Rechercher

Les Juifs du Kazakhstan évitent la politique et attendent la fin des violences

Le Grand rabbin explique que les Juifs du pays resteront chez eux "jusqu'à ce que les forces de maintien de l'ordre parviennent à stabiliser la situation"

La police anti-émeutes pendant une manifestation à Almaty, au Kazakhstan, le 5 janvier 2022. (Crédit : AP Photo/Vladimir Tretyakov)
La police anti-émeutes pendant une manifestation à Almaty, au Kazakhstan, le 5 janvier 2022. (Crédit : AP Photo/Vladimir Tretyakov)

JTA — La communauté juive d’Almaty, la capitale économique du Kazakhstan, a interrompu ses activités alors que la plus grande partie de ses membres se sont retranchés chez eux, dans un contexte de manifestations sanglantes qui agitent actuellement cette nation d’Asie centrale.

Ce sont des dizaines de manifestants et 18 policiers qui ont trouvé la mort dans ces violences, qui ont commencé dimanche dernier et qui ont amené une coalition d’États dirigés par la Russie à déployer en hâte des troupes au Kazakhstan pour venir à bout de ces graves agitations meurtrières.

Le mouvement de protestation avait été initialement entraîné par une hausse des prix du gaz mais il s’est rapidement transformé en dénonciation du règne autocratique du président Kassym-Jomart Tokaïev. Les émeutiers ont incendié la façade du palais présidentiel et pillé les magasins dans toute la ville d’Almaty, là où vivent la majorité des Juifs du Kazakhstan.

Yeshaya Cohen, grand rabbin du Kazakhstan affilié au mouvement Habad-Loubavitch, a expliqué vendredi à JTA que les Juifs du pays se tiendraient à l’écart du conflit – physiquement et politiquement – en restant chez eux « jusqu’à ce que les forces de maintien de l’ordre parviennent à stabiliser la situation ».

Le président russe Vladimir Poutine, (à droite), s’entretient avec le Grand Rabbin de Russie Berel Lazar, lors d’une cérémonie d’inauguration du mémorial aux membres de la résistance juive dans les camps de concentration nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, au Musée juif et Centre de tolérance à Moscou, le 4 juin 2019. (Crédit : Sergei Ilnitsky / Pool / AFP)

Il y a huit synagogues au Kazakhstan, et trois qui organisent des activités quotidiennes ou hebdomadaires. Toutes ont suspendu leurs activités pour ne pas mettre en danger les fidèles, a précisé Cohen. Mais les funérailles – il y a eu un tel service vendredi dernier encore – ont bien lieu, et les autres tâches urgentes sont également effectuées. Les Juifs et leurs biens n’ont pas souffert des agitations, a noté Cohen.

La synagogue et le centre communautaire juif Beit Menachem, les plus importants de la ville, ne se situent pas au cœur d’Almaty, « ce qui joue probablement en faveur de la communauté », a estimé le grand rabbin russe Berel Lazar, la plus grande partie des émeutes ayant eu lieu au centre de la ville.

Zeev Levin, chef de l’unité de recherche sur les Juifs boukhariens à l’institut Yad Ben Zvi de Jérusalem et expert de l’Asie centrale, déclare que le risque d’attaques contre des Juifs ou contre des sites du patrimoine juif, au cours des agitations actuelles, est faible, voire non-existant. La fréquence des actes antisémites en temps de paix est faible au Kazakhstan.

« Même pendant les guerres civiles les plus brutales qui ont pu toucher les républiques d’Asie centrale au cours des dernières décennies, les sites juifs ont été très largement épargnés », explique Levin.

Des affrontements dans le centre d’Almaty, au Kazakhstan, le 5 janvier 2022. (Crédit : AP Photo/Vladimir Tretyakov)

Le Kazakhstan, une nation à majorité musulmane de 19 millions de personnes, dispose de ressources minérales significatives et notamment d’environ 3 % des réserves pétrolières mondiales connues, en plus de quantités majeures de charbon et de gaz fossile.

Quelques milliers de Juifs habitent le pays, selon le World Jewish Congress (WJC).

