Quelques minutes après l’élection d’Audrey Azoulay, ancienne ministre de la Culture de France, à la tête de l’UNESCO vendredi soir, le ministre israélien de Renseignements, Israël Katz, membre du parti au pouvoir du Likud du Premier ministre Benjamin Netanyahu, a été interrogé pour savoir s’il pensait que sa victoire sur le candidat qatari pourrait conduire Israël à revoir sa décision de jeudi de suivre les Etats-Unis en se retirant de cette institution des Nations unies.

Katz, qui était dans le studio de la Deuxième chaîne pour commenter le discours sur l’Iran du président Donald Trump, a été quelque peu surpris. « Je ne pense pas que l’UNESCO va soudainement devenir une organisation sioniste, a-t-il répondu. Puis, il a réfléchi un petit peu, et a ajouté, « Si l’UNESCO change ses politiques », a-t-il déclaré, alors « certainement », Israël pourrait reconsidérer sa position.

L’arrivée d’Azoulay à la tête de l’UNESCO a été possible du fait d’une divison dans le monde arabe. L’Egypte et le Qatar ont tous les deux présenté un candidat au poste, et Azoulay a fini par dépasser les deux au bout de six tours de vote très serrés.

Pour Israël, la victoire d’Azoulay est une véritable raison de satisfaction. Elle est la première directrice juive de l’UNESCO, et la Deuxième chaîne a expliqué qu’elle a des proches en Israël.

Pourtant, la vérité de la répartie tranchante de Katz que l’UNESCO ne changerait pas automatiquement sa nature est reflétée dans le fait que la présidente sortante de l’UNESCO, Irina Bokova, avait fermement critiqué certaines des résolutions anti-Israël de sa propre organisation.

Irina Bokova, directrice générale de l'UNESCO au Congrès juif mondial à New York le 24 avril 2017. (Crédit : Shahar Azran)

Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO au Congrès juif mondial à New York le 24 avril 2017. (Crédit : Shahar Azran)

Une rapide ascension

Quand Azoulay, alors numéro deux du Centre National du Cinéma de France, a été nommée ministre de la Culture l’année dernière, elle n’était pas vraiment un personnage public.

Tout cela a été rapidement corrigé alors que la fonctionnaire de carrière, habituée depuis longtemps à travailler dans les coulisses des plus hautes sphères des administrations françaises, a été mise sous le feu des projecteurs de la politique.

Azoulay a déclaré sa candidature à la tête de l’UNESCO au dernier moment, en mars, affirmant que la « France était parfaitement légitime sur le sujet de la culture, de l’éducation et des sciences ».

Mais elle n’a pas pu faire pleinement campagne jusqu’à ce qu’elle quitte son poste après la nomination d’un nouveau gouvernement par le président Emmanuel Macron.

Lors de son mandat d’une seule année en tant que ministre de la Culture du président François Hollande, Azoulay a obtenu une augmentation du budget de son ministère après des années de coupes importantes.

Son mandat a aussi été marqué par le passage d’une loi sur la « création et l’héritage » visant à assurer la liberté artistique et à protéger les innombrables sites historiques français, l’aboutissement de plusieurs années d’efforts.

A la défense des films français

Azoulay est née à Eissaouira le 4 août 1972 d’une famille marocaine juive, originaire d’Essouira, qui accordait une place importante aux livres et aux débats.

Son père est André Azoulay, un banquier et conseiller des Rois du Maroc Hassan II et Mohammed VI et sa mère est l’écrivaine Katia Brami.

Elle a étudié à Sciences-Po Paris et à l’Université de Lancaster au Royaume Uni avant d’intégrer l’ENA.
Pendant ses études, elle a travaillé dans la banque, et déclare avoir « détesté » l’expérience.

Elle a travaillé à la Cour des Comptes et pendant plusieurs années dans différents départements du ministère de la Culture, avant de rejoindre le CNC, qui protège l’industrie du film français, en tant que directrice financière en 2006.

En 2011, elle était devenue la directrice assistante du CNC, un rôle clef dans la structure qui régule l’industrie du cinéma et accorde des subventions aux productions françaises.

« C’est l’industrie du film qui m’a le plus formée professionnellement, a déclaré Azoulay qui est également un fervent défenseur de « l’exception culturelle » de l’industrie du cinéma français contre la puissance d’Hollywood.

« C’est une femme brillante et passionnée, une amie des artistes et de la créativité, a déclaré le président du CNC Frédérique Bredin en 2014, alors qu’elle était préssentie pour devenir la conseillère à la Culture et à la Communication d’Hollande, en chemin vers le sommet en tant que ministre de la Culture.

