leur a fait réévaluer leur opinion de ce qu’est être juif aux Etats-Unis.

Le rabbin Daniel Bogard, 33 ans, de Cincinnati, a déclaré n’avoir personnellement jamais fait face à l’antisémitisme jusqu’à cette campagne électorale. Il a maintenant été traité deux fois d’assassin du Christ sur les réseaux sociaux, une fois par la gauche, une fois par la droite, alors qu’il défendait Israël.

« Il y a eu des permissions qui ont été données, de dire ces choses que nous n’avions pas l’habitude de dire », a déclaré Bogard, qui avec son épouse, le rabbin Karen Kriger Bogard, s’est récemment installé comme rabbin associé d’Adath Israël, une synagogue conservatrice.

Cela a entraîné chez lui une modification radicale de l’opinion qu’il avait autrefois, que la communauté juive établie était trop prompte à accuser les autres d’antisémitisme.

« En tant que rabbin, jusqu’à l’année dernière, je vous aurais dit que l’antisémitisme était absent, que c’était un gourdin utilisé par le monde juif institutionnel, que nous criions au loup trop rapidement, que nous l’utilisions trop rapidement pour former l’identité de nos jeunes, a-t-il déclaré. Je vous aurais dit toutes ces choses. Et à présent que je dois m’y opposer, cela a ébranlé ma compréhension. »

Donald Trump, le candidat républicain à l’élection présidentielle américaine, qui a prononcé des tirades contre les musulmans, les hispaniques et d’autres minorités pendant sa campagne, imprudemment, selon ses critiques, involontairement, selon ses partisans, a plongé dans le racisme et l’antisémitisme légers qui occupaient autrefois les marges de la vie américaine.

Le candidat républicain aux élections présidentielles américaines Donald Trump à West Palm Beach, en Floride, le 13 octobre 2016. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)
Le candidat républicain aux élections présidentielles américaines Donald Trump à West Palm Beach, en Floride, le 13 octobre 2016. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)

A leur tour, cela a encouragé la sortie d’une altérité que certains juifs, particulièrement la génération Y, n’avaient jamais ressenti, ni pensé qu’ils ressentiraient.

La Ligue anti-diffamation (ADL) a averti contre l’imagerie antisémite des partisans de Trump pendant toute la campagne, et a imploré le candidat de renoncer à ses fournisseurs, parfois avec succès. Ces deux derniers jours, la campagne Trump a diffusé une publicité télévisée sur une « structure puissante mondiale et internationale » que l’ADL et d’autres associations juives ont dénoncée comme un thème antisémite classique.

Jordana Merran, 28 ans, consultante en politique étrangère à Washington, D.C., a déclaré être restée insouciante après les avertissements de la génération de ses parents, que les juifs pourraient à nouveau faire face aux privations de ce qui semblait être un passé lointain.

Merran est constamment sur les réseaux sociaux. Elle a autrefois « liké » par réflexe des photos de ses amis juifs parce qu’elles montraient de la joie, de la chaleur. A présent, certaines de ces photos ont été transformées en chambres à gaz et en four, un mème internet récurrent parmi les antisémites d’extrême-droite qui se déclarent partisans de Trump, et cela la rend malade.

« Nous sommes toujours une minorité dans ce pays, et cette position de confort et d’être à la maison ne peut pas être prise pour acquise, a-t-elle déclaré. Voir ce poison contre les juifs est si choquant et décourageant. Cela vous fait vous demander si nous avons de la chance aujourd’hui, ce que nous réserve le futur. »

Ce que le futur réserve n’est pas une question théorique pour certains électeurs élevés dans les histoires de leurs parents et grands-parents qui ont fui les persécutions.

« Ma sœur et son fils n’ont pas de passeport, mais je l’ai poussée à en faire cet été », a raconté Suzanne Reisman, 40 ans, auteure new-yorkaise qui a été harcelée par des antisémites sur Twitter. « Mes grands-parents sont des survivants de l’Holocauste. J’espère que nous n’en arriverons pas là, mais si nous devons fuir, nous sommes prêts. »

Certes, il y a beaucoup de juifs pour qui cette élection n’est pas différente des autres. Maxim Smyrnyi, répondant à un appel d’un journaliste de JTA sur les réseaux sociaux, qui demandait des commentaires sur la manière dont l’élection avait changé les gens, a comparé la montée de Trump au révérend Jeremiah Wright, prêcheur de Chicago qui comptait autrefois Barack Obama parmi ses fidèles. Wright était un critique féroce d’Israël, qui a une fois accusé « eux, les juifs » d’avoir écarté Obama de lui.

