Les élections provoquent des séismes politiques, tant en Israël qu’aux États-Unis… et entre les deux pays
Entre accusations de fraude qui menacent la démocratie et une majorité introuvable pour Eisenkot, l’État juif voit aussi son aide militaire américaine remise en question
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David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Les résultats des élections du 27 octobre ont été officiellement validés mercredi, comme prévu, puis remis au président Isaac Herzog. Une étape décisive qui ouvre désormais la voie aux tractations en vue de la formation du prochain gouvernement. Herzog va recevoir l’ensemble des représentants des 11 partis élus à la nouvelle Knesset afin de recueillir leurs recommandations sur la personnalité à laquelle confier la tâche particulièrement ardue de former une coalition. Gadi Eisenkot, principal prétendant de l’opposition au poste de Premier ministre, devrait recueillir le plus grand nombre de soutiens et, selon toute vraisemblance, être chargé de cette mission par le président.
Le Premier ministre sortant, Benjamin Netanyahu a pourtant tout tenté pour empêcher le processus d’aboutir. Dès le matin du scrutin, Netanyahu a affirmé à plusieurs reprises que les élections avaient été « volées ». À l’appui de ses accusations, il a invoqué des enquêtes pour fraude électorale et ingérence étrangère qui, selon lui, le Likud et ses partenaires de coalition, permettraient d’expliquer la participation sans précédent des électeurs arabes. Jusqu’au dernier moment, le représentant juridique du Likud à la commission centrale électorale (CCE), épaulé par les représentants de la coalition sortante siégeant au sein de cette instance, a réclamé le report de la validation des résultats jusqu’à la conclusion des enquêtes.
Mais le président de la CCE, le juge de la Cour suprême Noam Sohlberg, n’a laissé aucune place à l’ambiguïté et indiqué qu’en vertu de la Loi fondamentale sur la Knesset, la commission est tenue, « sans équivoque et sans réserve », de certifier « les résultats des élections dans un délai de huit jours » suivant le scrutin.
Devant la commission, mercredi matin, Sohlberg a pris acte des accusations mettant en cause « l’intégrité du processus électoral », rappelant que les partis de la coalition sortante conservaient la possibilité de contester les résultats en justice, vraisemblablement devant le tribunal de district de Jérusalem. Mais lors de leur présentation officielle à Herzog, il a également tenu à relativiser la portée des irrégularités présumées. Même si les accusations faisant l’objet des enquêtes devaient être confirmées, « l’ampleur de leur impact éventuel serait limitée », a-t-il souligné.
Le juge avait d’ailleurs déjà été catégorique et souligné dimanche que « l’affirmation selon laquelle les preuves dont nous disposons actuellement pourraient renverser les résultats électoraux dans leur ensemble est erronée ».
« Les citoyens israéliens se sont rendus aux urnes mardi dernier en masse. Ils ont exprimé leur opinion, et cette opinion sera respectée », a-t-il ajouté. Et même si les soupçons devaient se confirmer, a-t-il poursuivi, « cela ne remettrait pas en cause l’intégrité du processus électoral ni les résultats électoraux dans leur ensemble ».
La validation officielle du scrutin ne signifie nullement que Netanyahu en accepte le verdict. Sa coalition sortante, qui disposait de 68 sièges, n’en compte plus que 53 à la nouvelle Knesset, perdant ainsi sa majorité parlementaire. Les représentants du Likud se sont abstenus lors des votes de la CCE sur la validation des résultats. Et comme pour mieux marquer leur refus de reconnaître l’issue du scrutin, les représentants de la coalition sortante, à l’exception de l’avocat du Likud, ont boycotté la cérémonie de remise des résultats à la résidence présidentielle.
Le chef du Shin Bet, David Zini, nommé par Netanyahu et qui a expliqué avoir accepté ses fonctions parce qu’il se savait capable d’être « fidèle aux dirigeants élus », semble toutefois ne pas toujours être sur la même longueur d’onde que Sohlberg au sujet des enquêtes électorales, dans lesquelles son service joue un rôle central.
Dans une déclaration transmise à la CCE après validation des résultats par celle-ci, le Shin Bet a affirmé disposer de renseignements faisant état d’un financement étranger à grande échelle et de campagnes d’influence qui auraient mobilisé « des milliers de personnes, voire davantage ». Or, des sources policières ont confié au quotidien Haaretz n’avoir connaissance d’aucun élément étayant les affirmations selon lesquelles cette opération présumée aurait impliqué des « sommes colossales » et « des milliers de personnes ».
Selon des informations publiées la semaine dernière, Zini aurait par ailleurs informé Netanyahu de certains éléments des enquêtes menées par le Shin Bet avant même d’en faire part à Sohlberg. L’agence a également multiplié les déclarations contradictoires au sujet de ses investigations sur des soupçons de fraude électorale visant plusieurs dirigeants de partis arabes et députés.
Zini aurait néanmoins assuré à Sohlberg, plus tard dans la journée de mercredi, qu’il suivrait « à la lettre » les instructions de la procureure générale dans l’enquête sur les soupçons d’ingérence étrangère et qu’il « ne laisserait pas le pays sombrer dans le chaos ».
