Une journaliste juive alertait le monde sur la famine silencieuse en Ukraine
Les reportages révolutionnaires de Rhea Clyman sur la famine de 1932 font l'objet d'une biographie par le professeur Jaroslaw Baan
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En voyageant dans la campagne ukrainienne en 1932, Rhea Clyman, une journaliste juive canadienne s’est arrêtée dans un village pour demander où acheter du lait et des œufs.
Les villageois ne la comprenaient pas, mais quelqu’un est allé chercher un garçon de 14 ans handicapé, qui est allé laborieusement vers la journaliste.
« Nous sommes affamés, nous n’avons pas de pain », a-t-il dit, avant de décrire les conditions de vie du printemps précédent. « Les enfants mangeaient de l’herbe… ils étaient à 4 pattes comme des animaux… il n’y avait rien d’autre pour eux. »
Pour illustrer son propos, une paysanne a commencé à déshabiller ses enfants.
« Elle les a déshabillés un part un, montrant leur ventre tombant, leurs jambes filiformes, et a passé sa main sur leurs petits corps torturés pour me faire comprendre qu’il s’agissait d’une vraie famine », s’est souvenue Clyman dans un article publié par le Toronto Telegram, l’un des plus grands journaux canadiens de l’époque.
Tombée dans l’oubli, un professeur ukrainien au Canada écrit un livre sur Clyman, la première biographie de cette journaliste intrépide.
« Elle s’est rendue en Union soviétique pleine d’optimisme [et s’attendait à ne pas trouver] de chômage, qu’hommes et femmes soient égaux », explique Jaroslaw Balan, de l’Institut canadien des Études ukrainiennes, de l’université d’Alberta. « Mais elle a vite compris qu’elle était dans un pays totalitaire, la pauvreté des gens et la difficulté de leurs conditions de vie. »
Clyman est née en 1904 en Pologne, alors intégré à l’Empire russe, et a émigré vers le Canada à l’âge de 2 ans. Quand elle avait 6 ans, elle a été renversée par une voiture et a été amputée d’une jambe. Elle a passé les quelques années suivantes à faire des allers-retours à l’hôpital.
Pourtant, ce n’est pas ce qui l’a empêchée, à 24 ans, de voyager seule à travers l’Union soviétique, à tenter de gagner sa vie comme correspondant étranger indépendante.
« Elle a appris la langue. Elle a développé une perspective très différente. »
En 1928, Clyman est descendue d’un train à Moscou, sans personnes, avec seulement quelques mots de russe dans son répertoire. Elle a passé des heures à la gare avant que quelqu’un ne lui montre le chemin à emprunter pour se rendre dans un hôtel, où elle a dormi dans la baignoire d’un journaliste américain. Elle restera en Union soviétique pendant les 4 années qui vont suivre.
« De nombreux journaux envoyaient des journalistes [en URSS] pour des courtes [durées] », raconte Balan. « Mais elle, elle a appris la langue. Elle a développé une perspective très différente. »
À un moment donné, Clyman s’est rendue dans la ville de Kam au nord de la Russie, près d’un camp de prisonniers, un endroit inaccessible aux étrangers. Elle a rencontré les femmes des prisonniers, les anciens détenus qui n’avaient pas le droit de quitter la ville, même après leur libération, et a raconté comment les soviétiques utilisaient les prisonniers politiques comme travailleurs forcés pour couper du bois. C’était une histoire importante au Canada, qui perdait son marché du bois au Royaume Uni au profit de son concurrent soviétique, moins cher.
« Cela a corroboré les rumeurs sur le travail bon marché en Union soviétique, et [c’était pour cela] que le Canada ne pouvait pas rivaliser », analyse Balan.
Mais c’est la façon dont Clyman a parlé d’Holomodor, la famine artificielle, qui a causé la mort de près de 4 millions d’Ukrainiens entre 1932 et 1933, qui intéresse Balan. C’est en cherchant des journaux canadiens sur la famine en Ukraine qu’il est tombé sur les travaux de Clyman.
En 1932, Clyman s’est rendue en voiture en sud de Moscou, par Kharkiv, alors capitale de la Pologne, vers la mer Noire, et jusqu’à la ville natale de Staline en Géorgie.
En Ukraine, elle traversait des villages vides en se demandant où étaient les habitants.