Le révérend Jeremiah Wright, l'ex-pasteur du président Obama, prononce un discours à Washington dans lequel il qualifie Israël d' "état d'apartheid" et affirme que "Jésus était un Palestinien", le 10 octobre 2015. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le révérend Jeremiah Wright, l’ex-pasteur du président Obama, prononce un discours à Washington dans lequel il qualifie Israël d’ « état d’apartheid » et affirme que « Jésus était un Palestinien », le 10 octobre 2015. (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Si les juifs ont survécu au président actuel dont le pasteur depuis 20 ans était antisémite, Jeremiah Wright, ils peuvent supporter quiconque sera élu cette fois », a écrit Smyrnyi sur Facebook.

Obama a dénoncé Wright après la publication de ses déclarations anti-Israël ; l’antisémitisme de Wright s’est manifesté dans les remarques qu’il a faites après qu’Obama l’a ignoré.

Mais il y a aussi des experts juifs de la droite politique qui s’inquiètent des forces sombres déchaînées par l’appel intentionnel ou collatéral de Trump aux antisémites.

Les juifs ne devraient pas « ignorer le réchauffement de l’antisémitisme de droite simplement parce que son parent proche, l’anti-sionisme de gauche, reste puissant sur les campus universitaires et les cercles politiques progressistes », a écrit Bret Stephens, lauréat du prix Pulitzer et détracteur de Trump qui écrit pour le Wall Street Journal. « La conversion du parti républicain en un parti philosémite et puissamment pro-Israël est relativement récente. Aucune loi n’impose que cela doive durer. »

Pour sa part, l’équipe de campagne de Trump souligne que la campagne n’est pas antisémite et ne tente pas non plus de séduire l’extrême-droite raciste, comme l’a déclaré dimanche un important conseiller en réponse aux critiques de l’ADL sur la publicité de la « structure puissante mondiale ».

« Le message de M. Trump et tous les comportements dont j’ai été témoin depuis les plus de vingt années que je le connais ont été constamment pro-juif et pro-Israël, et les accusations selon lesquelles il en serait autrement sont totalement infondées », a déclaré dimanche dans un communiqué à CBS News Jason Greenblatt, avocat de la Trump Organization et coprésident du comité de conseil sur Israël de la campagne.

« La suggestion qu’une publicité soit autre chose est totalement fausse et déplacée. »

D’autres notent que la fille de Trump, Ivanka, et son mari, le promoteur immobilier et conseiller crucial de Trump Jared Kushner, sont juifs orthodoxes.

Jared Kushner et sa femme, Ivanka Trump, au gala de l'Institut de costume, ‘Manus x Machina: Fashion in an Age of Technology’  au Metropolitan Museum of Art à New York, le 2 mai 2016. (Crédit : Mike Coppola/Getty Images for People.com, via JTA)
Jared Kushner et sa femme, Ivanka Trump, au gala de l’Institut de costume, ‘Manus x Machina: Fashion in an Age of Technology’ au Metropolitan Museum of Art à New York, le 2 mai 2016. (Crédit : Mike Coppola/Getty Images for People.com, via JTA)

« Mon beau-père n’est pas antisémite, a écrit Kushner. Le pire que ses détracteurs puissent dire avec justesse à son propos est qu’il n’a pas été attentif aux images retweetées, qui peuvent être jugées offensantes. »

Contactés par JTA pour des demandes de commentaires, certains rabbins ont déclaré que c’était toujours la même rengaine.

« Je n’ai eu aucune conversation surprenante ou dérangeante », a déclaré le rabbin David Kaiman, de la congrégation Bnai Israël de Gainesville, en Floride.

Mais pour d’autres, l’élection a radicalement transformé la manière dont ils se perçoivent dans le paysage américain.

« Avant, je ne pensais pas que ma judaïté était une race », a déclaré une femme de 39 ans qui vit dans la métropole de Washington et a demandé à ne pas être identifiée parce que son employeur lui demande de ne pas être politisée.

