BERLIN — « Ce n’est plus l’Allemagne de 36 », a déclaré Marcel Reif, ambassadeur public des Jeux Européens de Maccabi 2015, entre deux gorgées de cappuccino. Le speaker allemand avait expliqué pourquoi le ministère des Affaires étrangères amenait des journalistes du monde entier vers Berlin. Bizarrement, cela me rappelait un manga japonais.

« Un message à Adolf », le roman graphique d’Osamu Tezuka sur l’Allemagne nazie, s’ouvre avec Sohei Toge, un journaliste japonais en visite à Berlin pour les Jeux Olympiques de 1936.

Son hôte allemand lui montre avec enthousiasme les gloires du National socialisme au Stade Olympique, l’arène gigantesque délabrée et classique construite pour des jeux qui excluaient les Juifs.

En accueillant les Jeux Européens Maccabi cette semaine, la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, Berlin avait envie de montrer « le nouveau visage de l’Allemagne », comme le maire Frank Henkel l’a déclaré à des journalistes cette semaine lors d’une soirée à la mairie : une ville de tolérance, de respect qui rejette l’antisémitisme et reçoit les Juifs comme égaux.

Comme Toge, des journalistes d’endroits aussi éloignés que l’Argentine, San Francisco, l’Iceland et Israël (moi inclus) ont été invités ici pour témoigner de Berlin transformée, une ville dans laquelle les Juifs du monde entier peuvent participer aux compétitions dans un environnement sécurisé et accueillant.

Tout au long du programme, les officiels du Maccabi et allemands ont vanté la nouvelle Allemagne comme la foyer d’une communauté juive vivant en paix et avec prospérité. Un pays qui dispose de relations diplomatiques avec l’Etat juif depuis 50 ans.

Les jeux sont « historiques » et « symboliques », insistent-ils.

Couverture de l'édition japonaise de Osamu Tezuka d''un message à Adolf

Couverture de l’édition japonaise de Osamu Tezuka d »un message à Adolf

En effet, tandis que les fantômes du passé demeurent, l’Allemagne nazie est révolue, et avec elle son idéologie raciste qui a perpétré tellement de crimes.

Les Israéliens arrivent en masse vers cette nouvelle Allemagne, entre 20 000 et 30 000 au cours de récentes années selon certaines estimations. On peut entendre parler hébreu dans toutes les rues couvertes de graffiti de la ville. La présence d’officiers en civil de l’armée israélienne à proximité du Glockentrum était inimaginable en 1936.

« C’est quelque chose d’incroyable », a raconté le colonel en hébreu, sa langue maternelle, à la cérémonie rendant honneur aux ahtlètes juifs exclus des Jeux Olympiques de 1936. Derrière lui, l’énorme masse du Stade Olympique, l’amphithéâtre où Hitler voulait vanter la suprématie de la race aryenne et était accueilli par les cris des centaines de milliers personnes de la foule qui le saluait.

Vide pour les jeux (les organisateurs ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas rêver de remplir les 75 000 sièges), la seule différence depuis l’extérieur était l’absence de croix gamées de la stèle entourant l’anneau de pierre rigide, et les Jeux Maccabi se tenant à proximité, dans les différents espaces et structures du complexe autour du stade.

Derrière le voile

Pourtant, en regardant derrière le rideau des festivités des Jeux Maccabi, les importants effectifs de police et les gardes de sécurité privée à chaque événement reflètent une réalité différente dans laquelle il est nécessaire d’avoir des officiers de police positionnés à la sortie de chaque crèche, hôpital et musée juif, la mise en place de barricades de fer, des détecteurs de métaux et des portes blindées à la Nouvelle Synagogue.

Des 7 millions d’euros de budget pour les Jeux Européens Maccabi, une très grande partie (« beaucoup, beaucoup et beaucoup », a déclaré le président de Maccabi Allemagne Alon Meyer, en refusant de dévoiler la somme exacte) a été dépensée pour la sécurité.

La cérémonie d'ouverture des Jeux Européens à Berlin, une première depuis la Seconde Guerre mondiale, à l'amphithéâtre Waldbüche, construit pour les Jeux Olympiques de 1936 et à l'origine nommé pour le mentor d'Adolf Hitler, Dietrich Eckart, le 29 jJuillet, 2015. (Ilan Ben Zion / Times of Israel)

La cérémonie d’ouverture des Jeux Européens à Berlin, une première depuis la Seconde Guerre mondiale, à l’amphithéâtre Waldbüche, construit pour les Jeux Olympiques de 1936 et à l’origine nommé pour le mentor d’Adolf Hitler, Dietrich Eckart, le 29 jJuillet, 2015. (Ilan Ben Zion / Times of Israel)

Selon un article du New York Times, un cinquième du budget a été alloué à la sécurité privée en plus de la surveillance de la Police de Berlin.

On a conseillé aux athlètes d’être prudents en public, d’éviter de porter des kippas dans les rues et de ne pas prendre les transports en commun. Tous les participants étaient regroupés dans un hôtel de l’est de Berlin, loin des principales activités de la ville, et étaient transportés dans des bus privés. Des policiers en armes faisaient respecter un cordon de sécurité 24h/24h.

Une raison de toutes ces mesures est liée à un noyau dur de groupes d’extrême droite néo-nazi toujours présents.

A l’approche des jeux, des discours de haine antisémite visant des athlètes juifs sont apparus sur des sites internet néo-nazis. Alors que les jeux battent leur plein, des vandales ont peint des graffiti antisémites sur l’une des sections restantes du Mur de Berlin, qui est maintenant un lieu artistique.

