Yémen: les opinions européennes veulent des comptes sur les ventes d’armes
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Yémen: les opinions européennes veulent des comptes sur les ventes d’armes

Gros consommateurs d'armes européennes, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont à la tête d'une coalition engagée depuis 2015 au Yémen contre les rebelles houthis

Le cargo saoudien Bahri Yanbu (C) attendant d'entrer dans le port du Havre, le 9 mai 2019.  (Crédit : Jean-François MONIER / AFP)
Le cargo saoudien Bahri Yanbu (C) attendant d'entrer dans le port du Havre, le 9 mai 2019. (Crédit : Jean-François MONIER / AFP)

La « sale guerre » au Yémen fait monter la pression dans les pays européens où ONG et parlementaires exigent davantage de contrôle et de transparence sur les ventes d’armes, chasse gardée des exécutifs au nom d’exigences économiques et de la lutte antiterroriste.

Gros consommateurs d’armes européennes, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont les principaux pays d’une coalition engagée depuis 2015 au Yémen contre les rebelles houthis soutenus par l’Iran.

Or, ce conflit a fait des dizaines de milliers de morts, dont de nombreux civils, et provoqué la pire catastrophe humanitaire au monde, selon l’ONU. Les images d’enfants agonisant ont fini par faire réagir en Europe, où l’idée que les armes vendues à la coalition soient utilisées contre les civils choque les esprits.

Même si, comme le relève Denis Jacqmin, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip) à Bruxelles, « l’opinion publique se lasse vite » et « faire campagne sur le Yémen, c’est compliqué ».

Toutefois, le bilan peu reluisant de l’Arabie saoudite en matière de droits de l’homme et l’indignation mondiale suscitée par l’assassinat sordide en octobre 2018 du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, accentuent les critiques sur ces ventes d’armes à ces alliés « infréquentables ».

« Clairement, avec le conflit au Yémen, il y a une rupture », estime Aymeric Elluin, d’Amnesty international France. « Il y a une prise de conscience depuis un certain temps en Allemagne, en Belgique, au Royaume-Uni et en Italie. En France, c’est très nouveau », dit-il.

Depuis vendredi, un cargo saoudien, le « Bahri Yanbu », passé par le port belge d’Anvers puis par la Grande-Bretagne et attendu au port français du Havre pour y embarquer une cargaison d’armes, suscite une polémique inédite et les réactions outrées d’ONG et de parlementaires.

Le cargo saoudien Bahri Yanbu (C) attendant d’entrer dans le port du Havre, le 9 mai 2019. (Crédit : Jean-François MONIER / AFP)

En Belgique, des ONG soupçonnent la compagnie nationale saoudienne Bahri d’avoir régulièrement, depuis l’été dernier, chargé des armes ou des munitions à destination de Ryad.

Le gouvernement français a confirmé mercredi un « chargement d’armes », sans précision. Selon le média d’investigation français Disclose, qui avait déjà divulgué mi-avril une note « confidentiel défense » listant les matériels militaires français utilisés au Yémen, le cargo doit prendre livraison au Havre (nord-ouest) de « huit canons de type Caesar ».

Paris a livré pour 1,38 milliard d’euros d’armement à Ryad en 2017, faisant de l’Arabie saoudite son deuxième plus gros client du secteur l’an dernier – après l’Egypte.

Les autorités françaises déclarent invariablement que les armes sont utilisées de manière défensive et non sur la ligne de front. Jeudi, le président Emmanuel Macron a martelé qu’il « assumait » ces ventes d’armes au nom de la lutte antiterroriste, assurant avoir obtenu la « garantie » que ces équipements n’étaient pas utilisées « contre des civils ».

Des arguments qui ne convainquent aucunement les ONG: « Il ne suffit pas de dire ‘j’ai des garanties’, il faut nous les montrer. De même, nous aimerions qu’on nous explique clairement, nettement, comment l’Arabie saoudite lutte contre le terrorisme au Yémen », martèle Aymeric Elluin.

En fin de journée jeudi, une centaine de personnes se sont rassemblées sur le port du Havre, non loin du quai où est censé accoster le cargo saoudien, pour dénoncer des contrats qui contribuent au « carnage en cours au Yémen » à l’appel de la Ligue des droits de l’Homme et du mouvement de la paix.

Manifestation au Havre contre la vente d’armes à l’Arabie saoudite, qui pourraient servir dans le conflit au Yémén, le 9 mai 2019. (Crédit : JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

« Interdire les ventes d’armes aux pays en guerre » ou « Au Yémen, un enfant est tué toutes les 5 minutes », pouvait-on lire sur des pancartes.

Volte-face

L’opacité et l’absence de contrôle parlementaire dans certains pays d’Europe – notamment en France – sont unanimement dénoncés par les ONG. « Aujourd’hui, on voit bien que ce manque de transparence nous revient en pleine figure et cela aboutit à des catastrophes comme le Yémen », commente à l’AFP Tony Fortin, chargé d’études à l’Observatoire des armements en France.

Pourtant, plusieurs pays ont pris des dispositions concrètes sous la pression de leurs opinions publiques, au premier rang desquels l’Allemagne d’Angela Merkel. Fin mars, la chancelière a prolongé de 6 mois un gel des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, au grand dam de ses partenaires français et britannique.

L’Allemagne fait partie des quatre ou cinq plus grands pays exportateurs d’armes au monde, mais ces ventes d’armes sont impopulaires dans l’opinion allemande. En raison de son passé nazi, elle a développé une culture très pacifiste.

Au Royaume-Uni, l’un des principaux pays fournisseurs d’armes à l’Arabie saoudite, qui a autorisé la vente pour 5 milliards de livres (5,8 milliards d’euros) d’armes depuis le début de la guerre au Yémen en 2015, la contestation s’est organisée ces derniers mois au niveau des parlementaires. La commission des Affaires étrangères de la chambre des Lords a réclamé la suspension immédiate de plusieurs licences d’exportation.

Cinq partis d’opposition au Royaume-Uni ont appelé en mars à la fin des ventes d’armes à l’Arabie saoudite, estimant qu’elles avaient contribué à la catastrophe humanitaire au Yémen.

Preuve de la sensibilité extrême du sujet, les volte-face de certains gouvernements, comme en Espagne où le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez avait décidé de suspendre la vente de 400 bombes à guidage laser à la monarchie pétrolière, avant de revenir sur sa décision pour ne pas menacer un juteux contrat portant sur cinq navires de guerre.

« Il y a une préoccupation croissante sur ces questions et un déficit de contrôle (parlementaire). Pour autant, il ne faut pas s’attendre à une évolution radicale des flux (d’armes). Et au bout du bout, dans tous les pays, les exécutifs ont le dernier mot », selon le député français Jacques Maire (majorité).

Le Grip à Bruxelles plaide pour une Autorité européenne de régulation des exportations d’armes, car selon ce groupe, la Position commune de l’UE de 2008 pose des « critères », mais « malheureusement chaque Etat a son interprétation et on peut repousser la ligne de l’acceptable toujours plus loin ».

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