En chemin vers la victoire

Azoulay, âgée de 45 ans, a remporté la victoire, après six votes, sur le candidat qatari Hamad bin Abdulaziz Al-Kawari, également ancien ministre de la Culture, qui n’a pas réussi à rassembler le soutien des états du Golfe qui participent au blocus d’une coalition menée par l’Arabie Saoudite.

Hamad bin Abdulaziz Al-Kawari (Crédit : Wikimedia / Creative Commons)

Hamad bin Abdulaziz Al-Kawari (Crédit : Wikimedia / Creative Commons)

L’élection du chef de l’agence des Nations-Unies pour la Culture et de l’Education a eu lieu un jour après que les Etats-Unis ont quitté l’institution, l’accusant d’avoir des préjugés anti-Israël.

La campagne politisée pour remplacer Bokova a été éclipsée par l’annonce de jeudi de Washington qui prévoyait de se retirer de l’institution après des années de tensions au sujet des décisions perçues comme critiques au sujet d’Israël.

Israël a finalement annoncé, peu après, qu’il suivrait l’exemple américain pour quitter l’institution.
Les Etats arabes considéraient que le job de directeur général de l’organisation à 195 membres devrait revenir à l’un d’entre eux pour la première fois, mais les tensions régionales ont compliqué la tache.

Dans un vote intermédiaire vendredi après-midi, les 58 membres du Conseil Exécutif avaient préféré la candidate française à la candidate egyptienne Moushira Khattab, par 31 voix contre 25 (dont deux votes blancs), pour être confrontée à Al-Kawari dans le dernier vote.

Les états arabes se sont divisés entre les soutiens du Qatar riche en pétrole et le rival égyptien plus pauvre, qui fait partie de la coalition menée par l’Arabie saoudite cherchant à isoler le Qatar à cause de son supposé soutien aux islamistes radicaux et à ses liens avec l’Iran.

Devant les divisions arabes, la France a présenté Azoulay comme une personnalité consensuelle qui pourrait combler les failles au sein de l’organisation et apaiser les tensions causées par les récentes résolutions contre Israël.
« Maintenant plus que jamais, l’UNESCO a besoin d’un projet… qui restaure la confiance et surmonte les divisions politiques », a déclaré le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué en réactions au retrait américain.
La candidate du Liban Vera El-Khoury, qui s’est retirée à une étape précoce du vote, a déclaré que le jeu de pouvoir à l’élection montrait que les membres de l’UNESCO « s’en fichaient » des programmes des candidats.

Le Qatar a exercé un intense lobby pour obtenir le poste, et a augmenté sa contribution financière pour soutenir l’UNESCO au cours des récentes années, mais son candidat a été gêné par des anciennes accusations d’antisémitisme.
Al-Kawari a été accusé par le Centre Simon Wiesenthal, qui combat l’antisémitisme, d’être resté silencieux sur la présence de livres antisémites lors d’une foire du livre à Doha quand il était ministre de la Culture.

Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis – un membre fondateur – ont quitté l’UNESCO, connu pour avoir créé une liste de sites de l’Héritage Mondial, y compris des lieux touristiques favoris comme le Grand Canyon ou Angkor Wat au Cambodge.

La décision américaine, qui prendra effet le 31 décembre 2018, s’inscrit dans la prise de distance des Etats-Unis vis-à-vis des institutions internationales sous le président Donald Trump.

La directrice sortante de l’agence, Mme Bokova, a déclaré à la radio française que la « mission universelle [de l’UNESCO] était mise en danger ».

Heather Nauert, porte-parole du département d'Etat américain, à Washington, le 8 juin 2017. (Crédit : capture d'écran)

Heather Nauert, porte-parole du département d’Etat américain, à Washington, le 8 juin 2017. (Crédit : capture d’écran)

La porte-parole du Département d’Etat américain, Heather Nauert a déclaré que la décision de quitter l’institution reflétait « les préoccupations américaines concernant les arriérés qui s’accumulent à l’UNESCO, le besoin d’une réforme fondamentale dans l’organisation et les préjugés constants anti-Israël ».

L’ancien président Ronald Reagan avait déja retiré les Etats-Unis en 1984 à cause de mauvaises gestions financières et d’affirmations d’un préjugé anti-américain dans certaines des politiques de l’Institution.

Washington a réintégré l’organisation en 2002, considérant l’UNESCO comme un outil pour combattre l’extrémisme dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001.

Mais en 2011, les relations se sont, de nouveau, gâtées après que l’UNESCO a admis la Palestine comme membre à part entière, conduisant les Etats-Unis à réduire leurs financements à l’organisation, laissant un trou béant dans ses finances.

Le fossé a continué à se creuser au cours de récentes années, alors que l’organisation est devenue la scène de coups diplomatiques menés par des pays arabes pour passer des résolutions critiques d’Israël qui ont nié les liens historiques juifs à Jérusalem ou Hébron.