Zoya Cherkassky peint sa vérité dans sa première expo solo au Musée d’Israël
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Zoya Cherkassky peint sa vérité dans sa première expo solo au Musée d’Israël

N’ayant pas peur de choquer ou d'offenser, l'artiste née à Kiev use d'un humour audacieux et des stéréotypes grossiers pour représenter l'expérience alyah post-soviétique de masse

L'artiste Zoya Cherkassky pose devant l'une de ses oeuvres lors de son exposition solo 'Pravda' au musée d'Israël (Crédit : Eli Pozner/Israel Museum)
L'artiste Zoya Cherkassky pose devant l'une de ses oeuvres lors de son exposition solo 'Pravda' au musée d'Israël (Crédit : Eli Pozner/Israel Museum)

L’artiste Zoya Cherkassky a récemment proposé aux journalistes une visite de sa première exposition personnelle au Musée d’Israël à Jérusalem. Alors qu’elle approchait de la section finale, elle s’est interrompue et s’est tournée vers le groupe en lançant : « Ok, maintenant nous entrons dans la salle effrayante ».

La « salle effrayante » contient de grandes peintures à l’huile, dont une intitulée « La circoncision de l’oncle Yasha » décrivant la décapitation sanglante du prépuce pénien d’un homme d’âge moyen par des chirurgiens munis de serrures latérales, leurs visages obscurcis par des livres religieux.

Une autre peinture intitulée « Aliya des années 1990 » montre une image pornographique d’une femme blonde recroquevillée et dévoilant ses parties génitales. Une troisième, « Itzik », représente un propriétaire de magasin de falafels du Moyen-Orient au regard sauvage, saisissant sa serveuse russe blonde terrifiée.

Itzik,’ de Zoya Cherkassky, 2012. Peinture sur canevas, 150×200 cm. Collection privée (Autorisation : Musée d’Israël)

Bien que le reste des œuvres de l’exposition soit moins graphique et moins représentatif de stéréotypes grossiers, elles sont presque aussi dérangeantes. Le style caricaturiste de Cherkassky et l’utilisation des couleurs de bubble-gum qui ressortent de la toile sont trompeurs.

Ses œuvres ont de l’humour, mais pas de vraie joie. Elle entend provoquer, forçant les spectateurs à affronter les dures réalités auxquelles ont été confrontés le million d’immigrés en provenance de l’ex-Union soviétique en Israël suite à la chute du rideau de fer alors qu’ils tentaient de s’adapter socialement, culturellement et religieusement.

Les 25 peintures à l’huile et les 80 œuvres sur papier de l’exposition choisie par le conservateur en chef de l’art israélien, le Dr. Amitai Mendelsohn et intitulée « Pravda » (« vérité » en russe et le nom de l’ancien journal officiel du Parti communiste soviétique) dépeint non seulement les absurdités et les frictions des expériences des nouveaux immigrants, mais aussi leurs vies en URSS. Dans certaines images, un sentiment de nostalgie est présent, mais dans d’autres, l’artiste met à nu les échecs du communisme et de l’Union soviétique.

‘1991 Ukraine’; ‘Vendredi dans le projets'(diptyque), Zoya Cherkassky, 2015. Peinture sur lin, 200×270 cm chacun, achat du musée d’Israël (Autorisation : Musée d’Israël)

Principalement dans un grand diptyque composé de « 1991 en Ukraine » et de « Vendredi dans les projets ». Le premier montre une zone dégagée couverte de neige près d’un chantier de construction, avec des bâtiments industriels au loin.

C’est une scène horrible de débauche et de multiples types de violence : un homme viole une femme, un homme s’expose à des enfants, et un groupe d’hommes bat un individu ensanglanté. Ce dernier tableau est tout aussi inquiétant, dépeignant un quartier pauvre dans la ville de Beer Sheva du désert du Néguev. Là, de jeunes hommes se poignardent, des junkies se précipitent dans une porte et un missile tombe du ciel. Le message est clair : Il s’adresse aux Juifs soviétiques (et aux membres de leur famille non-juive) qui ont déménagé en Israël. Le communisme soviétique et le sionisme israélien sont des utopies ratées. Les souvenirs décrits dans « Pravda » sont collectifs dans certains cas, et personnels dans d’autres.

‘Les nouvelles victimes’,’ Zoya Cherkassky, 2016. Peinture sur lin, 140×230 cm. Autorisation de l’artiste et de la Rosenfeld Gallery. (Autorisation : Musée d’Israël)

Cherkassky, 41 ans, est arrivée en Israël de Kiev, en Ukraine, pendant la vague d’immigration massive. Son atterrissage en décembre 1991 s’est plus ou moins bien passé, ses parents ont trouvé du travail relativement rapidement.

Cherkassky, qui étudie sérieusement le dessin et la peinture depuis son plus jeune âge, a été admise en moins d’une semaine en neuvième année du prestigieux lycée artistique Thelma Yellin de Tel-Aviv. Elle a poursuivi ses études au Beit Berl College.

