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Interview

Un scientifique nucléaire US protégé par sa femme après une fuite d’info à l’URSS

"A Compassionate Spy" révèle ce qui a conduit Ted Hall, physicien du projet Manhattan, à espionner pour le compte des Soviétiques, et comment son épouse Joan a gardé le secret

  • Ted et Joan Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
    Ted et Joan Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
  • Une scène de "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
    Une scène de "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
  • Ted Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
    Ted Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
  • Joan Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
    Joan Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
  • Ted Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)
    Ted Hall dans "A Compassionate Spy". (Crédit : Magnolia Pictures)

Le sol infesté de cafards d’un appartement de Chicago dans les années 1940 n’était pas un lieu conventionnel pour une demande en mariage. Pourtant, l’amour de Ted et Joan – deux Juifs américains athées – ne connaissait aucune limite.

Leur idylle à l’Université de Chicago s’est déroulée dans le sillage de moments dramatiques de l’histoire mondiale. En 1945, les États-Unis ont atteint une suprématie scientifique sans précédent grâce à l’essai réussi de la bombe atomique Trinity à Los Alamos. Cet essai a été suivi du bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki et de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Et Ted, l’homme qui avait fait sa demande, n’était autre que Theodore Hall, le plus jeune physicien à avoir rejoint le projet Manhattan.

Après que Joan a dit oui, Ted a fait une révélation. Alors qu’il travaillait sur la bombe atomique, il avait secrètement transmis des informations cruciales à l’Union soviétique. Cet acte d’espionnage aura un impact sur la géopolitique de la guerre froide durant des dizaines d’années. Pourtant, il n’a pas empêché Joan d’épouser Ted, de garder son secret et de rester à ses côtés jusqu’à sa mort en 1999. Ce récit est partagé dans un nouveau documentaire, « A Compassionate Spy », réalisé par le célèbre cinéaste Steve James.

« Il serait facile de raconter ce récit comme une histoire d’espionnage, de se concentrer là-dessus », a déclaré James au Times of Israel. « C’est dramatique, c’est politique, toutes ces qualités que possède une bonne histoire d’espionnage. »

Mais il a vu quelque chose de plus profond. « Au fond, c’est une histoire d’amour qui montre à quel point elle s’est engagée à le protéger. »

Le documentaire relate cette histoire sous différents angles, en recréant les jeunes Ted, et Joan entre autres personnes de leur entourage, et en interrogeant des membres de la famille, des amis et des experts. Mais c’est surtout à travers les conversations du réalisateur avec Joan qu’elle est racontée.

Fait poignant, le 10 juillet, près d’une semaine avant la projection du documentaire au Festival du film juif de San Francisco, la nécrologie de Joan Hall a été publiée dans le Guardian, sous la plume de sa petite-fille Martha Moss.

Une scène de « A Compassionate Spy ». (Crédit : Magnolia Pictures)

Dans un courriel de suivi adressé au Times of Israel, James a écrit : « Joan était une personne extraordinaire à bien des égards – courageusement dévouée à Ted et à son incroyable acte de courage. C’était une personne brillante et créative qui s’est souciée du monde jusqu’à la fin. »

Non seulement elle a parlé au réalisateur, mais elle a également transmis des interviews qu’elle avait déjà réalisées, notamment une séance marathon de près de trois heures pour une série de la BBC et de CNN qui mettait également Ted en vedette.

Les rares images de Ted présentées dans le documentaire incluent ses réflexions sur sa participation au test de Trinity – premier essai d’une arme nucléaire réalisé par les forces armées des États-Unis le 16 juillet 1945. « Cela a certainement amené les gens à se demander ce que c’était que cette chose ? Dans quoi nous embarquons-nous ? »

Steve James, réalisateur de « A Compassionate Spy ». (Crédit : Magnolia Pictures)

« A Compassionate Spy » a été projeté au Festival du film juif de San Francisco le 21 juillet. Cette date coïncidait avec la sortie du biopic de Christopher Nolan sur J. Robert Oppenheimer, chef du projet Manhattan et juif américain qui était le patron de Ted à Los Alamos.