Dimanche déjà, Zini se tenait aux côtés de Sohlberg lorsque le président de la CCE a réaffirmé, dans un message vidéo, que les élections s’étaient « déroulées correctement ». Le président de la CCE avait alors précisé qu’il s’exprimait également au nom de Zini et de la procureure générale Gali Baharav-Miara. Le chef du Shin Bet n’avait émis aucune objection.
Lors de la remise officielle des résultats à Herzog, Sohlberg a lancé un avertissement sans détour.
« Depuis quelques jours, nous entendons des voix qui cherchent à jeter le doute sur les résultats des élections et à en miner la légitimité. C’est un véritable danger… L’un des piliers de la démocratie est la capacité à garantir une transition pacifique du pouvoir. Elle repose sur la conviction que la volonté des électeurs s’impose à tous. »
De son côté, Herzog a rappelé que ce mercredi marquait le 31ᵉ anniversaire de l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, saisissant l’occasion pour mettre en garde contre « ce qui peut nous arriver lorsque le désaccord se transforme en haine et que la rivalité politique dégénère en violence ».
Il a appelé les Israéliens « à se tendre la main, malgré l’âpreté des affrontements politiques et les divisions qui déchirent notre société sur tant de sujets. L’élection est terminée », a-t-il insisté.
Difficile, à ce stade, de prévoir comment la situation politique israélienne évoluera dans les jours et les semaines à venir. Une chose semble toutefois certaine : Netanyahu ne reconnaîtra pas facilement la légitimité des résultats, pas plus qu’il n’acceptera sans résistance la décision finale de Herzog.
Reste à savoir jusqu’où il poussera ses accusations d’élections « volées », jusqu’où ses partisans seront prêts à le suivre et si Israël se dirige, à son tour, vers une forme de répétition de l’assaut du Capitole américain du 6 janvier 2021.
La marge de manœuvre très étroite d’Eisenkot
La coalition de Netanyahu a perdu sa majorité, mais Eisenkot n’a pas remporté suffisamment de sièges pour former facilement la sienne. Ni même pour y parvenir au prix de négociations laborieuses.
Les quatre partis d’opposition dirigés par des Juifs ne totalisent que 48 sièges, et tous, à l’exception de HaDemocratim, refusent catégoriquement de faire entrer dans une coalition gouvernementale l’un ou l’autre des deux partis arabes, qui disposent ensemble de 19 sièges. Ils excluent même de s’appuyer sur leurs voix pour faire investir un gouvernement auquel ces partis ne participeraient pas.
Eisenkot a déclaré vouloir agir au plus vite pour tirer parti de la majorité parlementaire opposée à Netanyahu, forte de 67 sièges contre 53, afin de faire avancer plusieurs réformes législatives essentielles.
Son objectif est d’abord de remplacer le président de la Knesset, issu du Likud, puis, si Herzog lui confie la mission de former un gouvernement, de prendre la tête de la commission des Arrangements, une instance stratégique qui lui permettrait de maîtriser l’ordre du jour parlementaire.
Une fois ces leviers en main, Eisenkot chercherait vraisemblablement à abroger les lois qui doivent entrer en vigueur avec la nouvelle Knesset et qui visent à politiser la nomination des juges et à réduire les pouvoirs de la procureure générale.
Faire adopter des lois instaurant une commission d’enquête nationale et garantissant la conscription de la majorité des hommes ultra-orthodoxes, deux priorités affichées d’Eisenkot, constituerait en revanche un défi législatif autrement plus difficile à relever.
Si Herzog lui confie la mission de former un gouvernement, Eisenkot disposera de six semaines, au maximum, pour y parvenir. Faute de résultat, le président devrait alors se tourner vers Netanyahu. Eisenkot a donc jusqu’au 22 décembre, au plus tard, pour tenter de constituer un gouvernement, qu’il soit majoritaire ou minoritaire, et le faire investir.
Une alliance avec Netanyahu paraît quasiment exclue. Pour Eisenkot, la moins mauvaise des solutions passerait donc par un accord, lui-même fort peu probable, avec Yahadout HaTorah. Fort de sept députés, ce parti ultra-orthodoxe affiche ouvertement son exaspération envers Netanyahu, auquel il reproche de ne pas avoir fait adopter la loi exemptant les Haredim du service militaire.
Mais comment imaginer un compromis entre Eisenkot, qui s’est engagé à imposer la conscription à une large partie des Haredim, et Yahadout HaTorah, qui défend précisément l’inverse ? Il faudrait trouver un terrain d’entente suffisamment solide pour convaincre le parti ultra-orthodoxe de s’abstenir lors du vote d’investiture d’un gouvernement Eisenkot. Quant à espérer qu’il vote en sa faveur, cela paraît encore plus improbable.
Autre obstacle, trois des quatre partis non arabes opposés à Netanyahu, dont Yashar d’Eisenkot et, plus catégorique encore, Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman, ont exclu de participer à un gouvernement dont la survie dépendrait des partis arabes.