Bien que la famille de Cherkassky se considérât comme juive en Union soviétique, en Israël, l’artiste ne correspond pas aux critères de judéité requis par la loi religieuse concernant l’ascendance matrilinéaire. « Les parents de mon père étaient juifs, mais ma mère est juive du mauvais côté », a-t-elle dit.

‘Pain’ Zoya Cherkassky en 2015. Peinture sur lin, 120 x 240 cm. Collection privée. (Autorisation du musée d’Israël)

Cherkassky a déclaré dans une interview à Haaretz qu’elle a évolué principalement dans les cercles artistiques lors de sa première décennie et demi en tant qu’Israélienne et n’a développé une conscience politique qu’à l’âge de 30 ans, à son retour en Israël en 2009 après plusieurs années passées à Berlin.

À ce moment-là, elle a quitté son atelier afin d’arpenter les rues d’Israël, et aussi les camps de réfugiés palestiniens en Cisjordanie, pour peindre. Cherkassky a également co-fondé New Barbizon, un collectif de cinq femmes artistes russo-israéliennes axées sur le réalisme.

Une des incursions de Cherkassky dans les rues près de son studio sud de Tel Aviv à la recherche de modèles l’a amenée à rencontrer son mari, un Nigérian. Le couple a une petite fille qu’ils envoient dans un jardin d’enfants russe. Cherkassky, qui définit son style comme du réalisme social, est une communiste affichée. « A mon avis, seul le communisme peut être une alternative à l’extrême droite et au fascisme.
Tous ces libéraux ne peuvent pas se battre », a-t-elle déclaré à Haaretz.

‘Rabbi’s Deliquium,’ Zoya Cherkassky, 2016. Peinture sur lin, 120×150 cm. Collection de la famille Lerer (Autorisation : Musée d’Israël)

Si certaines peintures de Cherkassky, comme « Un jour d’Ivan Denissovitch en Israël » montrant un homme russe pauvre et âgé cherchant des légumes pourris au marché, mettent en lumière le difficile sort des immigrants, d’autres soulignent le refus de nombreux Russes de s’intégrer pleinement à la société israélienne.

« Les olim [immigrés] russes ne sont pas entrés dans le melting-pot. Ils parlent le russe avec leurs enfants, les envoient dans les jardins d’enfants russes, et font leurs courses dans les supermarchés et les magasins remplis d’aliments russes « , a déclaré Cherkassky.

« Pour les Russes, il n’y a pas de casher », a-t-elle dit.

Cherkassky illustre ce point avec humour dans « Rabbi’s Deliquium », dans lequel un rabbin ultra-orthodoxe vient vérifier un jeune couple d’immigrants russes qui se convertit au judaïsme. Il regarde le mari portant une kippa et la femme habillée modestement. Mais quand le rabbin ouvre le réfrigérateur, il se retrouve nez à nez avec un museau de cochon rose non-casher qui sort d’un pot.

« They Eat Russian Lard », l’une des deux peintures à l’entrée de l’exposition, dépeint la même idée. Un comptoir de charcuterie rempli d’une variété de produits de porc placés à côté d’un tableau de fromages. Une partie de la viande et du fromage se chevauchent, et une saucisse italienne est même étiquetée « viande laitière ». Certainement pas casher.

‘Ils mangent du lard russe,’ Zoya Cherkassky, 2013. Peinture sur canevas monté sur bois, 70×159 cm. Collection Yurai David. (Autorisation : Musée d’Israël)

Mais l’exposition entière est impressionnante, il est difficile de se sortir de l’esprit la « salle effrayante ». Cherkassky n’hésite pas à mettre des stéréotypes grotesques ou exagérés pour faire valoir son point de vue.

Elle n’est pas non plus découragée par les noms haineux qu’on lui a attribué, comme « salope » alors qu’elle marchait dans la rue avec son mari, et « raciste » quand elle a présenté sa peinture « Itzik » pour la première fois publiquement il y a quelques années.

« Les Israéliens pensent que les Russes sont des putes et les Russes pensent que les Israéliens sont des singes. Cette peinture et les autres parlent de la façon dont la société israélienne est emprunte de stéréotypes dans toutes les directions », a déclaré Cherkassky.

Déjà connue des collectionneurs d’art israéliens et représentée par la prestigieuse galerie Rosenfeld, Cherkassky confie que les prix de ses œuvres, qui oscillent entre 600 et 40 000 dollars, ont déjà augmenté depuis l’ouverture de l’exposition le 10 janvier.

Pour Cherkassky, cette exposition solo au Musée d’Israël signifie qu’elle a atteint le statut d’artiste grand public. C’est un honneur majeur pour un artiste si jeune, né à l’étranger. C’est celui qu’elle a gagné avec son talent – et aussi ce qui est tatoué sur son avant-bras : Attitude.

« Pravda » au Musée d’Israël jusqu’au 31 octobre 2018.

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