La parole antiraciste de plus en plus invisibilisée – président de SOS Racisme
"Malheureusement, la haine demande assez peu de mots. L'insulte raciste est très rapide, la démonter est plus long", a déploré Dominique Sopo
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« Ce qui s’est déroulé à Trappes n’étonnera que ceux qui ont envie d’être étonnés », estime Dominique Sopo, président de SOS Racisme, déplorant « une invisibilisation » de la parole antiraciste à quelques jours de l’hommage national rendu aux victimes du 23 octobre.
Militant de longue date, l’enseignant sort le 12 novembre Le racisme tue toujours, un livre dans lequel il décrypte les mécanismes qui banalisent le racisme, appelant à le combattre comme l’antisémitisme et la xénophobie.
Comment qualifiez-vous ce qui s’est passé à Trappes ?
Dominique Sopo : « Tout le monde est d’accord pour dire que c’est un attentat terroriste à caractère raciste, mais contrairement à ce qu’a dit Emmanuel Macron, ce n’est pas une première en France. Cela fait maintenant environ trois ans qu’il y a un retour des crimes racistes dans notre pays : Angela Rostas s’est fait assassiner en janvier 2024 parce qu’elle était rom, trois Kurdes ont été tués en décembre 2022 à Paris, Aboubakar Cissé a été poignardé dans une mosquée du Gard en avril 2025 et Hichem Miraoui dans le Var en mai 2025.
Cette série de meurtres n’a pas suscité d’émotion durable. Ce qui s’est déroulé à Trappes n’étonnera donc que ceux qui ont envie d’être étonnés.
Mais cette fois-ci, le chef de l’État s’est déplacé à Trappes, donc cela apporte un caractère solennel et rappelle que la République évidemment se tient du côté des personnes qui sont victimes du racisme, ce qui n’avait pas été le cas auparavant. Lors du meurtre d’Aboubakar Cissé, le ministre de l’Intérieur et des Cultes, Bruno Retailleau, ne s’était même pas rendu à la mosquée où cela avait eu lieu. Il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron est aussi celui qui a franchi des lignes rouges en étant le premier président de la République à donner une interview sur l’immigration en 2019 à un titre de presse d’extrême droite comme Valeurs actuelles. »
La lutte contre le racisme fait-elle consensus dans la classe politique ?
« Absolument pas. Même si, à peu près, tout le monde va expliquer qu’il n’est pas raciste et que c’est vraiment une insulte de le qualifier de raciste, on voit bien ces dernières années l’absence de portée politique de la lutte contre le racisme.
Il y a une forme de glissement d’une partie de la droite vers une acceptation, au moins partielle, des thèses de l’extrême droite. Elles consistent à stigmatiser les étrangers en avançant l’argument qu’il faut protéger la France d’eux, et à cibler les Français d’origine immigrée en estimant qu’il y aurait un problème d’intégration.
On observe aussi des mises en opposition des luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, qui conduisent à des dynamiques mortifères. Une partie de l’extrême droite et de la droite, se présente comme les grands amis des juifs, et fait un usage réactionnaire de la lutte contre l’antisémitisme, comme un prétexte pour taper sur les arabes musulmans.
En miroir, on voit aussi des formes de tolérance à l’antisémitisme assez crapoteuses d’une partie de la gauche, en tout cas un manque de clarté sur la question de l’antisémitisme, qui ne veut pas voir qu’il y a aussi des problématiques d’antisémitisme.
Ces failles ne permettent pas au mouvement antiraciste d’être extrêmement puissant et de mettre tout le monde d’accord. »
Qu’en est-il dans la société ?
« Dans les années 1980 être antiraciste signifie que vous défendez des personnes étrangères et sans diplôme. C’était alors très facile d’être antiraciste quand on faisait partie de l’élite. Aujourd’hui, c’est différent : ce n’est plus défendre une personne qui ne vous concurrence nulle part – ni sur le plan politique, ni sur le plan économique – c’est défendre des personnes qui ont les mêmes diplômes que vous ou que vos enfants, qui sont français et donc peuvent être élus.
Une partie des élites qui n’a pas spécialement de préjugés négatifs vis-à-vis de tel ou tel groupe de personnes, les voit en revanche comme des concurrents dont il faudrait bloquer l’accès aux postes les plus élevés dans la société.
On assiste par ailleurs à une forme d’invisibilisation de plus en plus marquée de la parole antiraciste. En tant que président de SOS Racisme, j’observe que les médias les plus regardés m’invitent à réagir à un crime, à une discrimination… C’est toujours une forme de réaction qui ne vous permet pas, en réalité, de mener une analyse de la société, une vision du monde fondée sur l’égalité.
Vous ne pouvez pas jouer le rôle d’antidote ou de contrepoint à un discours raciste. Or, malheureusement, la haine demande assez peu de mots. L’insulte raciste est très rapide, la démonter est plus long. »
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