Autrement dit, à moins que les partis d’opposition ne revoient radicalement les positions défendues pendant la campagne, les chances d’Eisenkot d’accéder au poste de Premier ministre paraissent bien minces.
Celles de Netanyahu ne sont guère meilleures, sauf s’il parvient à provoquer des défections dans le camp adverse. Tout porte ainsi à croire que ce scrutin débouchera sur de nouvelles élections. À condition, bien entendu, que la démocratie israélienne en sorte indemne d’ici là.
L’aide militaire et les ventes d’armes américaines à Israël dans la balance
Les élections de mi-mandat ont profondément rebattu les cartes de la politique américaine. Pour Israël, les conséquences s’annoncent tout aussi considérables.
Les Démocrates ont désormais pris le contrôle des deux chambres du Congrès. Et parmi les nouveaux élus figurent plusieurs personnalités farouchement hostiles à Israël.
Abdul El-Sayed, premier musulman américain élu au Sénat, a axé sa campagne sur son opposition au soutien apporté par Washington à la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza, réclamant notamment la fin de l’aide militaire américaine à l’État juif.
Dans son discours de victoire, ponctué de slogans Free Palestine scandés par le public, il a dénoncé ceux qui « vous accusent de haine si vous estimez que les enfants palestiniens devraient pouvoir grandir sur la terre de leurs ancêtres sans être tués avec l’argent de nos impôts ». Il a poursuivi en affirmant que « nous ne voulons pas que notre argent serve à financer l’apartheid, le génocide ou la guerre ».
Le jour du scrutin a également été marqué par une annonce fracassante de Donald Trump. Le président américain a annoncé avoir conclu un « accord » avec Netanyahu pour mettre fin, dès la fin de l’année 2026, soit dans deux mois à peine, à l’aide militaire américaine à Israël, qui représente environ quatre milliards de dollars par an.
Netanyahu a maintes fois insisté sur la nécessité pour Israël de mettre fin à sa dépendance à cette aide. Il y a moins de deux semaines, il avait averti que les livraisons d’armes de plusieurs milliards de dollars en provenance de Washington « ne continueraient pas à affluer ».
« Si vous pensez que nous allons continuer à recevoir ce que j’ai obtenu à deux reprises, à savoir des dizaines de milliards de dollars d’aide américaine pour notre budget de la Défense, préparez-vous à ce que cela cesse et habituez-vous à cette idée. Car l’Amérique a changé. Ce n’est pas Israël qui a changé. C’est terminé, et cela finira par s’arrêter. Ce n’est qu’une question de temps », avait déclaré Netanyahu lors d’une interview télévisée.
Mais si le Premier ministre savait que cette aide allait prendre fin aussi brutalement, il s’est bien gardé, semble-t-il, d’en informer les responsables de la Défense. D’autant que l’accord actuel entre Washington et Jérusalem ne doit expirer qu’à la fin de l’exercice budgétaire 2028.
Que cet accord se concrétise ou non, le choix de Trump d’en faire l’annonce le jour même des élections de mi-mandat, dans l’espoir de rallier davantage d’électeurs républicains et de limiter les pertes de son parti, en dit long sur la dégradation de l’image d’Israël aux États-Unis. Et pas seulement chez les Démocrates, que Netanyahu a pratiquement cessé de chercher à convaincre. Le phénomène touche désormais aussi les Républicains, sur lesquels le Premier ministre avait pourtant misé tout l’avenir des relations israélo-américaines.
Quand un diplomate comme Mike Huckabee, l’un des ambassadeurs américains les plus farouchement favorables à Israël, partisan d’un État juif aux dimensions bibliques, condamne la violence des habitants des implantations extrémistes contre les civils palestiniens en Cisjordanie en la qualifiant de « terrorisme juif » tout en dénonçant l’incapacité des autorités à y mettre un terme, c’est bien le signe qu’Israël est en train de s’aliéner jusqu’à ses alliés les plus fidèles.
Selon un sondage du Pew Research Center, 60 % des adultes américains ont une opinion défavorable d’Israël, soit près de 20 points de plus qu’en 2022. Selon Gallup, les Américains sont désormais plus nombreux à éprouver de la sympathie pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Toujours selon Pew, 80 % des Démocrates et des indépendants proches du Parti démocrate portent un regard défavorable sur Israël. Il ne fait guère de doute que cette évolution de l’opinion publique a pesé sur le scrutin américain.
Au lendemain des élections de mi-mandat, les responsables israéliens de la Défense devront s’interroger non seulement sur la fin éventuelle de l’aide militaire américaine et son échéance, mais aussi sur l’avenir des ventes d’armes américaines, indispensables à la défense d’Israël, face aux nouveaux alignements politiques américains.
Comme tous les Israéliens, ils devront également se demander ce qu’il adviendra, dans ce nouveau contexte politique américain, des dossiers que Washington et Jérusalem n’ont pas encore réglés avec le régime iranien, notamment la question de son programme nucléaire. À moins que Netanyahu ne tente une nouvelle fois de déclencher un conflit, la réponse dépendra de Trump, et de lui seul.
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