Un groupe de villageois d’une ferme collective s’est rassemblée autour d’elle pour voir si elle pouvait emmener une lettre au Kremlin, pour dire aux dirigeants soviétiques que le peuple mourrait de faim. Ils avaient égorgé leurs animaux depuis bien longtemps. Quand elle a tenté d’acheter des œufs, une villageoise l’a regardée, incrédule, et lui a demandé si elle comptait les payer.
« Bien sûr », avait répondu Rhea. « Je n’ai pas l’intention de les prendre gratuitement. »
« Vous ne comprenez pas », avait répondu la villageoise. « Nous ne vendons pas d’œufs et de lait pour de l’argent. Nous voulons du pain. En avez-vous ? »
Balan affirme que Clyman avait compris des choses sur les causes de la famine – qu’elle n’était pas due simplement à la sécheresse, mais était le résultat d’une collectivisation forcée. Par exemple, les soviétiques avaient tenté de mécaniser l’agriculture, ce qui avait posé problème quand les machines n’allaient pas aussi vite que prévu. Les chevaux et le bétail avaient déjà été abattus, mais il n’y avait pas assez de tracteurs pour faire les récoltes. Pour Balan, c’est un enchaînement de mauvaises décisions de la part de la hiérarchie. Quand les Ukrainiens étaient affamés, les Soviétiques ont bouclé les frontières entre l’Ukraine et la Russie, pour que personne ne s’échappe, a-t-il ajouté.
« Son histoire est importante pour les Juifs et les Ukrainiens », explique Balan. « Chez les Ukrainiens, il y a beaucoup de stéréotypes qui stipulent que les Juifs étaient des bolcheviques et qu’ils étaient responsables de la famine. Et voilà qu’une femme juive écrit sur cette famine. La vérité, c’est que les Juifs étaient aussi persécutés. Elle est juive aussi, mais, voilà, elle a écrit la vérité. »
En 1932, Clyman est devenue la première journaliste en 11 ans à être expulsée de l’Union soviétique, accusée de « répandre des mensonges ».
Elle a poursuivi sa route vers l’Allemagne, pour parler de la montée du nazisme.
Balan a encore beaucoup cherché pour trouver des articles que Clyman a écrit en Allemagne. Il dit n’avoir pu en lire que deux pour le moment.
Clyman a fait son travail de journaliste jusqu’en 1938, puis s’est enfuie à bord d’un petit avion avec quelques réfugiés juifs. Tragiquement, à l’approche de l’atterrissage à Amsterdam, l’avion s’est écrasé. Près de la moitié des passagers ont été tués, et Clyman a subi une fracture du dos, et a évité de justesse la paralysie.
Elle est retournée en Amérique du Nord et s’est installée à New York, où elle a couché ses mémoires sur papiers. Jamais mariée, sans enfants, elle est décédée en 1981.
Après sa mort, les mémoires de Clyman n’ont pas été publiées, et Balan espère les trouver. Il cherche aussi à savoir où elle a été enterrée. Il a pu identifier certains de ses proches, mais aucun n’a pu lui dire où elle est inhumée.
« Si nous pouvions retrouver ses mémoires, ce sera quelque chose à voir, ce serait une mine d’or », dit-il.
Balan a récemment donné une conférence sur Clyman au Limmud FSU, à New York, le plus grand rassemblement de Juifs russophones en Amérique du Nord. Parrainé par l’Ukrainian-Jewish Encounter, une organisation à but non-lucratif canadienne destinée à promouvoir la coopération entre Ukrainiens et Juifs. Lancé par l’homme d’affaires canadien James Temerty, ce projet veut balayer le ressentiment qui subsiste entre les deux peuples.
« Les Juifs ont vécu en Ukraine pendant probablement un millénaire, et en grand nombre au XVIe siècle », explique Balan. « Si vous retirez les périodes des pogroms et de l’Holocauste, le reste du temps, dans de nombreux cas, les Juifs étaient prospères en Ukraine.
Les deux peuples ont plus en commun qu’ils ne le réalisent – déjà la nourriture – et ils devraient en apprendre davantage sur la culture de l’autre, a expliqué Natalia Feduschak, directrice des communications pour l’Ukrainian-Jewish Encounter.
Feduschack a affirmé que Clyman permet de combler un fossé entre les deux communautés, parce qu’elle était une femme juive qui a écrit « au sujet de la famine ukrainienne avec beaucoup de compassion et d’empathie ».
« À cause de la Seconde Guerre mondiale et des atrocités de cette périodes, les communautés ont du mal à communiquer », dit-elle. « Pourtant, il existe beaucoup de similitudes. »
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