Un nouveau livre se consacre à la « police » juive du ghetto de Varsovie
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Un nouveau livre se consacre à la « police » juive du ghetto de Varsovie

La Polonaise Katarzyna Person révèle la sombre réalité du Service d’ordre juif, tristement célèbre pour avoir envoyé des Juifs à la mort, via des témoignages de première main

  • Des Juifs alignés dans le ghetto de Varsovie au cours de la Seconde guerre mondiale. (Crédit : Autorisation de l'American Jewish Joint Distribution Committee Archives via JTA)
    Des Juifs alignés dans le ghetto de Varsovie au cours de la Seconde guerre mondiale. (Crédit : Autorisation de l'American Jewish Joint Distribution Committee Archives via JTA)
  • Marché du ghetto de Varsovie, en Pologne occupée par les nazis, 1941. (Domaine public)
    Marché du ghetto de Varsovie, en Pologne occupée par les nazis, 1941. (Domaine public)
  • Illustration : Un vendeur de brassards dans le ghetto de Varsovie, créé par les nazis, qui a existé de 1940 à l'été 1943. (Domaine public)
    Illustration : Un vendeur de brassards dans le ghetto de Varsovie, créé par les nazis, qui a existé de 1940 à l'été 1943. (Domaine public)
  • Illustration : Dans le ghetto de Varsovie, en Pologne occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, les autorités nazies ont nommé une force de police juive pour maintenir l'ordre et exécuter leurs ordres. (Domaine public)
    Illustration : Dans le ghetto de Varsovie, en Pologne occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, les autorités nazies ont nommé une force de police juive pour maintenir l'ordre et exécuter leurs ordres. (Domaine public)
  • Passerelle du ghetto de Varsovie reliant les parties isolées du ghetto à la Varsovie aryenne sous l'occupation nazie. (Domaine public)
    Passerelle du ghetto de Varsovie reliant les parties isolées du ghetto à la Varsovie aryenne sous l'occupation nazie. (Domaine public)
  • Le ghetto de Varsovie en 1942. (Crédit : Bundesarchiv, Bild 101I-270-0298-10/Amthor/CC-BY-SA)
    Le ghetto de Varsovie en 1942. (Crédit : Bundesarchiv, Bild 101I-270-0298-10/Amthor/CC-BY-SA)

Déjà malades et affamés, les Juifs du ghetto de Varsovie ont été progressivement rassemblés pour être déportés au camp d’extermination de Treblinka en 1942. Les autorités allemandes dirigeaient les opérations, mais elles se sont aussi appuyées sur les policiers juifs du ghetto – un groupe officiellement appelé Service d’ordre juif – pour rassembler les Juifs.

Chapitre douloureux de l’histoire de la Shoah, l’histoire de la police juive dans la capitale polonaise occupée fait l’objet d’un nouveau livre, Warsaw Ghetto Police: The Jewish Order Service During the Nazi Occupation [Police du ghetto de Varsovie : le Service d’ordre juif pendant l’occupation nazie], écrit par l’historienne Katarzyna Person.

« C’est un sujet de très sensible, qui l’était encore plus juste après la guerre », a déclaré Person, qui travaille actuellement à l’Institut historique juif de Varsovie. Lors d’une interview via Zoom, elle a déclaré au Times of Israel : « C’est un sujet qui, après-guerre, a mis les collaborateurs face à leurs actions contre leur propre communauté pendant la guerre. »

« Je sentais que c’était quelque chose dont nous devions parler », a-t-elle déclaré. « Personne n’a vraiment effectué les recherches appropriées. »

D’abord publié en polonais, le livre a été traduit en anglais par Zygmunt Nowak-Solinski et publié par Cornell University Press en partenariat avec le United States Holocaust Memorial Museum.

