WASHINGTON (JTA) – Le président américain élu Donald Trump a choisi comme secrétaire d’Etat Rex Tillerson, président et directeur exécutif d’Exxon Mobil, une entreprise suffisamment importante pour avoir sa propre politique étrangère.

C’est une politique qui n’est cependant pas toujours sur la même longueur d’ondes que les priorités des associations juives et pro-israéliennes. Les compagnies pétrolières ont déjà affronté dans le passé le lobby pro-Israël.

« Exxon Mobil n’est, depuis des années, pas un ami d’Israël », a déclaré Abraham Foxman, le directeur national émérite de l’Anti-Defamation League (ADL), en faisant référence aux affrontements des années 1970 sur le boycott arabe d’Israël, et sur l’imposition de sanctions à l’Iran dans les années 1990.

D’autres suggèrent cependant que les craintes que les géants du pétrole modifient la politique américaine envers Israël appartiennent au passé.

« Il y a eu une époque où être associé au pétrole faisait que vous étiez automatiquement jugé hostile à Israël », a déclaré David Makovsky, chercheur récompensé d’une bourse Ziegler de l’Institut de Washington pour la politique du Proche Orient.

« Cependant, à un moment où Israël et les états du Golfe poursuivent calmement des objectifs communs quand il s’agit de l’hostilité à l’Iran, le Moyen Orient n’est plus un jeu à somme nulle. J’ai bon espoir que les dirigeants des compagnies pétrolières perçoivent autant ce changement que les Arabes eux-mêmes. »

Makovsky a rappelé que l’un des secrétaires d’Etat du président Ronald Reagan avait lui aussi des relations avec l’un des plus grands constructeurs d’usines pétrolifères, chimiques et gazières de l’industrie énergétique.

Le président américain Ronald Reagan et son secrétaire d'Etat George Shultz devant le Bureau ovale, le 4 décembre 1986. (Crédit : Bibliothèque présidentielle Ronald Reagan)

Le président américain Ronald Reagan et son secrétaire d’Etat George Shultz devant le Bureau ovale, le 4 décembre 1986. (Crédit : Bibliothèque présidentielle Ronald Reagan)

« Il faudrait se souvenir que quand George Shultz est arrivé, l’on pensait que sa relation commerciale avec les projets de Bechtel dans le Golfe le rendait hostile à Israël, et cela n’a pas été avéré, a-t-il déclaré. Je pense qu’une question qui devrait être posée à Tillerson pendant les auditions, au-delà de l’attention sur la Russie, devrait être comment quelqu’un venant d’un secteur privé qui l’a rendu sceptique sur les sanctions économiques [contre l’Iran] peut à présent être celui qui devra les appliquer et même les défendre à certains moments ? »

Cette concentration sur la Russie impliquera un examen attentif des relations étroites entre Tillerson et le président Vladimir Poutine. Tillerson a dirigé le développement des forages communs d’Exxon avec la Russie ces dernières années, et s’est opposé aux sanctions imposées au pays après son invasion de l’Ukraine.

Morton Klein, président de l’Organisation sioniste d’Amérique (ZOA), a déclaré que son anxiété était en partie apaisée par ce qu’il avait vu de l’amitié pour Israël de Trump et de son équipe.

« J’ai des inquiétudes sur la proximité [de Tillerson] avec les pays arabes et la Russie, qui ont tous été hostiles à Israël, a déclaré Klein. Mais là encore je m’interroge en raison de ses relations étroites, mais grâce au président élu Trump et aux personnes pro-Israël qui l’entourent, j’espère qu’il utilisera certaines de ces relations et les comprendra. »

Steve Rosen, ancien directeur politique de l’AIPAC, a rappelé les luttes des années 1990 contre les compagnies pétrolières sur les sanctions de l’Iran, mais a déclaré qu’elles n’étaient pas idéologiques, et que Tillerson pouvait très bien changer d’opinions avec ce nouveau poste.

« Il serait quelque peu contre nature qu’un PDG d’une entreprise avec des intérêts matériels dans la liberté de son entreprise à s’engager dans un comportement profitable » soit favorable aux sanctions, a-t-il déclaré. « Votre position dépend de votre poste. »

Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Russie, et Rex Tillerson, PDG d'Exxon Mobil, à Moscou, le 16 avril 2012. (Crédit : archives de Vladimir Poutine)

Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Russie, et Rex Tillerson, PDG d’Exxon Mobil, à Moscou, le 16 avril 2012. (Crédit : archives de Vladimir Poutine)

En ce qui concerne Trump, son communiqué qui annonçait mardi matin la nomination a souligné les compétences de direction de Tillerson.

« Ayant guidé des opérations dans le monde entier, avec plus de 200 bureaux, M. Tillerson sait comment gérer une organisation internationale et naviguer avec succès dans l’architecture complexe des affaires mondiales et des différents dirigeants étrangers, a déclaré Trump dans un communiqué. En tant que secrétaire d’Etat il sera un défenseur puissant et clairvoyant des intérêts nationaux vitaux des Etats-Unis, et participera au renversement d’années de politiques étrangères peu judicieuses et d’actions qui ont affaibli la sécurité de l’Amérique et son image dans le monde. »

Néanmoins, Tillerson fait face à une nomination complexe. Et bien que les organisations juives aient en général hésité à critiquer les nominations de Trump, elles poseront calmement plus que quelques questions sur Tillerson, et ce qu’il indique de la politique étrangère du président élu.