Alors que « Oppenheimer » de Nolan dépeint la destruction d’Hiroshima à travers les prismes imaginaires de son protagoniste, « A Compassionate Spy » montre des images des corps après le bombardement, ce qui a profondément affecté les spectateurs du Festival de San Francisco, selon l’un des porte-paroles.

James a réfléchi aux raisons de ce regain d’intérêt pour les films consacrés au projet Manhattan et en a proposé trois. Toutes ont à voir avec les menaces existentielles actuelles : le dérèglement climatique, l’essor des nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle (IA) et l’émergence de la Chine en tant que puissance nucléaire.

En ce qui concerne le dérèglement climatique, James a déclaré qu’il y a « le sentiment que l’Amérique et le monde se trouvent actuellement dans une sorte de précipice (…). Ce qui nous ramène, d’une certaine manière, à des périodes comme celle-ci, lorsque le monde était gravement menacé au plus fort de la guerre froide ». L’IA, quant à elle, évoque « ce sentiment que la technologie créée par l’humanité peut être une force pour le bien – et avoir le potentiel de nous détruire ».

James a été acclamé pour la diversité de son œuvre, dont les sujets vont du basket-ball comme moyen potentiel de sortir de la pauvreté dans « Hoop Dreams » au légendaire critique de cinéma Roger Ebert dans « Seule la vie ».

« Je pense que je suis très attiré par les histoires où il se passe quelque chose d’important, qui a un impact profond sur les personnes que je fréquente », a-t-il déclaré. « La façon dont ils s’y prennent et y font face, et ce qu’il advient d’eux, voilà ce qui m’intéresse. »

Ted et Joan ont eu beaucoup de choses à gérer.

Lorsqu’il a été recruté comme étudiant à Harvard pour le projet Manhattan en 1943, Ted le jeune prodige n’avait que 18 ans, plus jeune encore qu’un autre prodige, Richard Feynman. Ted fait ses preuves en travaillant sur la première bombe atomique (« Little boy ») contre Hiroshima et sur la bombe au plutonium (« Fat Man ») utilisée ensuite contre Nagasaki. Il déplorait la glorification des attaques par les Américains et craignait que les États-Unis ne monopolisent cette terrifiante nouvelle technologie. Il n’était pas le seul. Le documentaire cite une lettre de scientifiques de Los Alamos exhortant le président américain de l’époque, Harry Truman, à ne pas bombarder le Japon.

Pourtant, Ted a franchi une étape supplémentaire qui lui a été fatale. Comme expliqué dans le documentaire, son camarade de chambre à Harvard, Saville « Savy » Sax – un Juif américain d’origine russe – était un fervent défenseur des causes progressistes. Après que Ted a obtenu un laissez-passer pour quitter Los Alamos afin de fêter son 19e anniversaire à New York, Savy et lui ont conçu un plan pour transmettre des informations atomiques à Moscou.

Ted n’était pas le seul espion atomique pour les Soviétiques, même à Los Alamos, où le savant Klaus Fuchs était également actif dans ce domaine. Cependant, l’espionnage de Ted le place au-dessus des autres.

Ted Hall dans « A Compassionate Spy ». (Crédit : Magnolia Pictures)

« Ce qu’il avait à offrir était très important pour les Soviétiques », a déclaré James. « Il offrait des secrets liés à ce qu’ils avaient découvert sur le processus de fission qui contrôlait l’allumage de la bombe, déclenchant une réaction en chaîne qui aboutissait à une explosion atomique. »

Comme si l’histoire de Ted Hall n’était pas assez stupéfiante, son frère aîné Edward « Ed » Hall a laissé sa propre emprunte. Ingénieur aussi brillant que Ted en tant que physicien, Ed, héros de l’armée de l’air américaine, est à l’origine du missile balistique intercontinental (ICBM), qui est devenu capable de transporter la cargaison que Ted redoutait : les ogives nucléaires.

Selon le documentaire, lorsque le FBI a commencé à avoir des soupçons sur Ted, Ed a alerté son frère au sujet d’une possible surveillance. James aurait souhaité relayer différemment la façon dont Ed se considérait comme seulement aidant Ted. Plus tôt dans sa vie, préoccupé par les pratiques d’embauche antisémites, Ed a changé son nom de famille de Holtzberg à Hall et a réussi à persuader son frère cadet de faire de même.