Le livre se fonde sur des sources primaires telles que des journaux intimes et des carnets. Certains ont été écrits par des Juifs dans la clandestinité, dont les familles ont été décimées par les actions des policiers. D’autres ont été écrits par les policiers juifs eux-mêmes, dont Stanislaw Adler, qui a occupé des postes à responsabilité politique dans la Pologne d’après-guerre, mais s’est suicidé en 1946 à la suite du pogrom de Kielce.

L’historienne Katarzyna Person, auteur de La police du ghetto de Varsovie : le Service d’ordre juif pendant l’occupation nazie. (Autorisation : Cornell University Press)

Plus de 1 000 personnes ont servi dans le Service d’ordre juif du ghetto de Varsovie, tandis que d’autres groupes de ce type ont été fondés dans d’autres ghettos nazis de l’Europe occupée. À Varsovie, les policiers juifs étaient sous l’autorité suprême des Allemands, mais sous la supervision plus directe de la Granatowa Policja polonaise, ou Police bleue. Leur rôle officiel était de travailler avec le Judenrat, ou conseil des Juifs, qui exerçait une surveillance nominale sur le ghetto.

« Dans chaque ghetto, leurs responsabilités étaient un peu différentes », explique Person. « La façon dont ils ont répondu et travaillé avec la Granatowa Policja et les autorités allemandes était différente. »

Elle a noté que « la grande majorité n’avait pas suivi de formation pour devenir policier ».

D’autres chercheurs ont fait l’éloge de son livre, dont Antony Polonsky, professeur émérite à l’Université Brandeis.

« Il s’agit d’une étude majeure sur la difficile question de la collaboration juive, et elle traite des questions morales complexes que cela soulève de manière claire et impartiale », a écrit Polonsky dans un courriel au Times of Israel. « Il devrait être lu par tous ceux qui s’intéressent à la Shoah en Pologne. »

Mythe, réalité et démantèlement des théories antisémites

Née à Varsovie, Person comprend la nature chargée de ce sujet.

Bien que l’existence du Service d’ordre juif soit « une chose très connue », elle a ajouté que « cela participe également d’un discours antisémite dans mon pays ».

« C’est un symbole de collaboration. J’essaie de démêler le mythe de l’histoire », a expliqué Person.

C’est un symbole de collaboration. J’essaie de démêler le mythe de l’histoire.

Le travail de Person à l’Institut historique juif se concentre sur des documents des archives Ringelblum – une mine d’informations sur le ghetto de Varsovie secrètement compilée pendant la Seconde Guerre mondiale par un groupe dirigé par le Juif polonais Emanuel Ringelblum. Elle a consulté des documents de ces archives comme sources pour son livre, son deuxième après Assimilated Jews in the Warsaw Ghetto, 1940-1943 [Juifs assimilés dans le ghetto de Varsovie, 1940-1943].

Une couronne et des fleurs sont déposées devant un monument dédié aux archives clandestines du ghetto juif, lors de la cérémonie de dévoilement sur le site où les archives Ringelblum ont été cachées durant l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, à Varsovie, le 19 avril, 2021. (Wojtek RADWANSKI / AFP)

Person considère ces archives comme « le plus important des témoignages du ghetto de Varsovie et réellement, de la Shoah elle-même ; une collection importante qui donne une image complexe et différente de la vie sociale communautaire du ghetto, qui essaie de montrer toute la vérité dans des circonstances parfois difficiles. »

Cela inclut le Service d’ordre juif. « Les gens ont agi différemment », a-t-elle déclaré. « Nous devons le comprendre. »

La première cache d’archives d’« Oneg Shabbat » est récupérée dans les ruines du ghetto de Varsovie, en Pologne, en septembre 1946. (Domaine public)

Lorsque l’appel à rejoindre le Service d’ordre juif a été lancé pour la première fois en 1940, il y avait plus de candidats que de postes à pourvoir.