Réinitialisation russe

Trump veut repartir de zéro dans ses relations avec la Russie. Il a affirmé qu’il valait mieux l’avoir aux côtés des Etats-Unis qu’en face. Le président élu a vanté son admiration mutuelle pour Poutine. Qu’est-ce que cela signifie pour la Syrie ?

Comme la plupart des pays du monde, Israël souhaite que le carnage cesse. Contrairement à la Russie, il ne veut pas que les conséquences de ceci incluent un pouvoir renforcé de l’allié de la Russie, le régime d’Assad. Le ministre israélien de la Défense, Avigdor Liberman, a déclaré qu’Assad devait partir. Israël ne veut pas non plus que l’Iran et le Hezbollah, alliés d’Assad et, dans les faits, de la Russie, ne sortent renforcés d’un accord.

Sanctions iraniennes

Tillerson a déclaré officiellement que les sanctions contre la Russie étaient contre-productives. Qu’en est-il de l’Iran ?

On ne sait pas encore vraiment si Trump va choisir de déchirer l’accord nucléaire iranien ou de l’appliquer plus strictement que ne l’a fait Obama. Et quelles que soient ses objections au pacte signé l’année dernière, qui allègent les sanctions en échange d’un recul nucléaire de l’Iran, l’équipe d’Obama a renforcé les sanctions dans d’autres domaines, avec une attention spéciale pour le Hezbollah, l’intermédiaire de l’Iran au Liban.

Les associations juives voudront savoir si l’opposition de Tillerson aux sanctions est une question de principe, ou s’il s’y oppose parce que cela affecte son entreprise. S’il avait dirigé Exxon Mobil dans les années 1990, aurait-il rejoint l’opposition féroce de l’industrie pétrolière aux sanctions iraniennes introduites à cette époque ?

Deux états ?

Trump affirme qu’il veut négocier un accord de paix entre Israël et les Palestiniens. Le parti républicain est officiellement devenu pendant l’été, dans son programme, agnostique sur une solution à deux états, et a déclaré qu’il s’en remettrait à Israël pour connaître sa solution préférée. Les conseillers de Trump ont dit la même chose. Les communautés pro-Israël classiques et de gauche sont elles restées engagées envers une solution à deux états.

Le président américain élu Donald Trump à Bâton rouge, en Louisiane, le 9 décembre 2016. (Crédit : Don Emmert/AFP)

Le président américain élu Donald Trump à Bâton rouge, en Louisiane, le 9 décembre 2016. (Crédit : Don Emmert/AFP)

« Nous attendons que les sénateurs l’interrogent vigoureusement pour déterminer si ses opinions sont cohérentes avec des décennies de soutien américain bipartisan à une solution à deux états au conflit israélo-palestinien, et avec le maintien des engagements internationaux de notre pays, comme un accord nucléaire réussi avec l’Iran », a déclaré dans un communiqué J Street, une association juive libérale.

(L’American Jewish Committee centriste est la dernière organisation classique à avoir réaffirmé son soutien à une solution à deux états, en publiant lundi un communiqué déclarant qu’elle était « la seule résolution réaliste du conflit israélo-palestinien, à établir dans des négociations bilatérales directes entre les parties elles-mêmes.)

Par son poste chez Exxon, Tillerson a forgé des relations profondes et amicales dans le monde arabe. A quel point pense-t-il qu’une solution à deux états est-elle nécessaire à une paix durable ? Est-il prêt à relancer les négociations entre Israéliens et Palestiniens ? La dernière tentative, en 2014, s’était conclue par une guerre entre Israël et le Hamas, qui règne sur la bande de Gaza, et les grondements d’une troisième Intifada en Cisjordanie.

Netanyahu a déclaré que l’hostilité commune qu’Israël partage avec les états arabes contre l’Iran a créé une opportunité d’un accord simultané : un accord général de paix avec les états arabes, qui comprendrait un accord avec les Palestiniens. Tillerson connait très bien cette région. Est-il d’accord ?

Droits de l’Homme et changement climatique

L’équipe de transition de Trump a décrit Tillerson, dans son communiqué publié mardi sur sa nomination, comme un dirigeant pétrolier qui se préoccupe du changement climatique et de l’effet des grandes entreprises sur les pays pauvres.

Il présentait des extraits d’un portrait réalisé par Associated Press, qui avait déterré une citation dans laquelle Tillerson défend les « stratégies sensibles qui traitent de ces risques [de changement climatique d’origine humaine] sans réduire pour autant notre capacité à faire progresser d’autres priorités moniales, comme le développement économique, l’éradication de la pauvreté et la santé publique. »

L’American Jewish World Service (AJWS) a déclaré qu’il n’y croyait pas, faisant référence dans un communiqué sur le rôle présumé d’Exxon dans la suppression de preuves scientifiques du changement climatique d’origine humaine.

« La nomination de Tillerson est profondément perturbante, puisqu’il est le dirigeant de l’une des plus grandes corporations énergétiques au monde, qui a pollué l’environnement mondial développé des relations étroites avec des dictateurs, et utilisé ses ressources pendant plus de quarante ans pour supprimer la climatologie », a déclaré Robert Bank, le président de l’AJWS.