« Je n’aimais pas la caractérisation de ‘race’ pour deux raisons : d’abord, cela sent le genre de mesures au compas et d’évaluations de caractères qu’Hitler et les nazis ont favorisées pendant la Seconde Guerre mondiale, et ensuite, j’ai en général le sentiment que la race est une construction sociale que nous, humains, avons conçu pour faciliter le classement des personnes en catégories et ainsi ordonner notre monde, a-t-elle expliqué. Mais cette élection a changé cela pour moi. Je me sens plus ‘autre’ qu’autrefois. Je suis restée éveillée au milieu de la nuit et ai envisagé le sort qui s’est abattu sur les frères de ma grand-mère et d’autres personnes de ma famille, qui sont morts pendant l’Holocauste, me demandant ce que cela faisait, à quel moment ils avaient réalisé qu’ils étaient condamnés. »

A présent, cette femme tente de persuader son époux de déménager en Israël avec leur fille de cinq ans si Trump est élu, une option qu’elle n’avait jamais envisagée sérieusement.

« Je n’ai pas le sentiment que nous serons envoyés dans un camp le 21 janvier », après la prise de fonction du prochain président, a-t-elle déclaré. « Je pense que cela sera un processus lent ; nous n’avons pas à prendre une décision le 9 novembre de peur que nous ne puissions plus le faire après. »

Israël pèse dans le calcul post-Trump de différentes manières. Merran, la consultante en politique étrangère, dit que ses connaissances juives qui continuent à soutenir Trump parce qu’il sera « meilleur pour Israël » ont remis en cause son allégeance à la communauté pro-Israël.

« Quand je vois des personnes de ma communauté dire que nous devons voter d’une certaine manière parce que les intérêts de l’Etat juif sont en jeu, cela m’interroge sur l’ordre de nos priorités », a-t-elle dit.

Certains juifs plus âgés ont affirmé qu’ils reconnaissaient le schéma des évènements dont ils avaient été témoins dans leur jeunesse.

Le déclic pour Norman Gelman, 97 ans, consultant en politique publique à la retraite qui vit à Potomac, dans le Maryland, a été que « les suprématistes blancs et les néonazis ont rapidement reconnu [Trump] comme leur champion. Son attitude et son narcissisme m’ont très vite rappelé Mussolini. »

Un partisan de Trump chante "Juif S.A." pendant un meeting du candidat républicain à Phoenix, dans l'Arizona, le 29 octobre 2016. (Crédit: capture d'écran YouTube)
Un partisan de Trump chante « Juif S.A. » pendant un meeting du candidat républicain à Phoenix, dans l’Arizona, le 29 octobre 2016. (Crédit: capture d’écran YouTube)

William Berkson, 72 ans, écrivain qui vit à Reston, en Virginie, a déclaré que s’il y avait quelque chose, c’était le plus grand danger posé par Trump que par les démagogues précédents, parce qu’il a comme outil la livraison instantanée garantie par les réseaux sociaux.

« Aujourd’hui, les dirigeants peuvent avoir un effet encore plus catalyseur sur leurs partisans en raison du grossissement de l’approbation sociale, a déclaré Berkson. Quand un dirigeant dit quelque chose qui est OK, des millions de partisans peuvent se renforcer les uns les autres avec le même message sur les réseaux sociaux. »

Micah Nathan, 43 ans, auteur qui vit à Newton, dans le Massachusetts, a déclaré que Trump n’était choquant que parce qu’il disait ouvertement ce que les républicains sous-entendent de manière codée depuis des années sur des sujets comme l’immigration, la communauté musulmane et la menace de la mondialisation.

« Trump n’a pas créé sa base. Il lui a donné une voix unifiée, les règles adoucissantes du discours public en moins », a déclaré Nathan.

Dans l’état pivot de l’Ohio où les deux candidats ont fait campagne ces derniers jours, Bogard a déclaré que le buzz avait commencé dès la fin du service.

« Tout ce que vous dites dans un sermon, qu’il soit conçu pour être politique ou pas, est pris pour être politisé », a déclaré le rabbin.

Comme la mère de Washington qui reste éveillée la nuit, Bogard se retrouve les yeux grands ouverts en pleine nuit, « dans une sueur froide, à cause de l’élection. »

« J’ai parlé à beaucoup de personnes, qui ont toute cette peur de l’élection à 4h00 du matin », a-t-il déclaré.

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