« La scène néo-nazie berlinoise est relativement faible », a déclaré Benjamin Setinitz, directeur d’un groupe de surveillance de l’antisémitisme en Allemagne. Leur popularité est limitée, a-t-il expliqué, et, bien que radicale, « ils posent une menace physique seulement dans des petites zones géographiquement restreintes de Berlin ».

« Les Jeux Européens Maccabi 2015 donnent une visibilité extraordinaire aux Juifs auprès du public allemand », a souligné Steinitz.

Bien qu’ils soient profondément antisémites, des déclarations de haine en ligne comme celles dirigées contre le Maccabi sur le site internet néo-nazi Altermedia ne « constituent pas une menace explicite », c’est plus de l’agitation que de la véritable action.

Reconnaissant la présence de groupes aussi radicaux, le chef du Sénat de Berlin a déclaré que la législature de la ville avait proposé une interdiction du NPD, un parti extrémiste faciste d’Allemagne.

Les non-dits

Pourtant, tout au long des conférences de presse, de galas et des entretiens, un éléphant non mentionné se tenait dans la pièce : les islamistes radicaux.

La tolérance de l’Allemagne s’étend à sa population musulmane croissante, dont une petite partie véhémente adhère à des croyances extrémistes. Le ministre de la Justice allemand Heiko Mass a appelé son pays « à combattre l’anti-sémitisme avec la plus grande détermination », et Reif, l’ambassadeur des Jeux, a évoqué les efforts du pays pour combattre le racisme et l’antisémitisme. La source de la haine, pourtant, était toujours floue.

« Les islamistes radicaux constituent probablement la principale menace », a déclaré un porte-parole de la police berlinoise, avec les « personnes qui sont radicalisées par le conflit israélo-arabe ». Il a refusé de donner plus de détails sur les opérations de forces de police pour protéger les participants Maccabi.

Une exposition de photographies de l'allemand athlètes juifs, dont certains ont été exclus des Jeux Olympiques de 1936, à l'extérieur de la gare Hauptbahnhof de Berlin (Ilan Ben Zion / Times of Israël)

Une exposition de photographies de l’allemand athlètes juifs, dont certains ont été exclus des Jeux Olympiques de 1936, à l’extérieur de la gare Hauptbahnhof de Berlin (Ilan Ben Zion / Times of Israël)

Ahmad Mansour, un psychologue palestinien né en Israël, s’occupe de la radicalisation croissante des jeunes musulmans en Allemagne, à laquelle il se réfère comme la « Génération Allah ».

Il travaille pour combattre la propagation de l’islam salafiste dont certains partisans prennent des positions violentes contre les Juifs, la démocratie et l’Occident. Lutter contre l’antisémitisme parmi les musulmans en Allemagne est un « sujet tabou » et de « nombreux politiciens et la majorité de la société n’osent plus traiter de tels problèmes », a-t-il déclaré dans un entretien récent avec Web.de

Pas très loin de l’Hôtel Estrel où les athlètes du Maccabi résidaient se trouvent des quartiers où « si vous allez à droite, vous allez à Gaza, si vous allez à gauche, vous allez à Berlin », a déclaré David Blau, un Israélien qui vit en Allemagne depuis des décennies et a servi en tant qu’entraîneur de la délégation nationale de football.

Il était immensément fier que les Juifs allemands puissent « marcher le buste droit et la tête haute » aux Jeux et jouer contre des autres membres de la tribu. Contrairement à Frankfurt, a-t-il expliqué, les joueurs du club local Maccabi qu’il entraîne ne se feront pas traiter de « Juifs puants » sur le terrain.

Quand une équipe inférieure, explique-t-il, « vient jouer contre le Maccabi, ils font leur meilleur jeu. Ils veulent se taper les Juifs. Cela ne fonctionne pas pour eux, mais ils essaient et mettent beaucoup de tension ».
Des centaines de citoyens allemands qui ont rejoint les rangs de l’Etat islamique sont rentrés au pays, et les chiffres continuent d’augmenter.

Depuis septembre dernier, il y a eu environ 140 enquêtes en Allemagne sur des citoyens qui sont partis combattre l’Etat islamique et leurs soutiens, selon un article de Der Spiegel. « Le flot d’affaires a commencé à engorger le pays de fiche de renseignements », notait-on dans le journal.

Au final, les Jeux Maccabi de Berlin ciblaient le public du monde juif, pas le public allemand. Il y avait peu de spectateurs.

La plupart des spectateurs étaient de la famille ou des amis des athlètes qui sont venus pour soutenir moralement (payant pour leur déplacement, comme l’ont fait les participants). Peu de Berlinois étaient au courant de la compétition ou étaient assez intéressés pour s’y rendre.

La communauté juive croissante de la ville, et son attraction en augmentation pour des jeunes Israéliens lassés du haut coût de la vie et des bas standards de l’existence chez eux, souligne les changements drastiques de l’Allemagne depuis 1945.

« Si ce n’était pas bon pour moi ici, je ne suis pas masochiste, si c’était mauvais ici, j’irais chez moi », a déclaré Blau, l’entraîneur de l’équipe de footbal du Maccabi d’Allemagne.

Graffiti dans le quartier de Kreuzberg à Berlin (Ilan Ben Zion / Times of Israel)

Graffiti dans le quartier de Kreuzberg à Berlin (Ilan Ben Zion / Times of Israel)

Pourtant, c’est encore l’Europe où les synagogues sont des forteresses et kippas sont verboten [strictement interdit] à moins que vous ne cherchiez les problèmes. La situation n’est peut-être pas aussi difficile qu’en France, mais cela ne devrait pas être la norme de la vie juive en Europe.