Taguieff nuance le débat entre l’antisémitisme et l’antisionisme
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Interview

Taguieff nuance le débat entre l’antisémitisme et l’antisionisme

"Tous ceux qui, aujourd'hui dans le monde, se disent "antisionistes" ne sont pas antijuifs, - mais beaucoup le sont," d'où la difficulté du débat

Pierre-André Taguieff en 2015 sur Arte (Crédit: capture d'écran Arte/Youtube)
Pierre-André Taguieff en 2015 sur Arte (Crédit: capture d'écran Arte/Youtube)

La substitution lexicale entre antisémitisme et antisionisme, deux notions qui ne se recouvrent pas nécessairement, peut servir de stratégie aux antijuifs pour ne pas être identifiés comme antisémites, avertit Pierre-André Taguieff, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS, France).

Comment peut-on définir l’antisémitisme et l’antisionisme ?

Pierre-André Taguieff : La sociologue Helen Fein donne de l’antisémitisme une définition que je considère comme la plus cohérente : ‘un ensemble structuré, latent et persistant, de croyances hostiles concernant les Juifs en tant que collectivité, qui se manifeste chez les individus par des attitudes, et dans la culture par des images, du folklore, des idéologies, des mythes ainsi que par des actions – discrimination sociale ou légale, mobilisation politique contre les Juifs, violence collective ou étatique –, dont le résultat est de mettre à l’écart, de déplacer ou de détruire les Juifs en tant que Juifs’.

Pour ma part, je propose le terme de « judéophobie » pour désigner la haine idéologiquement organisée des Juifs en tant que Juifs. Il convient d’insister sur deux points : le caractère systématique de la détestation, et la circularité des raisons données par les anti-juifs, révélée par leur argument ultime : si les Juifs sont haïssables et dangereux, c’est ‘parce qu’ils sont Juifs’.

Définir l’antisionisme, c’est pénétrer dans une zone d’ambiguïtés, de malentendus et de manipulations rhétoriques. Mais nous pouvons distinguer quatre définitions principales.

D’abord, l’opposition au projet sioniste tel qu’il a été défini à la fin du XIXe. Puis, une fois l’Etat d’Israël créé, la critique de la politique israélienne en tel ou tel de ses aspects. Ensuite, la dénonciation du « sionisme mondial » qui prend souvent une forme complotiste et recycle les stéréotypes associés à la figure du « Juif international », et enfin le projet et la volonté de détruire l’État d’Israël et de le remplacer par un État palestinien ou un État islamique. Tel est le principal trait de ce que j’appelle l’antisionisme radical ou absolu.

Il faut donc distinguer la critique de telle ou telle politique de tel ou tel gouvernement israélien – ce qui n’a rien de raciste ni de judéophobe –, et une entreprise de diabolisation de l’État juif, voué à être éliminé comme tel – ce qui relève à la fois de l’antisémitisme et du racisme.

Quand on parle d’antisémites et d’antisionistes, il ne s’agit donc pas nécessairement des mêmes personnes ?

Tous ceux qui, aujourd’hui dans le monde, se disent « antisionistes » ne sont pas antijuifs, – mais beaucoup le sont.

Quand un « antisioniste » déclaré traite un Juif de « sale sioniste ! », cette injure, qui n’est qu’un recyclage de « sale Juif ! », ne pose pas de problème d’interprétation. Nous savons qu’on est en présence d’un individu mû par des passions anti-juives.

Il en va de même pour le slogan « Mort à Israël ! » qui, au cours des manifestations pro-palestiniennes dans lesquelles l’étoile de David est assimilée à la croix gammée, fonctionne comme un substitut du vieux slogan « Mort aux Juifs ! ».

La substitution lexicale est la stratégie de dissimulation à laquelle recourent ordinairement les ennemis des Juifs visant à n’être pas identifiés comme antisémites. Avec mauvaise foi et cynisme, certains n’hésitent pas, quand ils se situent à gauche ou à l’extrême gauche, à prétendre bruyamment lutter « contre l’antisémitisme » et « contre le sionisme ». Cette opération rhétorique illustre l’instrumentalisation et la corruption idéologique de l’anti-racisme, devenu un moyen de nazifier Israël et « le sionisme ».

La création d’Israël a donc fondamentalement changé la notion d’antisémitisme ?

Depuis la création de l’État d’Israël le 14 mai 1948, on a assisté à la lente réinvention d’une vision anti-juive du monde. La rediabolisation des Juifs s’est opérée sur la base de la diabolisation d’Israël et du sionisme, fantasmé comme sionisme mondial.

Cette réinvention n’est pas réductible à un recyclage des traditionnels schèmes d’accusation visant les Juifs. Elle s’opère sur de nouvelles bases idéologiques, dont certaines sont étrangères à l’héritage anti-juif occidental et puisent dans la culture musulmane.

S’il est vrai que les passions anti-juives se sont mondialisées, c’est avant tout parce qu’elles se sont islamisées. Avec cette transformation, impliquant une refonte doctrinale en même temps qu’un déplacement du principal foyer de l’hostilité antijuive, s’est opéré un ‘retour à la théologie comme justification, puis comme source de la haine des Juifs’ comme l’a noté (l’historienne israélienne, ndlr) Rivka Yadlin. Il s’agit désormais d’une théologie non plus chrétienne mais musulmane.

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