Un groupe propalestinien d’un campus américain au cœur d’une polémique
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Un groupe propalestinien d’un campus américain au cœur d’une polémique

La semaine dernière, le groupe SPJ de Rutgers a été accusé par les usagers des réseaux sociaux d'appeler au désinvestissement du groupe Hillel du campus - mais est-ce exact ?

Illustration : Des étudiants de l'Université de Northeastern protestent après que Students for Justice in Palestine a été temporairement suspendu par l'université, le 18 mars 2014. (Crédit : AP/Stephan Savoia)
Illustration : Des étudiants de l'Université de Northeastern protestent après que Students for Justice in Palestine a été temporairement suspendu par l'université, le 18 mars 2014. (Crédit : AP/Stephan Savoia)

JTA – Depuis plusieurs mois, les Juifs américains inquiets de l’antisémitisme qui se répand sur les campus ont les yeux rivés sur l’université Rutgers. 

En mai, le directeur du campus phare de l’école à New Brunswick a condamné l’antisémitisme – avant de s’excuser de cette dénonciation après une plainte soumise par la section « Étudiants pour la Justice en Palestine » (SPJ) du campus. 

Le mois suivant, les syndicats représentant les professeurs de l’université ont publié des déclarations qualifiant Israël d’État « d’apartheid ». Le dirigeant de longue date du centre Hillel de l’école a démissionné à la fin du mois de juin, avertissant que « le campus universitaire est, depuis que je suis à Hillel, à la source de l’antisémitisme en Amérique ». 

Ainsi, lorsque des messages sur les réseaux sociaux ont commencé à apparaître la semaine dernière, accusant la branche de Rutgers de l’organisation SPJ d’appeler à « retirer les financements de Hillel », les craintes de nombreuses personnes ont semblé se confirmer. Sur Twitter, des activistes juifs se sont fait l’écho de l’accusation, et les condamnations ont afflué de sources telles qu’un assistant du sénateur Ted Cruz et le groupe Stop Antisemitism. Dans une déclaration, l’Anti-Defamation League (ADL) a déclaré que la demande « d’arrêter le financement du Hillel » était « scandaleuse ». 

Il y a juste eu un hic : La demande d’arrêter le financement de Hillel n’a jamais eu lieu.

Près de deux douzaines d’organisations, dont Students for Justice in Palestine, ou SJP, avaient publié le 26 juillet une longue déclaration critiquant les positions pro-israéliennes d’un membre du Congrès du New Jersey. La déclaration qualifiait également le sionisme de « véritable menace pour la sécurité des Juifs aujourd’hui ».

Un groupe dirigé par des étudiants, Jewish on Campus (Juif sur le Campus), a écrit sur Instagram que la branche de l’université Rutgers des Étudiants pour la justice en Palestine avait demandé le financement de Hillel. L’accusation s’est répandue sur les réseaux sociaux. (Crédits : Photo d’illustration de Grace Yagel ;photo d’Emmanuel Dunand/Getty Images/ via JTA)

Une ligne de la déclaration critiquait le soutien d’Hillel à Israël. Mais le mot « retrait de financement » (ou l’une de ses variantes) n’apparaît pas dans la déclaration, pas plus qu’il n’y a d’autre appel à un retrait du soutien financier apporté à Hillel. La déclaration soutient deux appels spécifiques au désinvestissement d’Israël, mais aucun de ces documents ne fait référence à Hillel ou à ses finances. 

« Notre déclaration n’appelle pas à retirer ses financements à Hillel, à Rutgers, et nous n’avons jamais appelé à le faire non plus par le passé », a déclaré le groupe SJP à la JTA. Rutgers Mutual Aid, un autre groupe à l’origine de la déclaration, nous a transmis une réponse similaire.

Un appel des activistes propalestiniens à désinvestir d’un centre de la vie juive sur le campus constituerait pour beaucoup un cas d’école d’antisionisme se transformant en antisémitisme. Mais cela ne s’est pas produit. Alors comment la désinformation s’est-elle installée sur les réseaux sociaux ? 

Le premier compte de réseaux sociaux à avoir amplifié l’appel au « déblocage » des éventuels fonds a été Jewish on Campus, un groupe dirigé par des étudiants, lancé l’année dernière, qui partage des témoignages largement anonymes sur l’antisémitisme qui sévit dans les écoles du pays et du monde entier. Le groupe a attiré l’attention sur une phrase de la déclaration du SJP qui juxtaposait les financements de Rutgers et une mention de Hillel.

La phrase soutient que les activistes propalestiniens de Rutgers courent plus de risques que les Juifs. 

« De plus, compte-tenu des investissements des fonds propres de Rutgers dans l’Israël de l’apartheid, et des organisations sionistes de campus bien en vue comme Hillel, avec son histoire de faux amalgame entre la défense de la Palestine et l’antisémitisme, ce sont les membres du syndicat, les instructeurs, les étudiants et les organisateurs propalestiniens qui sont les plus exposés au harcèlement et les moins susceptibles de recevoir un soutien contre celui-ci », indique un post Instagram de la déclaration. 

Julia Jassey, l’une des fondatrices de Jewish on Campus, a déclaré lundi qu’elle pensait que la phrase semblait dire que les fonds de Rutgers finançaient Hillel – ce qui n’est pas le cas. Parce que Hillel soutient Israël et que la déclaration faite par le groupe SJP somme Rutgers de désinvestir en Israël, elle en a déduit que la déclaration appelait au retrait du financement de Hillel. 