Avec autant de matière à travailler, le réalisateur s’est surtout ému du lien entre le mari et sa femme.

« J’ai vu l’amour et la dévotion absolus qu’elle vouait à Ted », a déclaré James.

Joan Hall dans « A Compassionate Spy ». (Crédit : Magnolia Pictures)

Cela s’est produit notamment lors d’une crise de conscience de Ted. Bien qu’il ait apparemment abandonné le FBI lors d’un interrogatoire, il a commencé à éprouver des remords pour son espionnage lorsque deux compatriotes juifs américains – Julius et Ethel Rosenberg – ont été accusés d’avoir transmis des secrets atomiques aux Soviétiques et ont été condamnés à mort.

« Ted avait examiné la situation », a déclaré James. « Il a vu les choses telles qu’elles étaient : les Rosenberg étaient coupables. Il a également reconnu que ce qu’ils avaient fait était extrêmement mineur par rapport à ce qu’il avait fait. Je pense que cela l’a incité à penser qu’il devait payer le prix ultime. »

Pourtant, ajoute le réalisateur, « Joan avait raison ». « Il n’y avait aucune chance que ses aveux sauvent les Rosenberg. Il ne fait aucun doute qu’elle avait raison sur ce point. »

Le couple s’est finalement installé à Cambridge, en Angleterre, où ils ont élevé une famille et où Ted a poursuivi ses travaux de pionnier dans le domaine des microscopes électroniques. Lorsque les services secrets britanniques ont interrogé Ted sur son passé, il a envisagé d’avouer à nouveau, mais Joan l’en a une fois de plus dissuadé. In fine, Ted n’aura jamais été arrêté. Mais James a déclaré que vivre avec un tel secret avait lourdement pesé au fil des ans.

Les spectateurs entendent d’autres voix, notamment celles de deux des filles des Hall, Ruth London et Sara Hall. (Leur fille Deborah est décédée dans un tragique accident de la route alors qu’elle faisait du vélo). Les enfants de Sax partagent également leurs points de vue, notamment la fille Sarah Sax et le fils Boria Sax ; ce dernier exprime ses doutes quant à l’espionnage de son père et de Ted.

« Boria s’inquiète vraiment de la naïveté avec laquelle ils ont échangé des informations avec les Soviétiques », a déclaré James. « À bien des égards, selon lui, c’était une erreur. »

Ted Hall dans « A Compassionate Spy ». (Crédit : Magnolia Pictures)

Longtemps après que Ted et Savy eurent transmis des informations au Kremlin, l’histoire les a rattrapés. Dans les années 1990, le gouvernement américain a déclassifié des documents relatifs aux décryptages de Venona sur des individus ayant espionné pour le compte des Soviétiques. Entre-temps, l’URSS est tombée et Savy est mort. Ted toujours en vie, souffrait d’un cancer en phase terminale et de la maladie de Parkinson. L’ancien espion a été présenté au grand public dans le livre Bombshell : The Secret Story of America’s Unknown Atomic Spy Conspiracy (« Coup de théâtre : L’histoire secrète d’une conspiration d’espionnage atomique inconnue en Amérique »), publié en 1997 par les journalistes Joseph Albright et Marcia Kunstel, qui font partie des experts interrogés dans le cadre du documentaire de James. Ted Hall est décédé deux ans après la publication du livre.

« Je pense que la position du film est que, quels que soient vos sentiments sur ce que Ted a fait, sur son bien-fondé ou son mal-fondé, il a agi en son âme et conscience », a déclaré James. « Il ne l’a pas fait parce qu’il détestait l’Amérique, il ne l’a pas fait parce qu’il pouvait tirer profit de la divulgation de ces secrets. Il l’a fait parce qu’il était sincèrement préoccupé par le fait que l’Amérique ait la bombe. »

« Comme il le dit dans le documentaire », a déclaré le réalisateur, « c’était plus par compassion qu’autre chose ».

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