« À ce moment-là, personne n’avait eu de travail depuis un an », a déclaré Person. « Le ghetto de Varsovie était hermétiquement fermé. Après un an, les familles devaient subvenir à leurs besoins… Les gens ont essayé de s’entraider lorsque l’occasion s’est présentée de leur permettre de gagner leur vie. »

Marché du ghetto de Varsovie, en Pologne occupée par les nazis, 1941. (Domaine public)

« Le Droit était l’un des domaines où il n’y avait aucun moyen de gagner sa vie depuis le début de la guerre », a expliqué Person. « [L’]élément essentiel, est que lorsque [le Service d’ordre juif] a été mis en place, personne ne savait ce qu’il deviendrait. Personne ne savait pour la Shoah, ni que le ghetto serait liquidé. Personne ne savait vraiment ce qui allait se passer un an et demi plus tard. »

Personne ne savait pour la Shoah, ni que le ghetto serait liquidé. Personne ne savait vraiment ce qui allait se passer un an et demi plus tard.

Parmi les membres du Service d’ordre juif, on comptait des gens nés dans la foi juive mais converties au christianisme, comme le futur chef de la police juive de Varsovie, Jozef Szmerynski.

« [Szmerynski] a eu une carrière très illustre avant la guerre », a déclaré Person. « Il avait beaucoup d’amis. Il connaissait tout le monde dans la Granatowa Policja.

Illustration : Un vendeur de brassards dans le ghetto de Varsovie, créé par les nazis, qui a existé de 1940 à l’été 1943. (Domaine public)

L’uniforme de chaque policier juif se composait d’une casquette, d’un insigne et d’un brassard numéroté. Ils utilisaient une matraque — la police juive de Varsovie, comme celles des autres ghettos, n’avait généralement pas le droit de porter d’autres armes.

Bien que les hauts gradés arboraient des uniformes éclatants et se déplaçaient en pousse-pousse, le gros des employés manquait d’un salaire régulier et leur tour de taille réduisait, soumis à la même sous-alimentation qui ravageait le reste du ghetto surpeuplé et en proie à la maladie. Leurs bottes étaient trouées à cause des fréquentes patrouilles à pied dans des rues jonchées d’ordures, bien que certains membres se soient déplacés en vélo.

« La corruption faisait vraiment partie de son fonctionnement », a déclaré Person. « Ils n’ont versé aucun salaire pendant une longue période. Ils ne l’ont pas fait pour les gens [au bas de l’échelle]. »

Illustration : Dans le ghetto de Varsovie, en Pologne occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, les autorités nazies ont nommé une force de police juive pour maintenir l’ordre et exécuter leurs ordres. (Domaine public)

Pourtant, ajoute-t-elle, il y avait des avantages : « Ils avaient accès à certains privilèges – soupes populaires, soins médicaux, influence sur les commerçants pour se procurer certaines denrées dans le ghetto. Dès le début, [le chef du Service d’ordre juif] Szmerynski s’est battu [pour lutter contre cette corruption]. Il n’avait aucun moyen de la combattre. Ils recevaient des pots-de-vin. C’est comme ça qu’ils ont survécu. »

Ils recevaient des pots-de-vin. C’est comme ça qu’ils ont survécu.

La police juive était initialement chargée de tâches telles que la surveillance du trafic et l’application de mesures préventives contre les maladies infectieuses telles que le typhus et la tuberculose. Un problème plus grave s’est posé lorsqu’ils ont reçu l’ordre de rassembler d’autres Juifs pour les envoyer dans des camps de travaux forcés – un euphémisme nazi.

« C’étaient essentiellement des lieux de torture dans lesquels les gens pouvaient être extrêmement détruits physiquement et émotionnellement », a déclaré Person. « La famille [d’un déporté] restée à Varsovie n’avait aucun moyen de subvenir à ses besoins. »

Des Juifs alignés dans le ghetto de Varsovie au cours de la Seconde guerre mondiale. (Crédit : Autorisation de l’American Jewish Joint Distribution Committee Archives via JTA)

Le printemps 1942 a apporté une menace existentielle encore plus grave, avec la création de camps de la mort nazis tels que Treblinka – et des quotas quotidiens de déportation vers ces camps que les policiers juifs devaient faire respecter.