« Ils demandent à l’université de désinvestir de ‘l’oppression et de l’injustice’ et de ‘l’apartheid israélien’, et ils qualifient Hillel de Rutgers ‘d’organisation sioniste éminente du campus’ complice de l’oppression et de l’injustice dans la même phrase », a dit Jassey à la JTA. (La mention de Hillel dans la déclaration et la discussion sur le désinvestissement sont en fait séparées par plusieurs paragraphes). 

« Ils terminent en demandant un audit des financements apportés par Rutgers, sous le contrôle du SJP », a-t-elle continué. « L’implication est assez claire ». 

Un activiste pro-israélien qui a posté plusieurs tweets sur l’accusation de « financement », Hen Mazzig, a déclaré qu’à la lumière de l’histoire de SJP, il s’en tenait à son interprétation. Mazzig a 56 000 abonnés, et ses tweets sur l’accusation ont été partagés collectivement des centaines de fois. 

Comme j’ai vu les choses, il s’agissait de relier les points

« Comme j’ai vu les choses, il s’agissait de relier les points », a-t-il dit. « Pour moi, il était logique que ce soit de cela qu’ils parlent, sachant qu’ils travaillent sur le désinvestissement et la promotion du désinvestissement, qu’ils ont parlé de Hillel comme d’une organisation sioniste dans laquelle l’université investit et sachant que l’une des actions [approuvées] dans la déclaration complète était le désinvestissement. » 

David Schraub, professeur à la Lewis and Clark Law School, qui commente fréquemment l’antisémitisme en ligne, a déclaré qu’il avait supprimé ses tweets sur l’épisode de Rutgers après avoir lu la déclaration du SJP de plus près et déterminé qu’elle n’avait pas appelé au désinvestissement de Hillel. Il a déclaré que la déclaration prêtait à confusion et a noté que les militants avaient cherché à éjecter Hillel d’autres campus. 

Mais il a également estimé que cet épisode mettait en évidence la dynamique profonde de l’activisme juif sur les médias sociaux. « Chaque fois que quelqu’un s’en prend à Hillel, la machine à indignation se met en marche », a-t-il déclaré, ajoutant : « Il y a certainement beaucoup de gens qui, chaque fois qu’ils ont l’occasion de s’en prendre au SJP, sont heureux de le faire sans trop réfléchir. » 

L’Anti-Defamation League, qui est peut-être l’organisme de surveillance de l’antisémitisme le plus important, a fait partie des groupes qui ont réagi rapidement, en tweetant sa déclaration aux côtés du message de Jewish on Campus le jour même de sa publication. Un jour plus tôt, elle avait annoncé un partenariat avec Hillel pour suivre l’antisémitisme sur les campus universitaires. 

« L’ADL est choquée par cette déclaration scandaleuse suggérant que Rutgers mette sur liste noire et arrête le financement du Hillel, qui représente la vie juive à Rutgers », a déclaré Scott Richman, qui dirige le bureau du groupe à New York et dans le New Jersey, dans la déclaration.

Illustration : Deux jeunes femmes portent des drapeaux israéliens autour de la taille alors qu’un groupe juif joue lors d’un rassemblement pro-israélien sur le campus de l’université Rutgers à NewBrunswick, dans le New Jersey, le 10 octobre 2003. (AP Photo/Daniel Hulshizer)

Mais lorsque Hillel International, le groupe qui chapeaute les Hillel des campus individuels, a publié une déclaration de soutien à Rutgers Hillel, le groupe n’a pas mentionné le « retrait du financement ». Parce que l’accusation « n’était peut-être pas tout à fait exacte », a déclaré un responsable de Hillel à JTA. Une déclaration de la section Hillel de Rutgers ne mentionne pas non plus de « financement », bien qu’elle déplore que « les campus soient devenus de plus en plus hostiles à la vie juive ». La directrice par intérim de Hillel, la rabbin Esther Reed, a déclaré à JTA qu’elle n’avait pas d’autre commentaire à faire.

 Mardi, cinq jours après ses premiers propos, Richman a déclaré à JTA que la déclaration complète du SJP « montre clairement que le groupe ne cherche pas à remettre en cause ou à stopper le financement du Hillel ». Il dit être préoccupé par le fait que les critiques formulées dans la déclaration à l’égard de Hillel « visent à ostraciser une institution juive et les étudiants juifs sur le campus ». Cette inquiétude est partagée par Matt Berger, porte-parole d’Hillel, qui a déclaré que le point le plus important à retenir de la controverse de Rutgers « est que les étudiants juifs et les institutions juives sont visés ». 

Mais mardi, Richman a laissé entendre qu’il regrettait d’avoir commenté si rapidement la saga sur Twitter – même s’il a déclaré que les réseaux sociaux restaient une arène importante pour combattre l’antisémitisme. « Comme toujours, l’ADL doit faire très attention au langage qu’elle utilise », a-t-il déclaré. « En tant qu’organisation à laquelle les gens de la communauté prêtent attention, avec une marque forte et une réputation solide, nous devons être très, très prudents dans la façon dont nous utilisons ce rôle dominant et la responsabilité que nous avons. » 

Il a ajouté : « Vous avez la possibilité de diffuser des informations, de faire connaître des points de vue, de soulever des questions, de soulever les problèmes du jour très, très rapidement. Le problème, c’est que lorsque cela dégénère en haine et en désinformation, cela n’aide pas. »

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