En 2019, Tokaïev était venu remplacer Noursoultan Nazarbaïev, premier président du Kazakhstan après l’indépendance du pays face à l’Union soviétique. Nazarbaïev avait démissionné en 2019 dans un contexte de manifestations contre son règne dictatorial qui durait depuis trois décennies, mais il avait désigné Tokaïev comme successeur. Tokaïev avait promis de « maintenir la continuité » tout en appelant à « des réformes systémiques ».

De nombreuses familles juives du Kazakhstan vivent grâce au commerce et « restent à l’écart de la politique », note Levin.

Le grand rabbin du Kazakhstan Yeshaya Cohen. (Capture d’écran/Facebook)

« Et si on les force à s’y investir, on peut s’attendre à ce qu’elles soutiennent le gouvernement », continue-t-il.

Cohen, le rabbin du Kazakhstan, le reconnaît. Lui-même qualifie Tokaïev d’homme « de paix et de progrès ». Il affirme, sans preuve, que les manifestants « semblent, en fait, ne pas être des Kazakhs qui sont un peuple pacifique ». Alors d’où viennent-ils ? « Nous ne le savons pas exactement, » répond-t-il. « Les Kazakhs ne pillent pas, ils n’incendient pas des magasins. Ils ne sont pas comme ça ».

Vendredi, Tokaïev a ordonné aux forces de sécurité de « tirer pour tuer » des protestataires, affirmant que ceux qui ne se soumettraient pas seraient « détruits », a fait savoir la BBC. Il cherche à étouffer toute émeute et, fort de l’appui de Moscou, a exclu de négocier avec les manifestants.

Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et d’autres nations occidentales ont appelé à la désescalade des violences entre la police et les manifestants. Pour leur part, les dirigeants de régimes autocratiques comme la Turquie, la Biélorussie et la Chine ont fait part de leur solidarité avec Tokaïev.

Le président du Kazakhstan Kassym-Jomart Tokaïev lors d’une réunion aux abords de St Petersburg, en Russie, le 28 décembre 2021. (Crédit : Yevgeny Biyatov, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Religieusement, les Juifs du Kazakhstan – un grand nombre d’entre eux sont originaires des anciennes communautés juives géorgienne et boukharienne – sont, dans leur grande majorité, conservateurs et attachés à la tradition, dit Lazar, le grand rabbin de Russie, lui aussi affilié au mouvement Habad.

La synagogue Beit Menachem avait été construite en 1994 à quelques kilomètres du centre-ville, au nord-ouest de la localité, à côté du tombeau où repose Levi Yitzchak Schneerson, leader du mouvement Habad. C’est un lieu de pèlerinage prisé que le gouvernement de Tokaïev a finalement ajouté à la liste des sites appartenant au patrimoine national du pays, en 2020.

Une nouvelle synagogue est par ailleurs en cours de construction dans le centre-ville.

Lazar, qui est un proche du président russe Vladimir Poutine, estime que l’intervention militaire étrangère est un « développement positif ».

Des volontaires sont prêts à garder un centre commercial après des affrontements à Almaty, au Kazakhstan, le vendredi 7 janvier 2022. (Crédit : AP Photo/Vasily Krestyaninov)

« Toute force susceptible de mettre un terme aux violences est une bonne chose. Ensuite pourront avoir lieu les discussions sur la démocratie et sur la volonté populaire », a dit Lazar au sujet des soldats déployés sur le terrain qui sont environ 2 500.

L’Union européenne (UE) a appelé la Russie à respecter la souveraineté du Kazakhstan et a demandé « un règlement pacifique de la situation ». Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, aurait déclaré que la présence militaire de la Russie rappelait « des situations à éviter ».

Même si WhatsApp et les autres applications de messagerie instantanée ont été coupés au Kazakhstan « de manière à ce que les conspirateurs ne puissent pas mener à bien les plans qu’ils ont ourdis » – ce sont les paroles de Cohen – les téléphones fixes ou mobiles fonctionnent encore largement.

Les forces de sécurité semblent avoir repris le contrôle d’Almaty, note Cohen. Il dit penser que le Kazakhstan placé sous l’autorité de Tokaïev « est un modèle de paix et de tolérance pour le monde tout entier ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...