« A Varsovie, comme dans d’autres ghettos, la police juive a joué un rôle dans les déportations », a déclaré Person. « Les membres du Service d’ordre juif ont essayé de rassembler les gens, de les regrouper sur le lieu d’où la plupart des gens ont été emmenés au camp de la mort. »

C’est vraiment devenu un choix entre la vie de leur famille et de leur enfant, et celle de l’enfant de quelqu’un d’autre.

Elle explique que les quotas « sont vraiment devenus un choix entre la vie de leur famille et de leur enfant, et celle de l’enfant de quelqu’un d’autre. Il n’y avait pas d’échappatoire. »

Person affirme « avoir connaissance de nombreux membres [qui ont] sorti leur famille du ghetto, puis ont démissionné ».

Illustration : les nazis arrêtent des gens dans le ghetto de Varsovie, en Pologne, au printemps 1943. (AP)

Responsabilité et inéluctabilité

Le livre affirme que par son assistance pour les déportations, le Service d’ordre juif a permis de réduire la pression sur les autorités allemandes.

Person note que certaines voix juives du ghetto ont soutenu que les déportations n’auraient pas eu lieu si le Service d’ordre avait refusé d’y participer. Elle affirme que ce n’est « pas vrai ».

« Cela serait arrivé malgré tout, cela aurait simplement demandé plus de personnel et aurait été effectué différemment », a-t-elle déclaré. « Les déportations, la Shoah et la liquidation du ghetto de Varsovie auraient eu lieu, que la police juive ait été impliquée ou non. »

Dans le feu de l’action pendant la révolte du ghetto de Varsovie. (Autorisation : USHMM)

La destruction du ghetto a commencé en 1943 avec la révolte du ghetto de Varsovie. Il y avait déjà eu un soulèvement moins important en janvier, quelques mois avant que le second, plus célèbre, qui n’a éclaté qu’en avril de la même année.

Les attaques contre la police juive duraient alors depuis près d’un an, car la résistance juive gagnait en puissance.

« Warsaw Ghetto Police: The Jewish Order Service During the Nazi Occupation », par l’historienne Katarzyna Person. (Autorisation : Cornell University Press)

Certains policiers ont survécu à la destruction du ghetto, et ont servi comme gardes dans les « ateliers » qui l’ont remplacé. Cependant, cela s’est souvent avéré être un sursis temporaire, comme ce fut le cas pour les membres du Judenrat.

« Nous savons que les [membres des] ateliers ont également été déportés », a expliqué Person. « Les membres du conseil juif, les membres de la police juive avaient reçu l’assurance qu’ils ne seraient pas déportés. Ce n’était pas vrai. »

Certains policiers se sont échappés du ghetto. Mais après la guerre, beaucoup n’ont pas pu échapper aux purges de leurs coreligionnaires qui avaient documenté leurs actions et les ont traduits devant les tribunaux d’honneur juifs. Des procès communautaires internes ont été menés en Pologne avant que le phénomène ne s’étende à l’Autriche, à l’Allemagne et même, dans les années 1950, au nouvel État indépendant d’Israël.

« [Dans] pratiquement toute l’Europe », a déclaré Person, « c’est devenu un lieu de… recherche de justice contre les personnes complices », non seulement d’anciens policiers mais aussi d’anciens membres du Judenrat.

Person a noté que « de nombreuses recherches ont dorénavant porté leur attention sur les procès d’après-guerre ».

Quant à son livre, « Je suis très heureuse qu’il soit assez largement lu », a-t-elle déclaré. « J’espère que cela conduira à une image un peu plus nuancée… C’est vraiment mon objectif [de présenter] la complexité de tels choix, une perspective aussi multidimensionnelle que possible de ces individus. »

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